On essaie du passer le Tigre.]

Depuis dix-neuf jours que Julien s'était rapproché des bords du

Tigre, la difficulté des chemins, le défaut de vivres, les fréquentes

alarmes avaient tellement ralenti la marche, qu'on n'était pas encore

arrivé à la hauteur du territoire qu'occupaient les Romains dans la

Mésopotamie. Cependant, comme dans les périls extrêmes on prend souvent

pour ressource ce qui n'est qu'un nouveau danger, les Romains voulurent

croire qu'ils voyaient sur l'autre bord les terres de l'empire. Ils

demandèrent à grands cris qu'on leur fît passer le Tigre. En vain

l'empereur, secondé des généraux, leur faisait remarquer la rapidité

du cours et l'immense volume des eaux de ce fleuve, qui a coutume

de grossir dans cette saison[325]; en vain il leur représentait que

beaucoup d'entre eux ne savaient pas nager, et qu'ils trouveraient

au-delà des troupes ennemies maîtresses des bords. Les soldats

s'obstinaient à ne rien entendre; et les murmures croissant de plus

en plus, faisaient craindre une mutinerie générale. On eut peine à

obtenir d'eux que les Gaulois et les Germains[326] essaieraient le

passage. L'intention de Jovien était de vaincre l'opiniâtreté des

soldats, si ceux-là étaient emportés par la rapidité du fleuve, ou de

tenter plus hardiment l'entreprise, s'ils réussissaient. On fit choix

des meilleurs nageurs, instruits dès leur enfance à traverser dans

leurs pays les rivières les plus larges et les plus rapides. Dès que

la nuit fut venue, tous au nombre de cinq cents s'élancent en même

temps dans le fleuve, et gagnent le bord opposé plus facilement qu'on

ne l'avait espéré. Ils massacrent une garde de Perses qu'ils trouvent

endormie dans une parfaite sécurité, et annoncent leur succès au reste

de l'armée en levant les bras et en secouant en l'air leurs casaques.

A ce signal, que le clair de lune[327] faisait apercevoir, les soldats

impatients voulaient se jeter dans le Tigre: on ne les arrêta qu'en

leur promettant d'établir un pont sur des outres, pour assurer le

passage.

[Note 325: _Tumentemque jam canis exortu sideris amnem ostendens._

Ammien Marc. l. 25, c. 6. Cette assertion n'est pas conforme avec

ce que les voyageurs modernes ont observé. M. Raymond dans les

observations qui ont été ajoutées par lui à sa traduction française

du voyage de M. Rich aux ruines de Babylone, p. 209, assure que le

Tigre ne commence à croître qu'en novembre. Il pourrait se faire

cependant que l'observation d'Ammien Marcellin s'expliquât par quelque

circonstance particulière.--S. M.]

[Note 326: Ammien Marcellin les appelle ici Sarmates septentrionaux,

_Arctois Sarmatis_; mais ailleurs (l. 25, c.8), il les nomme

Germains.--S.-M.]

[Note 327: Les auteurs anciens n'indiquent pas cette

circonstance.--S.-M.]

[Note latérale: IX.

Paix proposée par Sapor.

Amm. l. 25, c. 7 et 9.

Liban. or. 10, t. 2, p. 324.

Greg. Naz. or. 4, t. 1, p. 118.

Sext. Rufus Eutr. l. 10.

Zos. l. 3, c. 30 et 31.

Hier. chron. Aug. de civ. l. 4, c. 29, t. 7, p. 109, l. 5, c. 21, p.

138.

Chrysost. de Sto Babyla et contr. Jul. et Gent. t. 2, p. 576, et de

laud. Pauli, hom. 4, t. 2, p. 493.

Socr. l. 3, c. 22.

[Soz. l. 6, c. 3.]

Theod. l. 4, c. 2.

Philost. l. 8, c. 1.

Agathias, l. 4, p. 135 et 136.

[Chron. Mal. part. 2, p. 25 et 26.

Histoire du Bas-Empire. Tome 03 · 第 126 / 354 题