Ainsi périt ce prince, le problème de son siècle et de la postérité.
Ses qualités brillantes éblouissent les yeux[295]. Si l'on en considère
le principe, l'admiration diminue. On aperçoit dans cette ame élevée
tout le jeu de la vanité. Avide de gloire, comme les avares le sont
de richesses, il la chercha jusque dans les moindres objets. Sa
tempérance poussée à l'excès devint une vertu de théâtre. Son courage
passa de bien loin les bornes de la prudence[296]. Une grande partie de
ses sujets ne trouva jamais en lui de justice. S'il eût été vraiment
le père de ses peuples, il eût cessé de haïr les chrétiens lorsqu'il
commença à leur faire la guerre, c'est-à-dire au moment qu'il devint
leur empereur. Il n'épargna leur vie que dans ses paroles et dans ses
édits. Julien est le modèle des princes persécuteurs, qui veulent
sauver ce reproche par une apparence de douceur et d'équité[297].
[Note 295: Je ne puis m'empêcher de rapporter ici les vers du poète
chrétien Prudence sur Julien. Ils sont peut-être les plus beaux de
son poëme, et ils font honneur à son impartialité. Les torts et les
erreurs de Julien, ne lui empêchent pas de rendre justice à ses belles
qualités, comme guerrier, et ce qui est plus remarquable encore comme
législateur.
Ductor fortissimus armis;
Conditor et legum celeberrimus; ora manuque
Consultor patriæ; sed non consultor habendæ
Relligionis; amans tercentum millia divum,
Perfidus ille Deo, sed non et perfidus orbi.
PRUDENT. Apotheos. 450.
La mémoire d'un grand homme, semble élever le talent du poète, presque
partout fort médiocre.--S.-M.]
[Note 296: La plupart de ces traits ont été empruntés à Aurélius Victor
(_epit._ p. 228 et 229), qui s'exprime ainsi. _Cupido laudis immodicæ:
cultus numinum superstitiosus: audax plus, quam imperatorem decet;
cui salus propria, cum semper ad securitatem omnium, maximè in bello
conservanda est._--S.-M.]
[Note 297: Ammien Marcellin rapporte tout le bien et tout le mal
qu'on peut dire de ce prince; en lisant cet auteur avec attention et
impartialité, on trouve dans son ouvrage que le bien l'emporte de
beaucoup sur le mal. Le plus grand défaut de Julien fut peut-être de
n'avoir pas bien jugé son siècle; toujours transporté en imagination
aux époques brillantes de l'empire, plein de la haute idée qu'il
s'était formé de la grandeur romaine, enthousiaste d'Homère, il ne
s'était pas aperçu que tout avait changé autour de lui, et que ce
n'était plus que par des moyens nouveaux qu'on pouvait accomplir de
grandes choses. Les malheurs de son enfance et le massacre de sa
famille, eurent une fâcheuse influence sur sa conduite. L'aversion
qu'il devait avoir contre Constance, son oppresseur et l'assassin de
tous les siens, lui fit haïr la religion que celui-ci professait, et
elle le mit involontairement en relation avec les mécontents, les
adversaires de l'ordre de choses établi, c'est-à-dire avec tout ce qui
était resté attaché à l'ancienne religion de l'état.--S.-M.]
[Note latérale: L.
Fables inventées au sujet de la mort de Julien.
Liban. or. 10. t. 2, p. 303 et 323.
Greg. Naz. or. 4, t. 1, p. 117.
Passio Sti Theodoriti apud Acta mart. sinc.
Socr. l. 3, c. 21.
Theod. l. 3, c. 21 et 25.
Soz. l. 6, c. 1, et 2.
Philost. l. 7, c. 15.
Chron. Alex. vel Pasch. p. 298.
Niceph. Call. l. 10, c. 34.
Zon. l. 13, t. 2, p. 27.