Cependant Oribasius ayant déclaré que la blessure de l'empereur était
mortelle, cette parole parut être pour toute l'armée une sentence
de mort. Tous fondaient en larmes, tous se frappaient la poitrine,
et l'inquiétude seule suspendait encore les derniers transports de
la douleur. Les principaux officiers s'étant rendus dans la tente
de Julien, Maxime et les autres fourbes, qui par leurs flatteries
meurtrières l'avaient engagé dans cette expédition funeste, pleuraient
autour de ce prince, dont ils avaient empoisonné la vie et causé la
mort. Pour lui, soutenant mieux que ces imposteurs le personnage de
philosophe, dont ils l'avaient revêtu dès sa jeunesse, l'œil sec,
couché sur une natte couverte d'une peau de lion (c'était son lit
ordinaire), il adressa ces paroles à cette triste assemblée, qui
s'empressait de le voir et de l'entendre pour la dernière fois: «Mes
amis, voici le moment où je vais quitter la vie; et je ne dois pas
me plaindre d'en sortir trop tôt. La vie n'est qu'un prêt à volonté,
que nous fait la nature: je la rends avec joie, comme un débiteur de
bonne foi. La philosophie m'a enseigné que l'ame étant plus précieuse
que le corps, elle n'a sujet que de se réjouir lorsqu'elle s'épure en
se séparant d'une matière vile et grossière. Les dieux, pour honorer
la piété de plusieurs vertueux personnages qu'ils chérissaient, n'ont
point trouvé de plus belle récompense que la mort. Ils m'ont déja
récompensé pendant ma vie, en m'inspirant un courage à l'épreuve des
périls et des travaux. Dans une si courte carrière j'ai mille fois
reconnu que les douleurs ne triomphent que de ceux qui les fuient, mais
qu'elles cédent à ceux qui osent les combattre. Je ne sens ni repentir
ni remords de tout ce que j'ai fait, soit dans l'ombre de la retraite,
où l'injustice a tenu ma jeunesse cachée, soit dans le grand jour de
la puissance souveraine où les dieux m'ont placé. J'avais hérité
cette puissance de mon aïeul associé aux honneurs des dieux; je l'ai,
à ce que je crois, conservée sans tache, gouvernant mes sujets avec
bonté, attaquant et repoussant mes ennemis avec justice. Le succès n'a
pas couronné mon entreprise; mais les êtres supérieurs aux hommes se
sont réservé le pouvoir de dispenser les succès. Persuadé qu'un prince
n'est établi que pour rendre ses sujets heureux, je me suis interdit
ce despotisme qui corrompt les états et les mœurs: je me suis regardé
comme le premier soldat de ma patrie, toujours prêt à la servir au
péril de ma vie, ferme dans les dangers, bravant les caprices de la
fortune. Je savais, je vous l'avoue, je savais, sur la foi infaillible
des oracles que je périrais par le fer: je remercie l'Éternel[290] de
ne m'avoir pas condamné à mourir par le glaive de la trahison, ni dans
les tortures d'une longue maladie, mais de mettre fin à mes jours sur
un théâtre glorieux, dans le cours des plus brillants exploits. C'est
une lâcheté égale de désirer la mort, quand il est à propos de vivre,
et de la fuir quand il est temps de mourir. Je ne vous en dirai pas
davantage; je sens que mes forces m'abandonnent.»
[Note 290: _Sempiternum veneror numen._ Amm. Marc. l. 25, c. 3.--S.-M.]
[Note latérale: XLVIII. Sa mort.]
Ce discours, plusieurs fois interrompu par de vifs accès de douleur,
ne fut pas plus tôt achevé, que ses officiers le conjurèrent avec
larmes de nommer son successeur. Ayant promené ses regards autour de
son lit: _Non_, dit-il, _je ne vous le désignerai point; peut-être
ne nommerais-je pas le plus digne; et peut-être en le nommant, ne
lui ferais-je qu'un présent funeste:_ _vous lui en préféreriez un
autre. Plein de tendresse pour la patrie, je souhaite que vous lui
choisissiez un maître qui comme moi se souvienne toujours qu'il est son
fils: songez à vous conserver tous; tel a toujours été l'objet de mes
travaux._ Après ces paroles prononcées d'un ton tendre et touchant, il
recommanda que l'on portât son corps à Tarse, où il avait résolu de
s'arrêter au retour de son expédition. Il fit à ses amis le partage
des biens qui lui appartenaient en propre[291]; et voulant donner à
Anatolius des marques de sa bienveillance, il demanda où il était.
Salluste ayant répondu qu'il avait reçu la récompense de sa vertu,
Julien comprit qu'il avait perdu la vie; et ce prince qui regardait
sa propre mort avec tant d'indifférence, s'attendrit sensiblement sur
celle de son ami. Comme il voyait fondre en larmes les officiers et les
philosophes qui l'environnaient: _Cessez_, leur dit-il, _de déshonorer
par vos larmes un homme qui va s'élever au séjour des dieux_[292].
Il continua de s'entretenir avec Priscus et Maxime sur l'excellence
de l'ame. On remarque même qu'il jeta encore dans cette conversation
toutes les subtilités de sa métaphysique, et que dans Julien, le
philosophe n'expira qu'avec l'empereur. Enfin vers le milieu de la
nuit du 26 au 27 de juin[293], sa blessure s'étant rouverte peut-être
par la contention de son esprit et la vivacité de ses discours,
l'inflammation dévorant ses entrailles, il demanda un verre d'eau
fraîche: dès qu'il l'eut bu, il rendit le dernier soupir. Il était dans
la trente-deuxième année de son âge, ayant régné depuis la mort de
Constance un an sept mois et vingt-trois jours[294].
[Note 291: _Familiares opes junctioribus velut supremo distribuens
stilo_, Amm. Marc. l. 25, c. 3. Ce qui veut dire que Julien fit un
testament sans remplir les formalités ordinaires, selon la faculté
accordée aux guerriers qui périssaient sur le champ de bataille. Cette
sorte de testament s'appelait _in procinctu_.--S.-M.]
[Note 292: _Humile esse, cœlo sideribusque conciliatum lugeri principem
dicens._ Amm. Marc. l. 25, c. 3.--S.-M.]
[Note 293: Du 26 au 27 Désius, selon les Grecs de Syrie, qui avaient
donné au mois de juin, le nom macédonien de _Desius_. On était alors,
selon la chronique de Malala (part. 2, p. 22), en l'an 411 de l'ère
d'Antioche.--S.-M.]
[Note 294: Les renseignements géographiques que nous possédons sur la
route suivie le long du Tigre par Julien, sont si peu nombreux et si
défectueux, qu'il est presque impossible d'indiquer approximativement
le lieu où il périt. Les efforts faits par d'Anville (_L'Euphrate et
le Tigre_, p. 95 et 97, et _Geograph. Anc._ t. 2, p. 248) ont eu peu
de succès. Il existe cependant une indication, négligée par ceux qui
se sont occupés de ce point, et qui ne me paraît pas sans importance.
Elle se trouve dans la chronique de Malala. J'ai déja eu l'occasion
de remarquer l'exactitude des détails que cet auteur nous a transmis
sur l'expédition de Julien. On ne doit pas en être surpris, puisqu'il
les avait empruntés à deux écrivains qui avaient fait cette campagne.
C'était Magnus de Carrhes que j'ai déja mentionné ci-devant, p. 58,
note 3, p. 66, note 2, et p. 99, note 2, livre XIV, § 3, 7 et 24, et
un certain Eutychianus Cappadocien, qui était vicaire de la première
cohorte des troupes arméniennes, ὁ Καππάδοξ, ϛρατιώτης ὤν, καὶ βικάριος
τοῦ ἰδίου ἀριθμοῦ τῶν Πριμοαρμενιακῶν. Jean Malala rapporte donc,
d'après ces deux auteurs, que le lieu qu'il appelle _Asia_ (voyez
ci-devant, § 45, p. 137, note 1), était voisin d'une ville antique et
presque ruinée, τείχη παλαιὰ πεπτωκότα πόλεως, qui se nommait _Bubion_,
Βουβίων. Cette ville qui n'est mentionnée par aucun autre auteur, était
selon lui à 150 _milles_, ἐπὶ μίλια ρν' de Ctésiphon. Cette indication
fait voir que c'est environ à 50 lieues au nord de Ctésiphon, en
suivant les bords du Tigre, qu'il faut placer le lieu où Julien finit
sa vie. Je ferai usage de cette notion, pour dresser cette partie
de la carte de l'expédition de Julien, qui doit être jointe à cet
ouvrage.--S.-M.]
[Note latérale: XLIX.