Hier. chron. Philost. l. 7, c. 15.]

Cependant Oribasius ayant déclaré que la blessure de l'empereur était

mortelle, cette parole parut être pour toute l'armée une sentence

de mort. Tous fondaient en larmes, tous se frappaient la poitrine,

et l'inquiétude seule suspendait encore les derniers transports de

la douleur. Les principaux officiers s'étant rendus dans la tente

de Julien, Maxime et les autres fourbes, qui par leurs flatteries

meurtrières l'avaient engagé dans cette expédition funeste, pleuraient

autour de ce prince, dont ils avaient empoisonné la vie et causé la

mort. Pour lui, soutenant mieux que ces imposteurs le personnage de

philosophe, dont ils l'avaient revêtu dès sa jeunesse, l'œil sec,

couché sur une natte couverte d'une peau de lion (c'était son lit

ordinaire), il adressa ces paroles à cette triste assemblée, qui

s'empressait de le voir et de l'entendre pour la dernière fois: «Mes

amis, voici le moment où je vais quitter la vie; et je ne dois pas

me plaindre d'en sortir trop tôt. La vie n'est qu'un prêt à volonté,

que nous fait la nature: je la rends avec joie, comme un débiteur de

bonne foi. La philosophie m'a enseigné que l'ame étant plus précieuse

que le corps, elle n'a sujet que de se réjouir lorsqu'elle s'épure en

se séparant d'une matière vile et grossière. Les dieux, pour honorer

la piété de plusieurs vertueux personnages qu'ils chérissaient, n'ont

point trouvé de plus belle récompense que la mort. Ils m'ont déja

récompensé pendant ma vie, en m'inspirant un courage à l'épreuve des

périls et des travaux. Dans une si courte carrière j'ai mille fois

reconnu que les douleurs ne triomphent que de ceux qui les fuient, mais

qu'elles cédent à ceux qui osent les combattre. Je ne sens ni repentir

ni remords de tout ce que j'ai fait, soit dans l'ombre de la retraite,

où l'injustice a tenu ma jeunesse cachée, soit dans le grand jour de

la puissance souveraine où les dieux m'ont placé. J'avais hérité

cette puissance de mon aïeul associé aux honneurs des dieux; je l'ai,

à ce que je crois, conservée sans tache, gouvernant mes sujets avec

bonté, attaquant et repoussant mes ennemis avec justice. Le succès n'a

pas couronné mon entreprise; mais les êtres supérieurs aux hommes se

sont réservé le pouvoir de dispenser les succès. Persuadé qu'un prince

n'est établi que pour rendre ses sujets heureux, je me suis interdit

ce despotisme qui corrompt les états et les mœurs: je me suis regardé

comme le premier soldat de ma patrie, toujours prêt à la servir au

péril de ma vie, ferme dans les dangers, bravant les caprices de la

fortune. Je savais, je vous l'avoue, je savais, sur la foi infaillible

des oracles que je périrais par le fer: je remercie l'Éternel[290] de

ne m'avoir pas condamné à mourir par le glaive de la trahison, ni dans

les tortures d'une longue maladie, mais de mettre fin à mes jours sur

un théâtre glorieux, dans le cours des plus brillants exploits. C'est

une lâcheté égale de désirer la mort, quand il est à propos de vivre,

et de la fuir quand il est temps de mourir. Je ne vous en dirai pas

davantage; je sens que mes forces m'abandonnent.»

[Note 290: _Sempiternum veneror numen._ Amm. Marc. l. 25, c. 3.--S.-M.]

[Note latérale: XLVIII. Sa mort.]

Ce discours, plusieurs fois interrompu par de vifs accès de douleur,

ne fut pas plus tôt achevé, que ses officiers le conjurèrent avec

larmes de nommer son successeur. Ayant promené ses regards autour de

son lit: _Non_, dit-il, _je ne vous le désignerai point; peut-être

ne nommerais-je pas le plus digne; et peut-être en le nommant, ne

lui ferais-je qu'un présent funeste:_ _vous lui en préféreriez un

autre. Plein de tendresse pour la patrie, je souhaite que vous lui

choisissiez un maître qui comme moi se souvienne toujours qu'il est son

fils: songez à vous conserver tous; tel a toujours été l'objet de mes

travaux._ Après ces paroles prononcées d'un ton tendre et touchant, il

recommanda que l'on portât son corps à Tarse, où il avait résolu de

s'arrêter au retour de son expédition. Il fit à ses amis le partage

des biens qui lui appartenaient en propre[291]; et voulant donner à

Anatolius des marques de sa bienveillance, il demanda où il était.

Salluste ayant répondu qu'il avait reçu la récompense de sa vertu,

Julien comprit qu'il avait perdu la vie; et ce prince qui regardait

sa propre mort avec tant d'indifférence, s'attendrit sensiblement sur

celle de son ami. Comme il voyait fondre en larmes les officiers et les

philosophes qui l'environnaient: _Cessez_, leur dit-il, _de déshonorer

par vos larmes un homme qui va s'élever au séjour des dieux_[292].

Il continua de s'entretenir avec Priscus et Maxime sur l'excellence

de l'ame. On remarque même qu'il jeta encore dans cette conversation

toutes les subtilités de sa métaphysique, et que dans Julien, le

philosophe n'expira qu'avec l'empereur. Enfin vers le milieu de la

nuit du 26 au 27 de juin[293], sa blessure s'étant rouverte peut-être

par la contention de son esprit et la vivacité de ses discours,

l'inflammation dévorant ses entrailles, il demanda un verre d'eau

fraîche: dès qu'il l'eut bu, il rendit le dernier soupir. Il était dans

la trente-deuxième année de son âge, ayant régné depuis la mort de

Constance un an sept mois et vingt-trois jours[294].

[Note 291: _Familiares opes junctioribus velut supremo distribuens

stilo_, Amm. Marc. l. 25, c. 3. Ce qui veut dire que Julien fit un

testament sans remplir les formalités ordinaires, selon la faculté

accordée aux guerriers qui périssaient sur le champ de bataille. Cette

sorte de testament s'appelait _in procinctu_.--S.-M.]

[Note 292: _Humile esse, cœlo sideribusque conciliatum lugeri principem

dicens._ Amm. Marc. l. 25, c. 3.--S.-M.]

[Note 293: Du 26 au 27 Désius, selon les Grecs de Syrie, qui avaient

donné au mois de juin, le nom macédonien de _Desius_. On était alors,

selon la chronique de Malala (part. 2, p. 22), en l'an 411 de l'ère

d'Antioche.--S.-M.]

[Note 294: Les renseignements géographiques que nous possédons sur la

route suivie le long du Tigre par Julien, sont si peu nombreux et si

défectueux, qu'il est presque impossible d'indiquer approximativement

le lieu où il périt. Les efforts faits par d'Anville (_L'Euphrate et

le Tigre_, p. 95 et 97, et _Geograph. Anc._ t. 2, p. 248) ont eu peu

de succès. Il existe cependant une indication, négligée par ceux qui

se sont occupés de ce point, et qui ne me paraît pas sans importance.

Elle se trouve dans la chronique de Malala. J'ai déja eu l'occasion

de remarquer l'exactitude des détails que cet auteur nous a transmis

sur l'expédition de Julien. On ne doit pas en être surpris, puisqu'il

les avait empruntés à deux écrivains qui avaient fait cette campagne.

C'était Magnus de Carrhes que j'ai déja mentionné ci-devant, p. 58,

note 3, p. 66, note 2, et p. 99, note 2, livre XIV, § 3, 7 et 24, et

un certain Eutychianus Cappadocien, qui était vicaire de la première

cohorte des troupes arméniennes, ὁ Καππάδοξ, ϛρατιώτης ὤν, καὶ βικάριος

τοῦ ἰδίου ἀριθμοῦ τῶν Πριμοαρμενιακῶν. Jean Malala rapporte donc,

d'après ces deux auteurs, que le lieu qu'il appelle _Asia_ (voyez

ci-devant, § 45, p. 137, note 1), était voisin d'une ville antique et

presque ruinée, τείχη παλαιὰ πεπτωκότα πόλεως, qui se nommait _Bubion_,

Βουβίων. Cette ville qui n'est mentionnée par aucun autre auteur, était

selon lui à 150 _milles_, ἐπὶ μίλια ρν' de Ctésiphon. Cette indication

fait voir que c'est environ à 50 lieues au nord de Ctésiphon, en

suivant les bords du Tigre, qu'il faut placer le lieu où Julien finit

sa vie. Je ferai usage de cette notion, pour dresser cette partie

de la carte de l'expédition de Julien, qui doit être jointe à cet

ouvrage.--S.-M.]

[Note latérale: XLIX.

Histoire du Bas-Empire. Tome 03 · 第 112 / 354 题