Zon. l. 13, t. 2, p. 27, 28.]

Les Perses, souvent battus, n'osaient plus paraître devant l'infanterie

romaine. Cachés derrière les collines qui bordaient le chemin sur la

droite, ils se contentaient de côtoyer l'armée et de l'incommoder

par des décharges de flèches et des alarmes fréquentes. Les Romains

marchaient en un seul bataillon quarré[274]; mais la disposition des

lieux rompait souvent leur ordonnance, et les obligeait de couper

leurs rangs. Julien était partout, à la tête, à la queue, sur les

flancs, courant à toutes les attaques, conduisant des secours à tous

les endroits où il en était besoin. Les Perses étaient rebutés: on dit

même que Sapor, craignant que les Romains ne prissent des quartiers

d'hiver dans ses états, choisissait déja des députés pour porter à

Julien des propositions de paix, et qu'il préparait des présents[275],

entre lesquels était une couronne: il devait les faire partir le

lendemain, et laisser Julien maître des conditions du traité[276].

Sur les neuf heures du matin, un tourbillon de vent faisant voler la

poussière, et le ciel s'étant couvert de nuages épais, les Perses

profitèrent de l'obscurité pour tenter un dernier effort. Ils attaquent

l'arrière-garde. L'empereur, que la chaleur avait obligé de se défaire

de sa cuirasse[277], s'étant saisi d'un bouclier de fantassin, court au

péril. Pendant qu'il s'y livre avec courage, il apprend que la tête,

qu'il vient de quitter, est dans le même danger: il y vole, et la

cavalerie des Perses tourne en même temps la queue de l'armée. Bientôt

l'aile gauche, enveloppée, accablée de traits, chargée à grands coups

de javelines, épouvantée du cri et de la fureur des éléphants[278],

commence à plier. Tandis que l'empereur, accompagné seulement d'un

écuyer, court de toutes parts, son infanterie légère prend les Perses

par derrière, coupe les jarrets de plusieurs éléphants, et fait un

grand carnage. Les Perses fuient: Julien les poursuit avec ardeur,

animant ses soldats des gestes et de la voix, levant les bras pour

leur montrer les ennemis en déroute. En vain les cavaliers de sa

garde[279], se ralliant autour de lui, le conjurent de ménager sa

personne[280]; en vain ils l'avertissent que les Perses ne sont jamais

plus redoutables que dans leur fuite: en ce moment le javelot d'un

cavalier lui effleure le bras droit, et va lui percer le foie[281]. Il

s'efforce de l'arracher, et se coupe les doigts: il tombe de cheval, on

le relève: il tâche de cacher sa blessure, et remonte sur son cheval.

Mais ne pouvant arrêter le sang qui sort à gros bouillons de sa plaie,

il crie à ses soldats de ne point s'alarmer; que le coup n'est pas

mortel. On le porte sur un bouclier dans sa tente, et l'on s'empresse

de le secourir. Quand on eut mis l'appareil, et que sa douleur fut un

peu calmée, il redemande ses armes et son cheval[282]: plus occupé du

péril de ses gens que du sien propre, il veut retourner au combat, pour

achever la victoire: les forces manquent à son courage. Les efforts

qu'il fait pour se relever, rouvrent la plaie, d'où le sang jaillit

avec violence: il s'évanouit. Étant revenu à lui, il demande le nom

du lieu où il se trouve; comme on lui répond que ce lieu s'appelle

_Phrygie_[283], il juge sa mort prochaine, et s'écrie, en soupirant: _O

Soleil, tu as perdu Julien!_[284] Le soleil était, comme nous l'avons

dit, sa divinité chérie; et l'on raconte qu'étant à Antioche, il avait

vu en songe un jeune homme à cheveux blonds, tel qu'on représentait

Apollon, qui lui avait déclaré qu'il mourrait en Phrygie[285].

[Note 274: A cause de la disposition des lieux, l'armée, dit Ammien

Marcellin, l. 25, c. 3, marchait formée en bataillons carrés; mais

il observe qu'ils étaient peu serrés. _Exercitus pro locorum situ

quadratis quidem sed laxis incedit._--S.-M.]

[Note 275: Δῶρα ἀριθμοῦντος, il comptait des présents. Liban. or. 10,

t. 2, p. 303.--S.-M.]

[Note 276: Ceci s'accorde avec les indications réunies ci-devant p.

120, l. XIV, § 35, et celles qui se trouvent ci-après, p. 158, note 2,

et p. 158, not. 2, l. XV, § 9.--S.-M.]

[Note 277: Cette circonstance vient de Zonare (l. 13, t. 2, p. 27).

Ammien Marcellin dit seulement, l. 25, c. 3, qu'il avait oublié sa

cuirasse, _oblitus loricæ_.--S.-M.]

[Note 278: Ammien Marcellin y ajoute, l. 25, c. 3, la puanteur,

_fætorem stridoremque elephantorum impatienter tolerantibus

nostris_.--S.-M.]

[Note 279: Ces soldats portaient le nom de _Candidati_.--S.-M.]

[Note 280: _Ut fugientium molem, tamquam ruinam malè compositi

culminis declinaret._ Amm. Marc. l. 25, c. 3. L'historien veut dire

que la masse des fuyards était aussi terrible que l'éboulement d'une

montagne.--S.-M.]

[Note 281: _Et incertum subita equestris hasta, cute brachii ejus

præstrictâ, costis perfossis hæsit in ima jecoris fibra._ Amm. Marc. l.

25, c. 3.--S.-M.]

[Note 282: _Moxque ubi lenito paulisper dolore timere desiit, magno

spiritu contra exitium certans, arma poscebat et equum._ Amm. Marc. l.

25, c. 3.--S.-M.]

[Note 283: _Ideὸ spe deinceps vivendi absumptâ, quὸd percunctando

Phrygiam appellari locum ubi ceciderat comperit._ Amm. Marc. l. 25,

c. 3. La chronique d'Alexandrie (p. 298) et celle de Malala (part.

2, p. 20 et 22) rapportent cette circonstance; mais l'une appelle

_Rhasia_, Ῥασία, le lieu où Julien succomba, et l'autre lui donne le

nom d'_Asia_; elle ajoute qu'il était voisin de Ctésiphon, πλησίον

τῆς πόλεως Κτησιφῶντος. L'auteur dit ensuite que c'était un endroit

en ruines et presque désert, où il se trouvait encore quelques

habitations, χωρίον ἑστώτων μὲν τῶν οἰκημάτων, ἔρημον δὲ ἦν, ὅπερ

ἐλέγετο Ἀσία.--S.-M.]

[Note 284: Ce sont les auteurs chrétiens qui rapportent cette

imprécation. Elle se trouve dans Philostorge et dans la chronique

Paschale. Elle est aussi mentionnée dans la chronique de Malala (part.

2, p. 22.).--S.-M.]

[Note 285: Ce songe, rapporté par la chronique Paschale, p. 298, a été

copié par Zonare, l. 13, t. 2, p. 28.--S.-M.]

[Note latérale: XLVI.

Histoire du Bas-Empire. Tome 03 · 第 110 / 354 题