Bataille de Maranga.]

Au point du jour, on vit les ennemis approcher avec une contenance

fière et menaçante[265]: à leur tête paraissait Méréna, général de la

cavalerie, deux fils du roi, et un grand nombre de seigneurs[266].

Derrière, marchaient les éléphants, dont les guides, assis sur leur

cou, portaient un ciseau tranchant attaché à leur main droite, pour

s'en servir, si les éléphants venaient à s'effaroucher et à se

renverser sur leurs escadrons, comme ils avaient fait, quelques années

auparavant, au siége de Nisibe. On enfonçait ce ciseau, d'un coup de

marteau, dans la jointure du cou et de la tête; et il n'en fallait pas

davantage pour ôter sur-le-champ la vie à ce puissant animal. C'était

une invention d'Hasdrubal, frère d'Hannibal[267]. Julien, escorté de

ses principaux officiers, rangea promptement son armée en forme de

croissant, donna le signal, et courut d'abord à l'ennemi, pour épargner

à ses soldats la décharge meurtrière d'une multitude innombrable de

flèches. L'infanterie romaine fond, tête baissée, et sur le front et

sur les flancs des Perses; elle tue les chevaux; elle abat et terrasse

les cavaliers. Dès le premier moment, la mêlée fut horrible: le choc

des boucliers, le bruit des armes, les cris des vainqueurs et des

vaincus portaient l'épouvante où le fer ne pouvait atteindre. Cette

manière de combattre déconcerta les Perses. Accoutumés à voltiger, à se

battre de loin, et à fuir en tirant des flèches par derrière, ils ne

purent tenir contre une infanterie impétueuse, qui les pressait corps

à corps, et qui ne leur laissait ni le temps ni l'espace nécessaire

pour leurs évolutions. Ils abandonnèrent le champ de bataille, jonché

de leurs hommes et de leurs chevaux. Il n'en coûta que peu de sang aux

Romains; leur plus grande perte fut la mort de Vétranion, vaillant

officier, qui commandait le bataillon des Zannes[268]; c'étaient des

peuples voisins de la Colchide, qui servaient alors dans les armées de

l'empire, en qualité d'auxiliaires.

[Note 265: Ammien Marcellin donne, à l'occasion de la bataille de

_Maranga_, une description du costume militaire des Perses, assez

curieuse pour être transcrite ici. «Ces soldats, dit-il, étaient des

bataillons de fer; chacun de leurs membres était couvert d'épaisses

lames de fer, qui s'adaptaient exactement aux jointures. Des simulacres

de visage humain y étaient si bien disposés pour la défense de la tête,

qu'elles semblaient être des masses dures et solides, qui malgré la

multitude des traits, ne pouvaient être blessées que par les petites

ouvertures ménagées pour les yeux et pour la respiration. Ceux qui

devaient combattre avec la lance, semblaient être attachés avec des

chaînes d'airain.» _Erant autem omnes catervæ ferratæ, ita per singula

membra densis laminis tectæ, ut juncturæ rigentes compagibus artuum

convenirent: humanorumque vultuum simulacra ita capitibus diligenter

aptata, ut imbracteatis corporibus solidis, ibi tantum incidentia

tela possint hærere, quà per cavernas minutas et orbibus oculorum

affixas parciùs visitur, vel per supremitates narium angusti spiritus

emittuntur. Quorum pars contis dimicatura stabat immobilis, ut

retinaculis æreis fixam existimares._ Amm. Marcell. l. 25, c. 1.--S.-M.]

[Note 266: _Immensa Persarum apparuit multitudo, cum Merene equestris

magistro militiæ filiisque regis duobus, et optimatibus plurimis._ Amm.

Marc. l. 25, c. 1. Je pense que _Merene_ ou plutôt _Merena_, comme on

le voit plus bas dans Ammien Marcellin (l. 25, c. 2), est la même chose

que _Mihran_, nom alors porté par presque tous les personnages d'une

illustre maison appelée _Mihranienne_. Ce général était sans doute de

cette famille, dont je parlerai plus amplement dans la suite.--S.-M.]

[Note 267: Tite-Live (l. 27, c. 49), et Zonare (l. 9, t. 1, p. 433),

donnent des détails sur cette invention d'Hasdrubal.--S.-M.]

[Note 268: _Qui legionem Ziannorum regebat._ Amm. Marcell. l. 25, c.

1. Les Zannes, on plutôt Tzannes, étaient une des nations barbares,

qui habitaient les montagnes, qui séparent l'Arménie du territoire de

Trébisonde et de la Colchide. On voit par le témoignage de la chronique

de Malala (part. 2, p. 42) que, malgré leur alliance avec l'empire,

ces Barbares ravageaient quelquefois l'Asie-Mineure. Les Arméniens les

connaissaient sous le nom de _Djannik_, et à cause d'eux ils donnent

encore ce nom à la région montagneuse située au midi de Trébisonde. La

Notice de l'empire, écrite sous le règne de Théodose le jeune, nous

apprend que les troupes des Tzannes au service de l'empire, étaient

ordinairement sous la direction du maître de la milice de Thrace.

Le même ouvrage nous fait connaître qu'une neuvième cohorte de ces

troupes était ordinairement en garnison à _Nitria_ (_cohors_ IX,

_Thanorum_, _Nitriæ_), dans le désert de Libye sur les frontières de

l'Égypte.--S.-M.]

[Note latérale: XLIV.

Inquiétudes de Julien.

Amm. l. 25, c. 2.

Chrysost. de Sto Babyla, et contra Jul. et Gent. t. 2, p. 576.

[Zos. l. 3, c. 28.]]

Cette victoire releva les espérances des Romains. Ils prirent trois

jours de repos, pour panser et soulager les blessés. Ils arrivèrent

ensuite à Tummara[269], où ils furent encore harcelés par les ennemis,

qu'ils repoussèrent: les vivres leur manquèrent en ce lieu. Les Perses

avaient retiré le blé et les fourrages dans les châteaux fortifiés.

On éprouvait déja les extrémités de la famine. Les bêtes de somme

n'étant plus en état de suivre l'armée, on fut réduit à les manger.

Les officiers, plus sensibles à la misère de leurs gens qu'à la

crainte de manquer eux-mêmes, partagèrent avec eux les vivres qu'ils

faisaient porter pour leur propre subsistance. L'empereur, logé sous

un pavillon étroit, faisant sa nourriture ordinaire d'une méchante

bouillie de gruau[270], dont un valet d'armée se serait à peine

contenté, distribua aux plus pauvres soldats cette chétive provision.

Après quelques moments d'un sommeil inquiet et interrompu, il s'assit

sur son lit, pour rédiger son journal, comme il avait coutume de

faire, à l'imitation de Jules César. Là, pendant qu'il était enseveli

profondément dans une réflexion philosophique, qui était venue le

distraire, il crut voir le même génie de l'empire, qui lui avait

apparu, lorsqu'il avait pris, en Gaule, le titre d'Auguste. Ce spectre

couvert d'un voile, dont sa corne d'abondance était aussi enveloppée,

marchait tristement, et sortait du pavillon dans un morne silence.

Julien, d'abord saisi de terreur, se rassure, se lève, et ayant fait

part à ses amis de cette vision effrayante, il s'abandonne, en tout

événement, à la volonté des dieux. Cependant, pour détourner leur

colère, il leur immola une victime. Durant le sacrifice, il vit en

l'air comme une étoile[271], qui disparut après avoir tracé un sillon

de lumière. Frappé de ce nouveau prodige, il craignit que ce ne fût

une menace du dieu Mars, qu'il avait outragé[272]; il consulta les

aruspices[273]: tous déclarèrent que ce phénomène l'avertissait de ne

point combattre ce jour-là, et de suspendre toute opération de guerre.

Comme il parut ne faire aucun cas de leur réponse, ils le prièrent de

différer son départ, du moins de quelques heures: il ne voulut rien

écouter, et partit au point du jour.

[Note 269: C'est encore une indication géographique que nous devons au

seul Zosime (l. 3, c. 28).--S.-M.]

[Note 270: _Pultis portio parabatur exigua, etiam munifici fastidienda

gregario._ Amm. Marc. l. 25, c. 2.--S.-M.]

[Note 271: _Flagrantissimam facem cadenti similem visam, aeris

parte sulcatâ evanuisse existimavit._ Il crut que c'était l'étoile

menaçante de Mars, _horroreque perfusus est, ne ita apertè minax Martis

apparuerit sidus._ Ammien Marcellin, l. 25, c. 2.--S.-M.]

[Note 272: Voyez ci-devant, p. 39, note 3, et p. 42, liv. XIII, § 31 et

32.--S.-M.]

[Note 273: On consulta les livres Tarquitiens, _Tarquitianis libris_.

C'est ainsi que s'appelaient les livres sur les choses divines et

sur les sciences augurales des Etrusques, composées par un certain

Tarquitius. M. Hase, a donné tout récemment une excellente édition d'un

ouvrage composé sous le règne de Justinien, sur cette vaine science,

par un certain Laurent de Lydie. Cette compilation contient beaucoup de

renseignements curieux. C'est ce que nous avons de plus complet sur cet

objet.--S.-M.]

[Note latérale: XLV.

Blessure de Julien.

Amm. l. 25, c. 3.

Liban. or. 10, t. 2, p. 302 et 303.

Zos. l. 3, c. 28 et 39.

Philost. l. 7, c. 15.

Chron. Alex. vel Pasch. p. 298.

Histoire du Bas-Empire. Tome 03 · 第 109 / 354 题