Les Romains passèrent la rivière sur un pont de bateaux, laissèrent
à droite[254] l'armée des Perses, et arrivèrent à une ville nommée
Barophthas[255]. Les ennemis y avaient brûlé tout le fourrage. On
aperçut d'abord une troupe de Sarrasins, qui disparurent à la vue de
l'infanterie romaine: ils revinrent bientôt avec un corps de cavalerie
perse, qui faisait mine de vouloir enlever les bagages. L'empereur
accourut pour les combattre lui-même: ils ne l'attendirent pas, et
prirent la fuite. On se rendit près d'un bourg nommé Hucumbra[256],
entre les deux villes de Nisbara et de Nischanabé[257], bâties des
deux côtés du Tigre. On y trouva les restes d'un pont que les Perses
avaient brûlé. Les fourrageurs rencontrèrent quelques escadrons ennemis
qu'ils mirent en fuite. Comme ce lieu était fourni de vivres, on s'y
reposa pendant deux jours. L'armée, après s'être refaite, emporta ce
qu'elle put de provisions, et brûla le reste. Elle avançait à petits
pas entre les villes de Danabé et de Synca[258], lorsque les Perses
vinrent fondre sur l'arrière-garde: ils y auraient fait un grand
carnage, si la cavalerie romaine ne fût promptement accourue, et ne
les eût vivement repoussés. Dans cette action, périt Adacès, satrape
distingué[259], le même que ce Narsès, député cinq ans auparavant,
à Constance, dont il s'était fait aimer par sa modestie et par sa
douceur. L'empereur récompensa le soldat qui lui avait ôté la vie,
et donna en même temps un exemple de sévérité. Toutes les troupes
accusaient une brigade de cavalerie[260], d'avoir tourné bride au fort
du combat; Julien, indigné, voulut punir ces fuyards par tous les
affronts militaires: il leur ôta leurs étendards, fit briser leurs
lances, et les condamna à marcher parmi les bagages et les prisonniers.
Comme on rendait témoignage à leur commandant, qu'il avait bien fait
son devoir, l'empereur le mit à la tête d'une autre brigade, dont
le tribun était convaincu d'avoir fui honteusement. Il cassa quatre
autres tribuns[261], coupables de la même lâcheté. Selon la rigueur
de la discipline, ils méritaient la mort; mais les circonstances
critiques, où se trouvait l'armée, l'engagèrent à épargner leur sang,
et à leur laisser, avec la vie, le moyen de réparer leur honneur. Le
jour suivant, après avoir fait environ trois lieues[262], on rencontra,
près de la ville d'Accéta[263], les ennemis, qui mettaient le feu aux
moissons et aux arbres fruitiers: on les dissipa, et le soldat sauva
des flammes tout ce qu'il eut le temps d'emporter. On campa près d'un
lieu nommé Maranga[264].
[Note 254: Julien cherchait à se rapprocher du Tigre pour rejoindre
l'armée qu'il avait laissée en Mésopotamie.--S.-M.]
[Note 255: Βαροφθὰς: rien ne peut nous apprendre quelle était la
position de cette place, qui n'est connue que par le seul témoignage de
Zosime, l. 3, c. 27.--S.-M.]
[Note 256: _Ad Hucumbra nomine villam pervenimus._ Amm. Marcell. l. 25,
c. 1. Ce lieu qualifié de bourg, κώμην, par Zosime, est appelé _Symbra_
par le même historien, l. 3, c. 24; c'est lui aussi qui rapporte qu'on
le trouvait entre les deux villes de _Nisbara_ et de _Nischanabé_,
séparées par le cours du Tigre.--S.-M.]
[Note 257: Νίσβαρα et Νισχανάβη: ces deux villes ne nous sont connues
que par Zosime, l. 3, c. 24; il est impossible d'indiquer leur
position.--S.-M.]
[Note 258: Μεταξὺ Δανάβης πολέως καὶ Σύγκες. C'est encore à Zosime,
l. 3, c. 24, que nous sommes redevables de l'indication de ces deux
villes. En général, cette partie de sa narration est plus abondante en
détails géographiques que celle d'Ammien Marcellin.--S.-M.]
[Note 259: _Adaces nobilis satrapa._ Amm. Marc. l. 25, c. 1. Ammien
Marcellin et Zosime remarquent tous deux que ce satrape était venu
comme ambassadeur auprès de Constance; mais ce n'est pas là une
raison suffisante pour le confondre avec ce Narsès, envoyé cinq ans
auparavant par Sapor, et dont il a été question ci-devant l. X, §
24 et 25, t. 2, p. 244. Le roi de Perse avait eu assez souvent des
relations diplomatiques avec Constance, pour qu'on croie qu'il lui
avait envoyé d'autres ambassadeurs que Narsès. La différence des noms
suffit pour faire voir l'erreur de Lebeau, et pour montrer qu'il s'agit
réellement de deux personnages distincts. Zosime dit aussi, l. 3, c.
25, que c'était un des plus illustres seigneurs persans, σατράπης
τὶς τῶν ἐπιφανῶν. Il diffère un peu d'Ammien Marcellin pour son nom;
il l'appelle _Dacès_ (ὄνομα Δάκης), au lieu d'_Adaces_. Cette légère
différence tient uniquement à la langue persane, qui dans certains
dialectes ajoute un A devant beaucoup de mots.--S.-M.]
[Note 260: Ce corps de cavalerie est désigné ainsi par Ammien
Marcellin, l. 25, c. 1: _Tertiacorum equestris numerus_.--S.-M.]
[Note 261: Ceux-ci appartenaient aux troupes auxiliaires,
_vexillationes_. C'est ainsi qu'on désignait les troupes légères
fournies par les provinces, et qui ne faisaient pas partie des
légions.--S.-M.]
[Note 262: C'est-à-dire _soixante-dix stades_, selon le texte d'Ammien
Marcellin, l. 25, c. 1.--S.-M.]
[Note 263: C'est encore au seul Zosime qu'on doit la connaissance de ce
lieu.--S.-M.]
[Note 264: Selon Zosime (l. 3, c. 28), _Maronsa_, Μάρωνσα.--S.-M.]
[Note latérale: XLIII.