Zos. l. 3, c. 26.]

L'armée, devenue plus nombreuse par la réunion des soldats et des

matelots de la flotte, s'éloigna du Tigre à dessein de pénétrer dans

l'intérieur du pays. Elle traversa d'abord des campagnes fertiles;

mais bientôt elle ne vit plus devant elle que les tristes vestiges

d'un vaste incendie. Les Perses avaient consumé par le feu les arbres,

les herbes et les moissons déja parvenues à leur maturité. On fut

contraint de s'arrêter dans un lieu nommé Noorda[244], pour attendre

que le terrain fût refroidi et la vapeur dissipée. Pendant ce séjour,

les Perses ne donnaient point de repos: tantôt, partagés en petites

troupes, ils venaient insulter le camp à coups de flèches; tantôt

réunis en gros escadrons, ils jetaient l'alarme. On croyait que le

roi était arrivé avec toutes ses forces. L'empereur et les soldats

regrettaient la perte de leurs magasins consumés avec leurs vaisseaux.

Ils ne pouvaient se garantir des incursions importunes d'une cavalerie

plus prompte que l'éclair, qui frappait et disparaissait aussitôt.

Cependant on tua et on prit quelques coureurs dans ces diverses

attaques; et Julien, pour relever le courage de ses troupes, leur

donna le même spectacle qu'Agésilas avait autrefois donné aux Grecs

pour leur inspirer le mépris de ces mêmes ennemis. Les Perses étaient

naturellement d'une taille grêle, décharnés et sans apparence de

vigueur. Il fit dépouiller les prisonniers, et les ayant exposés nus

à la vue de l'armée: _Voilà_, dit-il, _ceux que les enfants du dieu

Mars regardent comme des adversaires redoutables; des corps desséchés

et livides; des chèvres plutôt que des hommes, qui ne savent que fuir

avant même que de combattre_.

[Note 244: Cette ville de _Noorda_, Νοορδᾶ, n'est mentionnée que dans

Zosime. Elle était à l'orient du Tigre. Il ne faut pas la confondre

avec une ville de _Néarda_ ou _Naarda_, située sur l'Euphrate, dans la

Babylonie, et célèbre par une fameuse école juive, qui y existait dans

les premiers siècles du christianisme (Joseph., _Antiq. Jud._ l. 18, c.

12). Il est impossible de déterminer la position de la ville nommée par

Zosime. On possède bien moins de moyens de suivre la marche de Julien

au-delà du Tigre, que sur les bords de l'Euphrate. On est presque

également dépourvu de renseignements anciens et modernes.--S.-M.]

[Note latérale: XXXIX.

Il prend le chemin de la Corduène.

Amm. l. 24, c. 8.

[Zos. l. 3, c. 26.]]

C'eût été une témérité trop visible de conduire l'armée au travers de

ces campagnes brûlées, qui n'étaient plus couvertes que de cendres.

On délibéra sur le parti qu'on devait prendre. La plupart proposaient

de retourner par l'Assyrie[245], et c'était l'avis des soldats qui

le demandaient à grands cris. Julien, et avec lui, les plus sages

représentaient _qu'ils s'étaient eux-mêmes fermé cette route, en

détruisant les magasins, consumant les grains et les fourrages, ruinant

et brûlant les villes et les châteaux; qu'ils n'avaient laissé après

eux, dans ces plaines immenses, que la famine et la plus affreuse

misère; qu'ils trouveraient les torrents débordés, les digues rompues,

et tout le terrain noyé par la fonte des glaces et des neiges de

l'Arménie[246]; que, pour surcroît de maux, c'était la saison de

l'année ou la terre échauffée des ardeurs du soleil, produisait, dans

ces climats, des essaims innombrables de moucherons et d'insectes

volants; plus opiniâtres et plus dangereux que les Perses_. Il était

plus aisé de montrer la difficulté de cette route que d'en indiquer une

meilleure. Après de longues et inutiles délibérations, on consulta les

dieux: on chercha dans les entrailles des victimes, s'il valait mieux

traverser de nouveau l'Assyrie, ou suivre le pied des montagnes, et

tâcher de gagner la Corduène[247], province de l'empire, que borde le

Tigre au sortir de l'Arménie. Une partie de cette province appartenait

encore aux Perses, qui y entretenaient un satrape. Les victimes furent

muettes à leur ordinaire. Selon Ammien Marcellin, elles donnèrent à

entendre que ni l'un ni l'autre parti ne réussirait. Cependant, on s'en

tint au dernier, comme au moins impraticable.

[Note 245: _Utrùm nos per Assyriam reverti censerent._ Amm. Marc.,

l. 24, c. 8. Par le nom d'Assyrie l'auteur entend la partie de la

Mésopotamie arrosée par l'Euphrate, et non le pays qui portait plus

particulièrement ce nom, et qui était situé à l'orient du Tigre, et

vers lequel l'armée de Julien s'avançait.--S.-M.]

[Note 246: On était alors au mois de juin. Comme c'est en avril et en

mai, que se font sentir les plus grandes crues de l'Euphrate, produites

par la fonte des neiges en Arménie, il n'était pas étonnant que les

chemins fussent impraticables. Consultez l'ouvrage cité p. 109, not. 1,

l. XIV, § 29, et p. 123, n. 1, liv. XIV, § 37, et particulièrement les

endroits indiqués, p. 123.--S.-M.]

[Note 247: _Sedit tamen sententia, ut omni spe meliorum succisâ

Corduenam arriperemus._ On espérait pouvoir de là, en suivant les

montagnes, faire une irruption dans le pays de Chiliocome. _An præter

radices montium leniùs gradientes, Chiliocomum propè Corduenam sitam ex

improviso vastare._ Amm. Marc., l. 24, c. 8. On comptait s'y joindre

aux troupes du roi d'Arménie. Il semblerait résulter de ce passage que

la _Chiliocome_, dont la vraie situation est inconnue, était, comme je

l'ai déjà pensé (voyez plus haut, p. 63, note 4, liv. XIV, § 6), vers

les fertiles plaines voisines du lac d'Ourmi, situé assez loin au nord

des montagnes des Curdes, qui séparent l'Arménie, de la Médie et de

l'Assyrie.--S.-M.]

[Note latérale: XL.

Histoire du Bas-Empire. Tome 03 · 第 105 / 354 题