L'armée, devenue plus nombreuse par la réunion des soldats et des
matelots de la flotte, s'éloigna du Tigre à dessein de pénétrer dans
l'intérieur du pays. Elle traversa d'abord des campagnes fertiles;
mais bientôt elle ne vit plus devant elle que les tristes vestiges
d'un vaste incendie. Les Perses avaient consumé par le feu les arbres,
les herbes et les moissons déja parvenues à leur maturité. On fut
contraint de s'arrêter dans un lieu nommé Noorda[244], pour attendre
que le terrain fût refroidi et la vapeur dissipée. Pendant ce séjour,
les Perses ne donnaient point de repos: tantôt, partagés en petites
troupes, ils venaient insulter le camp à coups de flèches; tantôt
réunis en gros escadrons, ils jetaient l'alarme. On croyait que le
roi était arrivé avec toutes ses forces. L'empereur et les soldats
regrettaient la perte de leurs magasins consumés avec leurs vaisseaux.
Ils ne pouvaient se garantir des incursions importunes d'une cavalerie
plus prompte que l'éclair, qui frappait et disparaissait aussitôt.
Cependant on tua et on prit quelques coureurs dans ces diverses
attaques; et Julien, pour relever le courage de ses troupes, leur
donna le même spectacle qu'Agésilas avait autrefois donné aux Grecs
pour leur inspirer le mépris de ces mêmes ennemis. Les Perses étaient
naturellement d'une taille grêle, décharnés et sans apparence de
vigueur. Il fit dépouiller les prisonniers, et les ayant exposés nus
à la vue de l'armée: _Voilà_, dit-il, _ceux que les enfants du dieu
Mars regardent comme des adversaires redoutables; des corps desséchés
et livides; des chèvres plutôt que des hommes, qui ne savent que fuir
avant même que de combattre_.
[Note 244: Cette ville de _Noorda_, Νοορδᾶ, n'est mentionnée que dans
Zosime. Elle était à l'orient du Tigre. Il ne faut pas la confondre
avec une ville de _Néarda_ ou _Naarda_, située sur l'Euphrate, dans la
Babylonie, et célèbre par une fameuse école juive, qui y existait dans
les premiers siècles du christianisme (Joseph., _Antiq. Jud._ l. 18, c.
12). Il est impossible de déterminer la position de la ville nommée par
Zosime. On possède bien moins de moyens de suivre la marche de Julien
au-delà du Tigre, que sur les bords de l'Euphrate. On est presque
également dépourvu de renseignements anciens et modernes.--S.-M.]
[Note latérale: XXXIX.
Il prend le chemin de la Corduène.
Amm. l. 24, c. 8.
[Zos. l. 3, c. 26.]]
C'eût été une témérité trop visible de conduire l'armée au travers de
ces campagnes brûlées, qui n'étaient plus couvertes que de cendres.
On délibéra sur le parti qu'on devait prendre. La plupart proposaient
de retourner par l'Assyrie[245], et c'était l'avis des soldats qui
le demandaient à grands cris. Julien, et avec lui, les plus sages
représentaient _qu'ils s'étaient eux-mêmes fermé cette route, en
détruisant les magasins, consumant les grains et les fourrages, ruinant
et brûlant les villes et les châteaux; qu'ils n'avaient laissé après
eux, dans ces plaines immenses, que la famine et la plus affreuse
misère; qu'ils trouveraient les torrents débordés, les digues rompues,
et tout le terrain noyé par la fonte des glaces et des neiges de
l'Arménie[246]; que, pour surcroît de maux, c'était la saison de
l'année ou la terre échauffée des ardeurs du soleil, produisait, dans
ces climats, des essaims innombrables de moucherons et d'insectes
volants; plus opiniâtres et plus dangereux que les Perses_. Il était
plus aisé de montrer la difficulté de cette route que d'en indiquer une
meilleure. Après de longues et inutiles délibérations, on consulta les
dieux: on chercha dans les entrailles des victimes, s'il valait mieux
traverser de nouveau l'Assyrie, ou suivre le pied des montagnes, et
tâcher de gagner la Corduène[247], province de l'empire, que borde le
Tigre au sortir de l'Arménie. Une partie de cette province appartenait
encore aux Perses, qui y entretenaient un satrape. Les victimes furent
muettes à leur ordinaire. Selon Ammien Marcellin, elles donnèrent à
entendre que ni l'un ni l'autre parti ne réussirait. Cependant, on s'en
tint au dernier, comme au moins impraticable.
[Note 245: _Utrùm nos per Assyriam reverti censerent._ Amm. Marc.,
l. 24, c. 8. Par le nom d'Assyrie l'auteur entend la partie de la
Mésopotamie arrosée par l'Euphrate, et non le pays qui portait plus
particulièrement ce nom, et qui était situé à l'orient du Tigre, et
vers lequel l'armée de Julien s'avançait.--S.-M.]
[Note 246: On était alors au mois de juin. Comme c'est en avril et en
mai, que se font sentir les plus grandes crues de l'Euphrate, produites
par la fonte des neiges en Arménie, il n'était pas étonnant que les
chemins fussent impraticables. Consultez l'ouvrage cité p. 109, not. 1,
l. XIV, § 29, et p. 123, n. 1, liv. XIV, § 37, et particulièrement les
endroits indiqués, p. 123.--S.-M.]
[Note 247: _Sedit tamen sententia, ut omni spe meliorum succisâ
Corduenam arriperemus._ On espérait pouvoir de là, en suivant les
montagnes, faire une irruption dans le pays de Chiliocome. _An præter
radices montium leniùs gradientes, Chiliocomum propè Corduenam sitam ex
improviso vastare._ Amm. Marc., l. 24, c. 8. On comptait s'y joindre
aux troupes du roi d'Arménie. Il semblerait résulter de ce passage que
la _Chiliocome_, dont la vraie situation est inconnue, était, comme je
l'ai déjà pensé (voyez plus haut, p. 63, note 4, liv. XIV, § 6), vers
les fertiles plaines voisines du lac d'Ourmi, situé assez loin au nord
des montagnes des Curdes, qui séparent l'Arménie, de la Médie et de
l'Assyrie.--S.-M.]
[Note latérale: XL.