Il brûle ses vaisseaux.]

Un conseil si singulier était assorti au caractère de l'empereur.

Ainsi, loin d'écouter ses officiers et surtout Hormisdas, qui

l'avertissaient de se défier de ce transfuge, il leur reprochait de

vouloir sacrifier à leur paresse et au désir du repos une conquête

assurée. Il fit donc enlever de la flotte les machines et ce qu'il

fallait de vivres pour vingt jours. Il réserva douze barques[241],

qu'on devait transporter sur des chariots, pour servir de pontons sur

les rivières: il mit le feu à tout le reste[242]. Le spectacle de ces

flammes qui dévoraient toutes les espérances des Romains, jetait

les troupes dans la consternation et le désespoir. On murmure, on

s'attroupe, on va crier à la tente de Julien, que l'armée est perdue

sans ressource, si la sécheresse du pays, ou la hauteur des montagnes

l'obligeaient de rebrousser chemin. On demande que l'auteur de ce

funeste conseil soit appliqué à la question. Julien y consent enfin; et

le transfuge déclare, dans les tourments, qu'il a trompé les Romains;

qu'il s'est dévoué à la mort pour le salut de sa patrie: il défie

les bourreaux de l'en faire repentir. L'empereur ordonne aussitôt

d'éteindre les flammes; il était trop tard: on ne put sauver que douze

vaisseaux[243].

[Note 241: _Exuri cunctas jusserat naves, præter minores duodecim._

Amm. Marc., l. 24, c. 7. Selon Libanius, (or. 10, t. 2, p. 302), ces

barques étaient au nombre de quinze; selon Zosime (l. 3, c. 26), il y

en avait vingt-deux; dix-huit bâtiments romains, et quatre persans:

πλὴν ὀκτωκαίδεκα Ῥωμαϊκων, Περσικῶν δέ τεσσάρων.--S.-M.]

[Note 242: Il semblait, dit Ammien Marcellin, l. 24, c. 7, armé du

funeste flambeau de Bellone, _funestâ face Bellonæ_.--S.-M.]

[Note 243: La résolution de Julien a été blâmée par presque tous

ses contemporains, et même par le judicieux Ammien Marcellin, mais

tous ils ont été évidemment influencés par la malheureuse issue de

l'expédition. En examinant avec attention les faits, il est facile de

reconnaître qu'il n'était pas possible de faire mieux. Un capitaine

expérimenté ne pouvait agir autrement, dans la position où se trouvait

Julien, et du moment qu'il avait renoncé au parti peu honorable, et

très-difficile lui-même, de revenir en remontant l'Euphrate. On voit

que Julien connaissait bien le pays qui lui restait à parcourir. Les

eaux de l'Euphrate et du Tigre, sorties des montagnes de l'Arménie,

se précipitent avec une égale impétuosité vers la Babylonie; mais ce

qui avait heureusement secondé la rapide marche de Julien jusque sous

les murs de Ctésiphon, aurait été, par la même raison, un des plus

grands inconvénients de ses nouvelles opérations sur les bords du

Tigre, où il lui importait de ne pas mettre moins de célérité dans ses

mouvements. Sa flotte occupait vingt mille hommes sur l'Euphrate, où

elle avait été si bien favorisée par le courant, combien n'en aurait-il

pas fallu sur le Tigre, pour remonter un courant non moins fort? De

plus, et c'est un fait observé par tous les voyageurs qui ont descendu

le Tigre, le cours de ce fleuve est extrêmement tortueux, embarrassé

de rochers et de petites cataractes; ce qui a été aussi remarqué par

Strabon (l. 16, p. 740). Il faut encore faire attention que Julien

avait descendu l'Euphrate au printemps, c'est-à-dire à l'époque où ses

eaux sont considérablement grossies par les neiges de l'Arménie, et il

lui aurait fallu remonter le Tigre dans la saison de l'année (on était

au mois de juin) où ses eaux sont si basses, qu'on peut le passer à gué

en plusieurs endroits. Julien aurait donc eu contre lui la rapidité

du courant, le peu d'élévation des eaux, les nombreuses sinuosités du

fleuve, et les cataractes, plus difficiles et plus dangereuses dans les

basses eaux, que dans les temps d'inondation. Ainsi, indépendamment des

autres raisons qui ont pu influer sur le parti que prit Julien, on voit

que tout se réunissait pour le confirmer dans son dessein. Plus on y

réfléchit, et plus on est convaincu que dans cette occasion Julien ne

démentit en rien sa prudence et sa sagacité ordinaires. Les écrivains

anciens et modernes ont été les échos aveugles des contemporains

ignorants ou abusés. Libanius seul cherche à défendre Julien, mais

c'est faiblement; on s'aperçoit qu'il craint de blesser l'opinion

publique (or. 10, t. 2, p. 302). Pour tout ce qui concerne le cours de

l'Euphrate et du Tigre, et l'époque de leurs crues, on peut consulter

l'ouvrage de M. Raymond (p. 31-37 et 192-207) déja cité plus haut, p.

109, note 1, liv. XIV, § 29.--S.-M.]

[Note latérale: XXXVIII.

Il ne peut pénétrer dans la Perse.

Amm. l. 24, c. 7 et 8.

Histoire du Bas-Empire. Tome 03 · 第 104 / 354 题