On attendait inutilement les secours d'Arsace[238], et les troupes
commandées par Procope et par Sébastien, à qui Julien avait donné
ordre de le venir joindre au-delà du Tigre. Arsace s'était contenté
de ravager un canton de la Médie, nommé Chiliocome, c'est-à-dire,
_les mille bourgades_[239]; et les deux généraux ne se pressaient
pas de passer le fleuve. L'accident arrivé à quelques-uns de leurs
soldats tués à coups de flèches pendant qu'ils se baignaient, leur
faisait craindre de trouver sur l'autre bord plus d'ennemis qu'ils
n'en cherchaient. D'ailleurs, la mésintelligence rompait toutes
leurs mesures. Ils faisaient leur cour aux soldats en dépit l'un de
l'autre: quand l'un voulait faire marcher l'armée, l'autre trouvait
des prétextes pour la retenir. En vain Julien leur dépêchait courriers
sur courriers. Il prit enfin le parti de les aller joindre lui-même.
Il se disposait à prendre sa route par le Tigre, et à faire remonter
sa flotte, lorsqu'un vieillard Perse[240], renouvelant la ruse de ce
Zopyre, qui avait aidé Darius à se rendre maître de Babylone, vint se
jeter entre ses bras. Il feignait de fuir la colère du roi de Perse,
qu'il avait, disait-il, offensé; il suppliait Julien de lui donner
asyle entre ses troupes. Il sut si bien feindre le désespoir, que
l'empereur prit confiance en lui, et l'interrogea sur la route qu'il
devait tenir: «Prince, lui dit ce vieillard, vous savez la guerre mieux
que moi; mais je connais mieux que personne le pays où vous êtes. Quel
usage prétendez-vous faire de cette flotte qui côtoye votre armée?
Elle vous a jusqu'ici occupé plus de vingt mille hommes. Espérez-vous
forcer la rapidité du Tigre? La moitié de votre armée ne suffirait
pas pour tirer ces barques le long des bords. Quelle diminution de
forces, si les ennemis vous attaquent! sans compter ce que vous perdez
de courage dans vos soldats, qui, assurés de leurs subsistances, en ont
moins d'ardeur à s'en procurer à la pointe de leurs épées. Cette flotte
vous fait encore un autre mal. C'est un hôpital qui suit votre armée:
c'est l'asyle des poltrons qui s'y font transporter sous prétexte de
maladie. Retranchez cet obstacle à vos succès: éloignez-vous des bords
du fleuve. Je vous guiderai par une route plus sûre et plus commode
jusque dans le cœur de la Perse. Vous n'aurez que trois ou quatre jours
au plus de chemin rude et difficile. Ne portez des vivres que pour
ce temps-là. Le pays ennemi sera ensuite votre magasin. Je ne vous
demande de récompense, que quand mon zèle aura mis entre vos mains les
gouvernements et les dignités de la Perse».
[Note 238: Voy. ci-dev. p. 37-43, liv. XIII, § 31 et 32 et page 63,
note 4, liv. XIV, § 6--S.-M.]
[Note 239: Voyez ci-devant, p. 63, note 4, et ci-après, p. 126, note 2,
livre XIV, § 39.--S.-M.]
[Note 240: C'était, dit saint Grégoire de Nazianze, un homme d'un rang
distingué, ἀνὴρ γάρ τις τῶν οῦκ ἀδοκίμων, ἐν Πέρσαις. Or. 4, t. 2, p.
115.--S.-M.]
[Note latérale: XXXVII.