Les Romains avaient fait dans cette mémorable journée des prodiges
de valeur. Ils avaient résisté aux plus extrêmes fatigues. Ils s'en
récompensèrent par le pillage du camp des Perses, où ils trouvèrent
des richesses immenses; de l'or, de l'argent, des meubles précieux,
de magnifiques harnais, des lits, et des tables d'argent massif[227].
Au retour du combat, encore couverts de sang et de poussière, ils
s'assemblèrent autour de la tente de Julien: ils le comblaient de
louanges; ils lui rendaient avec de grands cris mille actions de
graces, de ce que n'ayant pas épargné sa personne, il avait su
tellement ménager le sang de ses soldats, qu'il n'en était resté que
soixante-dix[228] sur le champ de bataille. Il n'est guère moins
étonnant qu'un combat si long et si opiniâtre contre des soldats tels
que ceux de Julien, n'ait coûté aux vaincus que deux mille cinq cents
hommes[229]; ce qu'on ne peut guère attribuer qu'à la force de leurs
armes défensives. Des éloges animés d'une si juste reconnaissance,
étaient pour Julien le fruit le plus doux et le plus glorieux de sa
victoire. Il songea de son côté à récompenser ceux qui l'avaient
procurée par une brillante valeur[230]. Les appelant lui-même par leurs
noms, il leur distribua différentes couronnes[231], selon le mérite des
actions, dont il avait été le témoin. Se croyant encore plus redevable
à l'assistance divine, il voulut offrit à _Mars Vengeur_[232] un
pompeux sacrifice. La cérémonie ne fut pas heureuse. Des dix taureaux
choisis, neuf tombèrent d'eux-mêmes avant que d'être arrivés au pied
de l'autel; le dixième ayant rompu ses liens, ne se laissa reprendre
qu'après une longue résistance, et ses entrailles n'offrirent aux yeux
que de sinistres présages. La dévotion de l'empereur fut rebutée: il
jura par Jupiter qu'il n'immolerait de sa vie aucune victime au dieu
Mars. Il mourut trop tôt pour être tenté de se dédire[233]. La joie de
l'armée était un peu troublée par la blessure du comte Victor, le plus
estimé des généraux après l'empereur. Mais cet accident n'eut aucune
suite fâcheuse; et ce qui fit sans doute le plus d'impression, ce fut
la prédiction de Julien, qui, par une parole jetée au hasard, s'était
préparé l'avantage d'être regardé de ses troupes comme un prince
inspiré des dieux.
[Note 227: Ces détails viennent de Zosime, l. 3, c. 25.--S.-M.]
[Note 228: Selon Ammien Marcellin, l. 24, c. 6; mais Zosime, l. 3, c.
25, en compte soixante-quinze.--S.-M.]
[Note 229: Ammien Marcellin et Zosime sont d'accord sur ce nombre;
mais Libanius (or. 10, t. 2, p. 322), compte six mille ennemis de
tués.--S.-M.]
[Note 230: Zosime, l. 3, c. 25, remarque que les Goths se distinguèrent
beaucoup dans cette affaire.--S.-M.]
[Note 231: _Navalibus donavit coronis, et civicis, et castrensibus._
Amm. Marc. l. 24, c. 6.--S.-M.]
[Note 232: _Mars Ultor_; c'était une des divinités favorites de Julien.
Voyez ci-devant, p. 39, note 3, liv. XIII, § 31, et p. 42, § 32.--S.-M.]
[Note 233: _Jovemque testatus est, nulla Martis jam sacra facturum: nec
resecravit, celeri morte præreptus._ Amm. Marc., l. 24, c. 6.--S.-M.]
[Note latérale: XXXIV.
Julien se détermine à ne pas assiéger Ctésiphon.
Amm. l. 24, c. 7.
Liban. or. 10, t. 2, p. 301 et 322.
[Zos. l. 3, c. 26.]