Combat contre les Perses.]

On aborda sur le minuit. Il eût été difficile en plein jour et sans

avoir en tête aucun ennemi, de franchir des bords si escarpés: alors

il fallait au milieu des ténèbres forcer à la fois les obstacles de la

nature et la résistance d'une armée. Ils les forcèrent: ils parvinrent

avec des peines incroyables sur la crête du rivage: ils gagnèrent assez

de terrain pour se mettre en bataille. Les Perses leur opposèrent une

nombreuse cavalerie, dont les chevaux étaient bardés et caparaçonnés de

cuirs épais[216]: sur la seconde ligne était rangée l'infanterie[217],

derrière laquelle les éléphants formaient une barrière soit pour

retenir les fuyards, soit pour arrêter les progrès des ennemis[218].

Suréna était secondé de deux braves généraux, nommés Pigrane[219] et

Narsès[220]. Pigrane tenait après Sapor le premier rang entre les

Perses par sa naissance et par la considération due à ses qualités

personnelles. Julien rangea son armée sur trois lignes[221]: il plaça

dans la seconde les troupes sur lesquelles il comptait le moins,

afin qu'elles ne pussent ni se renverser sur l'armée et y jeter le

désordre, ni avoir les derrières libres pour prendre la fuite. Les

premiers rayons du jour perçaient déjà les ténèbres: on voyait flotter

les aigrettes des casques; les armes commençaient à étinceler. Le

combat s'engagea par les escarmouches des troupes légères; en un moment

la poussière s'élève: les deux armées donnent le signal, et poussent

le cri ordinaire. Les Romains s'avancent d'abord lentement, observant

la cadence militaire[222]; mais bientôt, pour éviter les décharges de

flèches, en quoi les Perses étaient plus redoutables, ils doublent le

pas, et fondent sur eux l'épée à la main. Julien à la tête d'un peloton

de cavalerie se trouve dans tous les endroits, d'où le péril aurait

éloigné un général ordinaire[223]. Il soutient par des troupes fraîches

celles qui sont rebutées: il ranime ceux dont l'ardeur se ralentit.

Le combat dura jusqu'à midi[224]. La première ligne des Perses ayant

commencé à plier, toute leur armée recula d'abord à petits pas:

enfin précipitant sa retraite, elle gagna Ctésiphon qui n'était pas

éloignée[225]. Les Romains épuisés de fatigue, et accablés des ardeurs

d'un soleil brûlant, trouvèrent encore des forces pour achever de

vaincre. Ils poursuivirent les fuyards l'épée dans les reins jusqu'aux

portes de la ville. Ils y seraient entrés avec eux, si le comte

Victor, blessé lui-même à l'épaule d'un dard qui était parti du haut

de la muraille, ne les eût arrêtés par ses cris et par ses efforts,

s'opposant à leur passage[226], et leur représentant que dans le

désordre où les mettait la poursuite, ils allaient trouver leur tombeau

dans une ville si vaste et si peuplée.

[Note 216: _Contra hæc Persæ objecerunt instructas cataphractorum

equitum turmas sic confertas, ut laminis coaptati corporum flexus

splendore præstringerent occursantes obtutus, operimentis scorteis

equorum multitudine omni defensa._ Amm. Marc. l. 24, c. 6.--S.-M.]

[Note 217: L'infanterie persane, défendue par des boucliers oblongs

et creux, tissus d'osier et recouverts de cuir crud, combattait en

bataillons serrés. _Quorum in subsidiis manipuli locati sunt peditum,

contecti scutis oblongis et curvis, quæ texta vimine et coriis crudis

gestantes, densiùs se commovebant._ Amm. Marc. l. 24, c. 6. On voit par

là que les Persans à cette époque avaient acquis une certaine habileté

dans l'art de la guerre, et on n'est pas étonné des avantages qu'ils

obtinrent souvent sur les Romains, et de la résistance qu'ils leur

opposèrent presque toujours avec succès.--S.-M.]

[Note 218: Amm. Marcellin parle, l. 24, c. 6, des éléphants comme de

collines mouvantes, qui par leur masse répandaient partout la terreur.

_Post hos elephanti gradientium collium specie, motuque immanium

corporum propinquantibus exitium intentabant._ Libanius est plus

exagéré encore: les éléphants auraient pu, selon lui, fouler aux pieds

les légions romaines, comme des épis de blé. Καὶ μεγέθεσιν ἐλεφάντων,

οἷς ἷσον ἔργον δι' ἀσταχύων ἐλθεῖν καὶ φάλαγγος. (Or. 10, t. 2, p.

320.)--S.-M.]

[Note 219: Dans quelques manuscrits d'Ammien Marcellin ce général est

appelé _Tigrane_, nom plus commun; mais Zosime (l. 3, c. 25) le nomme

_Pigraxès_, et il ajoute que par sa naissance et par sa dignité, il

l'emportait sur tous les autres après le roi de Perse. Πιγράξης, γένει

καὶ ἀξιώσει προέχων ἁπάντων μετὰ τὸν σφῶν βασιλέα. Il place _Suréna_

après lui; ce passage est très-propre à confirmer ce que j'ai dit

p. 79, note 2, liv. XIV, § 15, au sujet de ce dernier général, pour

faire considérer son nom, plutôt comme un nom propre, que comme un

titre.--S.-M.]

[Note 220: Quelques manuscrits lui donnent le nom de _Nartéus_; il

est appelé _Anarréus_ ou _Anaréus_, Ἀνάρεος, par Zosime, l. 3, c.

25.--S.-M.]

[Note 221: Selon la disposition d'Homère, _secundùm Homericam

dispositionem_, dit Ammien, l. 24, c. 6; il paraît que Julien, grand

admirateur d'Homère, avait pris dans ce poète l'idée d'un pareil ordre,

attribué à Nestor, comme on peut le voir par ces vers de l'Iliade, l.

4, v. 297:

Ἱππῆας μὲν πρῶτα σὺν ἵπποισιν καὶ ὄχεσφι,

Πεζοὺς δ' ἐξόπιθεν στῆσεν πολέας τε καὶ ἐσθλούς,

Ἕρκος ἔμεν πολέμοιο· κακοὺς δ' ἐς μέσσον ἔλασσεν.

«Il place d'abord les cavaliers avec leurs chevaux et leurs chars; aux

derniers rangs, sont les nombreux et braves fantassins, défense des

armées, et au milieu sont les guerriers timides, etc.»--S.-M.]

[Note 222: _Vibrantesque clypeos, velut pedis anapæsti, præcinentibus

modulis leniùs procedebant._ Amm. Marc. l. 24, c. 6.--S.-M.]

[Note 223: _Ipse cum levis armaturæ auxiliis per prima postremaque

discurrens._ Amm. Marc., l. 24, c. 6. Cependant, selon Zosime, l. 3,

c. 25, il semblerait que Julien ne se trouva pas à cette affaire, et

qu'il n'aurait passé le fleuve que le troisième jour après. Il y a

quelque chose d'obscur dans son récit. Il aura confondu le passage de

vive force avec le passage tranquille que l'armée effectua trois jours

après. Julien avait alors pu repasser le fleuve pour se mettre à la

tête de son armée.--S.-M.]

[Note 224: Selon Zosime, l. 3, c. 25, le combat dura depuis minuit

jusqu'à midi, ἐκ μέσης νυκτὸς διέμεινε μέχρι μέσης ἡμέρας ἡ μάχη.

Ammien Marcellin l. 24, c. 6, le fait durer pendant toute la

journée, _miles fessus_..., dit-il, _adusque diei finem a lucis ortu

decernens_.--S.-M.]

[Note 225: _Laxata itaque acies prima Persarum, leni antè, dein

concito gradu calefactis armis retrorsùs gradiens, propinquam urbem

petebat._ Amm. Marc. l. 24, c. 6. L'expression _calefactis armis_ est

remarquable.--S.-M.]

[Note 226: Selon Sextus Rufus, ce fut au contraire l'avidité des

soldats qui empêcha la prise de Ctésiphon. _Apertis Ctesiphontem portis

victor miles intrasset, nisi major prædarum occasio fuisset, quàm cura

victoriæ._ Libanius en dit à peu près autant, dans son oraison funèbre

de Julien, or. 10, t. 2, p. 322.--S.-M.]

[Note latérale: XXXIII.

Histoire du Bas-Empire. Tome 03 · 第 99 / 354 题