La nuit étant arrivée, il assembla dans sa tente les principaux
officiers, et leur déclara qu'il fallait passer le Tigre, au-delà
duquel ils trouveraient la victoire et l'abondance. Tous gardaient le
silence, lorsqu'un des généraux de l'armée que l'histoire ne nomme
pas, celui même qui devait commander le passage[212], élevant la
voix, lui représenta la hauteur des bords opposés et la multitude
des ennemis: _La disposition du terrain le rendra aussi difficile à
défendre qu'à attaquer_, repartit Julien; _il sera favorable à ceux
qui en oseront braver les désavantages: quant au nombre des ennemis,
depuis quand les Romains ont-ils appris à les compter?_ En même temps
il charge le général Victor de tenter le passage, à la place de cet
officier timide: _Vous en serez quitte_, dit-il à Victor, _pour
quelque légère blessure_. Les troupes s'embarquent par divisions
de quatre-vingts soldats. Julien, ayant partagé sa flotte en trois
escadres, tient pendant quelque temps les yeux fixés vers le ciel,
comme s'il en attendait le signal; et tout à coup élevant un drapeau,
il fait partir le comte Victor à la tête de cinq vaisseaux[213] qui
traversent rapidement le fleuve. A l'approche du bord, les ennemis
lancent des torches et des flèches enflammées[214]. Le feu gagnait
déja, et ce spectacle glaçait d'effroi le reste de l'armée, lorsque
Julien s'écrie: _Courage, soldats, nous sommes maîtres des bords:
c'est le signal dont je suis convenu_. Le fleuve était fort large, et
l'éloignement ne permettait pas de distinguer clairement les objets.
Cet heureux mensonge rassure et ranime tous les cœurs. Tous partent, et
faisant force de rames, ils dégagent d'abord du péril les cinq premiers
vaisseaux; et malgré une grêle de pierres et de traits, ils se jettent
à l'envi dans l'eau dès qu'ils y peuvent assurer le pied. L'ardeur
était si grande, que lorsque la flotte partit, plusieurs soldats
craignant de n'y pas trouver de place, se servirent de leurs boucliers
comme de nacelles[215]; et s'y attachant fortement, les gouvernant
comme ils pouvaient, ils passèrent malgré l'impétuosité du fleuve, et
arrivèrent aussitôt que les vaisseaux.
[Note 212: Gibbon (t. 4, p. 502) croit qu'il s'agit du préfet Salluste;
mais il est évident qu'il s'est mépris sur le sens du passage
de Libanius (or. 10, t. 2, p. 321), où il est question de cette
circonstance. Les paroles du rhéteur d'Antioche ne peuvent s'appliquer
qu'à un simple commandant de détachement, et non à un personnage aussi
éminent que Salluste, préfet d'Orient.--S.-M.]
[Note 213: Zosime (l. 3, c. 25) n'en compte que deux.--S.-M.]
[Note 214: _Facibus et omni materiâ quâ alitur ignis._ Amm. Marc. l.
24, c. 6.--S.-M.]
[Note 215: Les boucliers des soldats légionaires étaient larges et
creux. _Scutis quæ patula sunt et incurva_, dit Ammien Marcellin, l.
24, c. 6.--S.-M.]
[Note latérale: XXXII.