Julien rassure ses soldats.]

L'armée s'arrêta à la vue de Coché et de Ctésiphon dans une belle

campagne plantée d'arbustes, de vignobles et de cyprès dont la

verdure charmait les yeux. Au milieu s'élevait un château de superbe

architecture, embelli de jardins, de bocages, et de portiques où

les chasses du roi étaient peintes[211]. Les Perses n'employaient

la peinture et la sculpture qu'à représenter des chasses ou des

combats. Mais le plaisir que l'on ressentait à la vue de tant d'objets

agréables, était troublé par un autre spectacle tout-à-fait effrayant.

Les bords opposés du Tigre étaient hérissés de piques, de javelots,

de casques, de boucliers, et d'éléphants armés en guerre. Les Romains

à cette vue, plongés dans un morne silence, se livraient à de tristes

réflexions. Ils avaient devant eux une armée formidable, composée des

meilleures troupes de la Perse, autour d'eux de larges canaux, à leur

droite une autre armée qu'on disait s'approcher à grandes journées;

tout le pays derrière eux saccagé et ruiné: ils ne s'étaient pas ménagé

la ressource du retour; et c'est en effet une des grandes fautes qu'on

ait à reprocher à Julien dans une expédition si hasardeuse. Il fallait

périr en ce lieu, ou affronter au travers des eaux du Tigre une mort

presque assurée. Pour les distraire de ces sombres pensées, et pour

leur inspirer l'allégresse et le mépris des ennemis, Julien, qui

connaissait le caractère du soldat, fit aplanir le terrain en forme

d'hippodrome, et proposa des prix pour la course des cavaliers. Les

troupes d'infanterie, assises à l'entour, comme dans un amphithéâtre,

jugeaient avec intérêt du mérite des cavaliers et des chevaux, et

faisaient ainsi diversion à leur inquiétude. L'armée des Perses de

dessus l'autre bord, et les habitants des deux villes du haut de leurs

murailles, spectateurs oisifs du divertissement qui occupait les

Romains, s'étonnaient de leur sécurité; ils voyaient avec dépit qu'il

leur était impossible de troubler une fête, qui semblait être celle de

la victoire. Pendant ces jeux, Julien qui mettait à profit tous les

moments, faisait décharger les vaisseaux sous prétexte de visiter le

blé et les autres provisions; mais en effet pour y faire embarquer les

soldats dès qu'il le jugerait à propos, sans leur laisser le temps de

murmurer et de contrôler ses ordres.

[Note 211: J'ai déja parlé ci-devant, p. 103, note 3, l. XIV, § 28,

des maisons de plaisance et des rendez-vous de chasse des anciens rois

de Perse. Les Grecs, qui en cela imitaient sans doute les Persans, les

nommaient παραδείσους, c'est-à-dire, _paradis_. Zosime appelle celui

dont il s'agit ici παράδεισον βασιλικὸν. Il est souvent question dans

Quinte-Curce, Xénophon et d'autres encore de ces lieux de plaisance.

Les voyageurs modernes, Malcolm, auteur d'une histoire de Perse, et sir

Robert Ker Porter particulièrement nous ont fait connaître quelques

monuments et bas-reliefs destinés à les orner, et tout-à-fait propres à

confirmer les descriptions que les anciens en donnent.--S.-M.]

[Note latérale: XXXI.

Passage du Tigre.

Amm. l. 24, c. 6.

Liban. or. 10, t. 2, p. 320-322.

Zos. l. 3, c. 25.

Soz. l. 6, c. 1.

Histoire du Bas-Empire. Tome 03 · 第 97 / 354 题