Il fallait passer le Tigre pour arriver à Ctésiphon; mais il se
présentait une difficulté presque insurmontable. Laisser la flotte sur
l'Euphrate, c'était l'abandonner à la merci de l'ennemi, et exposer
l'armée à manquer de provisions et de machines. La faire descendre
dans le Tigre par l'endroit où les deux fleuves réunissent leurs eaux
au-dessous de Ctésiphon, c'était l'exposer elle-même à une perte
certaine. Il aurait fallu lui faire remonter un fleuve très-rapide,
et la faire passer entre Ctésiphon et Coché, qui n'étaient séparées
l'une de l'autre que par le Tigre. Julien avait fait une étude des
antiquités de ce pays. Voici ce qu'il en avait appris. Les anciens rois
de Babylone avaient conduit d'un fleuve à l'autre un canal nommé le
_Naarmalcha_, c'est-à-dire, _le fleuve royal_[204], qui se déchargeait
dans le Tigre assez près de Ctésiphon[205]: Trajan l'avait autrefois
voulu déboucher et élargir, pour faire passer sa flotte dans le
Tigre[206]; mais il avait renoncé à cette entreprise, sur l'avis qu'on
lui avait donné que le lit de l'Euphrate étant plus élevé que celui
du Tigre[207], il était à craindre que l'Euphrate ne se déchargeât
tout entier dans ce canal, et qu'il ne restât à sec au-dessous. Sévère
avait achevé cet ouvrage dans son expédition de Perse[208], et sans
tomber dans l'inconvénient qu'on avait appréhendé, il avait réussi à
faire passer ses vaisseaux de l'Euphrate dans le Tigre. Ce canal était
depuis long-temps à sec et ensemencé comme le reste du terrain[209].
Il s'agissait de le reconnaître. Julien à force de questions tira
d'un habitant de ces contrées fort avancé en âge, des connaissances
qui le guidèrent dans cette découverte. Il le fit nettoyer. On retira
les grosses masses de pierres dont les Perses en avaient comblé
l'ouverture. Aussitôt les eaux du Naarmalcha reprenant avec rapidité
leur ancienne route, y entraînèrent les vaisseaux, qui après avoir
traversé cet espace long de trente stades, débouchèrent sans péril dans
le Tigre[210]. Les habitants de Ctésiphon furent avertis du succès de
ce travail par l'épouvante que leur causa la crue subite des eaux de
leur fleuve, qui ébranla leurs murailles.
[Note 204: Tel est en effet en syriaque le sens des mots
_nahara-malka_. C'est Ammien Marcellin qui le donne (l. 24, c. 6),
_fossile flumen Naarmalcha nomine, quod amnis Regum interpretatur_.
Le même nom se trouve traduit ou corrompu dans un très-grand nombre
d'écrivains. Polybe appelle ce canal (l. 5, § 51) βασιλική διώρυξ, _le
canal royal_. Isidore de Charax, Ναρμάλχα (ap. geog. _Græc. min._ t.
2, p. 5); dans les fragments d'Abydène conservés par Eusèbe (_Præp.
evang._ l. 9, c. 41), on trouve Ἀρμακάλης; dans Strabon, l. 16, p. 747,
ποταμὸς βασίλειος, _le fleuve royal_; dans Pline c'est _Armalchar_, ce
qui dit-il (l. 6, c. 30) signifie _fleuve royal_; _Armalchar_, _quod
significat regium flumen_. Ptolémée l'appelle aussi _fleuve royal_,
βασίλειος ποταμὸς, mais par erreur, il le distingue du _Maarsares_,
Μααρσάρης ou _Naarsares_, dont il fait un autre bras de l'Euphrate,
tandis que ce n'est qu'une des dénominations orientales du même canal.
Les Arabes l'ont nommé _Nahar-almelik_, qui a toujours le même sens,
ainsi que _Nahar-schir_, qui fut aussi en usage dans la même région. Ce
dernier nom appartient à la langue pehlwie ou à l'idiome persan mêlé
d'arabe et de syriaque qui fut en usage dans cette contrée du temps des
Sassanides.--S.-M.]
[Note 205: Cette notion n'est exacte dans aucun auteur moderne, ni même
chez la plupart des anciens. Le _Nahar-malka_ ne se rendait point dans
le Tigre auprès de Ctésiphon, mais bien au sud de cette ville, auprès
d'Apamée de Mésène, qui était selon Pline (l. 6, c. 31) à 125 milles,
ou plutôt à 1000 stades babyloniens de Séleucie. Ptolémée est positif
sur ce point, _auprès d'Apamée_, dit-il (l. 5, c. 18) _est l'embouchure
du fleuve royal dans le Tigre_. Ὑπ' ἣν (Ἀπαμεῖαν), ἠ τοῦ Βασιλείου
ποταμοῦ πρὸς τὸν Τίγριν συμβολή. Cette indication formelle est d'accord
avec ce que nous savons d'ailleurs de la direction du fleuve royal,
qui coulait dans l'origine du nord-est au sud-ouest, traversant tout
l'intervalle qui sépare l'Euphrate du Tigre. Quand dans la suite la
fondation de Séleucie et celle de Ctésiphon, et enfin l'accroissement
de ces deux villes, firent sentir le besoin d'avoir de nouveaux moyens
de communication, on fit au _Nahar-malka_, des saignées latérales
destinées à porter un peu plutôt dans le Tigre les eaux de l'Euphrate.
Ces dérivations reçurent, ou partagèrent plutôt, le nom du canal
principal. Comme elles n'étaient pas favorisées par la disposition
naturelle du terrain, elles exigeaient de grands soins, s'obstruaient
facilement, et restaient bientôt à sec. C'est l'état dans lequel
elles se trouvent maintenant; à peine peut-on en suivre la trace. Les
terres qui séparent les deux fleuves, sont très-meubles, il n'est pas
difficile d'y ouvrir des canaux, mais aussi ils y disparaissent avec
la même facilité. L'un des meilleurs observateurs qui aient parcouru
ces régions, M. Raymond, ancien consul de France à Bassora, rapporte
dans les remarques qu'il a ajoutées à sa traduction française du voyage
de M. Rich aux ruines de Babylone, p. 203, que l'on apperçoit dans le
voisinage de Tak-Kesra (l'ancienne Ctésiphon) la trace de quelques
canaux, négligés maintenant, mais qui se remplissent quelquefois dans
les grandes eaux.--S.-M.]
[Note 206: Zosime est en ce point bien plus exact qu'Ammien Marcellin.
Il dit (l. 3, c. 24) que Julien arriva auprès d'_une grande dérivation
qui avait été pratiquée, disait-on, par Trajan et dans laquelle le_
Narmalachès, _en y tombant se déchargeait dans le Tigre_; ἦλθον εῖς
τινα διώρυχα μεγίϛην, ἥν ἔλεγον οἱ τῇδε, παρὰ Τραϊανοῦ διωρύχθαι· εἰς
ἥν ἐμβαλών ὁ Ναρμαλάχης ποταμὸς εἰς τὸν Τίγριν ἐκδίδωσι. On voit que
cet auteur ne commet pas l'erreur commune de confondre le grand canal
avec la petite dérivation placée au-dessus de Ctésiphon. Lebeau n'a
pas fait attention non plus, que depuis long-temps Julien n'était plus
sur les bords de l'Euphrate même, mais qu'il suivait précisément le
_Nahar-malka_. Arrivé à la hauteur de Ctésiphon il fallait rouvrir
une ancienne communication obstruée, ou se séparer de sa flotte.
Theophylacte Simocatta (l. 5, c. 6) donne quelques détails curieux
et exacts sur les divers bras naturels ou artificiels de l'Euphrate.
Gibbon (t. 4, p. 500) a mieux compris qu'aucun autre les opérations de
Julien dans cette contrée.--S.-M.]
[Note 207: Cette remarque, qui est de Dion Cassius (l. 68, § 28, t. 2,
p. 1142, ed. Reimar), est confirmée par les observateurs modernes, et
en particulier par M. Raymond, que j'ai déja cité ci-dev. p. 109, note
1.--S.-M.]
[Note 208: C'est Ammien Marcellin qui nous apprend seul (l. 24, c.
6) cette circonstance. On ne la retrouve pas dans ce que nous savons
d'ailleurs de l'histoire de Sévère et de ses opérations militaires dans
l'Orient; mais elles nous sont connues d'une manière si imparfaite,
que ce n'est pas une raison pour révoquer en doute l'exactitude de ce
renseignement.--S.-M.]
[Note 209: Il en est actuellement de même; tout le terrain compris du
Tigre à l'Euphrate, entre l'emplacement de l'antique Séleucie et celui
de Babylone, est en culture, et les canaux destinés autrefois à le
fertiliser et à y porter les eaux de l'Euphrate sont comblés, et n'ont
de l'eau que dans les grandes crues des deux fleuves.--S.-M.]
[Note 210: Et on se dirigea vers Coché, _iter Cochen versus promovit_,
dit Ammien Marcellin, l. 24, c. 6; il distingue bien Coche de Séleucie.
Ammien Marcellin remarque de plus que l'armée sur des ponts volants
jetés sur le nouveau canal, _et contextis illico pontibus transgressus
exercitus_.--S.-M.]
[Note latérale: XXX.