La commodité des eaux et du fourrage engagea Julien à faire reposer
son armée en ce lieu pendant deux jours. Il fortifia son camp à la
hâte, et partit lui-même à la tête de ses coureurs pour aller aux
nouvelles. Il s'avança jusqu'à Séleucie[197]. Cette ville, autrefois
nommée Zochase[198], réparée et agrandie par Séleucus Nicator qui lui
avait donné son nom, avait été deux cents ans auparavant ruinée par
Cassius, lieutenant de Lucius Vérus[199]. Il n'y restait plus que des
masures et un lac qui se déchargeait dans le Tigre[200]. On y trouva
un grand nombre de corps attachés à des gibets: c'étaient les parents
de Mamersidès qui avait rendu Pirisabora. Le roi s'en était vengé
sur toute sa famille. Julien étant retourné au camp fit brûler vif
Nabdatès, qu'il avait épargné jusqu'alors. Ce prisonnier ne cessait
au milieu de ses chaînes d'accabler d'injures le prince Hormisdas,
comme l'auteur de tous les désastres de sa patrie. L'armée s'étant
mise en marche, Arinthée enleva quantité de fugitifs qui s'étaient
retirés dans les marais. Les détachements qui sortaient de Ctésiphon
commencèrent alors à inquiéter les Romains. Tandis qu'un escadron de
Perses était aux mains avec trois compagnies de coureurs, une autre
troupe vint fondre sur la queue de l'armée, enleva plusieurs chevaux
de bagage, et tailla en pièces quelques fourrageurs répandus dans la
campagne. L'empereur résolut de s'en venger sur un château très-fort et
très-élevé nommé Sabatha[201], à trente stades de Séleucie. S'étant
avancé lui-même avec une troupe de cavaliers jusqu'à la portée du
trait, il fut reconnu. On le salua aussitôt d'une décharge de flèches:
une machine plantée sur la muraille fut pointée contre lui avec assez
de justesse, pour blesser son écuyer à ses côtés. Il se retira à l'abri
d'une haie de boucliers. Irrité du risque qu'il venait de courir, il
se préparait à forcer la place. La garnison était déterminée à se
bien défendre; elle comptait sur la situation du lieu, qui paraissait
inaccessible, et sur le secours de Sapor qu'on attendait à la tête
d'une armée formidable[202]. Les Romains étaient campés au pied de
l'éminence, et tous les ordres étaient donnés pour commencer l'attaque
au point du jour. A la fin de la seconde veille, la garnison s'étant
réunie, sort tout à coup à la faveur de la lune qui répandait une
vive lumière: elle tombe sur un quartier du camp, y fait un grand
carnage, et tue un tribun qui mettait les troupes en ordre. En même
temps un parti de Perses, ayant passé le fleuve, attaque un autre
quartier, égorge ou enlève plusieurs soldats. Les Romains prennent
d'abord l'épouvante; ils croient avoir sur les bras toute l'armée des
Perses. Mais s'étant bientôt rassurés, honteux de leur surprise, et
animés par le son des trompettes, ils marchent l'épée à la main vers
l'ennemi qui ne les attendit pas. L'empereur punit sévèrement un corps
de cavalerie qui avait mal fait son devoir: il cassa les officiers, et
réduisit les cavaliers au service de l'infanterie. Il s'attacha ensuite
à l'attaque du château, combattant à la tête de ses troupes, et les
animant de ses regards et de son exemple. Cent fois dans cette journée,
il exposa sa vie avec la témérité d'un simple soldat. L'armée fit
des efforts incroyables, et ne revint au camp qu'après avoir pris et
brûlé la place. Accablés de fatigue ils se reposèrent le jour suivant.
Julien leur distribua des rafraîchissements en abondance; et comme il
était aux portes de Ctésiphon, d'où il avait à craindre des excursions
soudaines, il prit plus de précaution que jamais pour mettre son camp
hors d'insulte[203].
[Note 197: Cette ville qu'on appelait Séleucie sur le Tigre, ἡ ἐπὶ τῷ
Τίγρει ou ἡ ἐπὶ τῷ Τίγριδι, pour la distinguer des autres qui portaient
le même nom, avait été pendant très long-temps, une des plus puissantes
villes de l'Orient. Sous la domination des rois Parthes, elle avait
conservé le droit de se gouverner par ses propres lois; elle formait
ainsi une petite république, au milieu de leur vaste empire. Plusieurs
autres cités, fondées par les Grecs, avaient obtenu le même droit;
elles en furent privées sous le règne des Sassanides; la population et
la langue grecques qui s'y étaient conservées jusqu'alors, finirent par
s'y éteindre.--S.-M.]
[Note 198: Ζωχάσης; c'est Zosime, l. 3, c. 23, qui rapporte ainsi
le plus antique nom de Séleucie. On a cru que les manuscrits de cet
auteur étaient altérés en cet endroit, parce que tous les autres
écrivains anciens attestent que le premier nom de Séleucie avant la
fondation macédonienne avait été _Coche_. Un passage des Parthiques
d'Arrien, cité par Étienne de Byzance (in Χωχή), fait voir cependant
qu'il existait encore du temps de Trajan un bourg du nom de _Choche_,
dans le voisinage de Séleucie et distinct de cette ville. Il pourrait
bien se faire alors que Zosime eût conservé réellement la plus
ancienne dénomination de l'emplacement occupé par Séleucie. Ce qui
ferait croire encore que ce renseignement n'est point inexact, c'est
que tous les auteurs qui parlent de l'expédition de Julien, font
mention de _Coche_ comme d'une ville puissante, et on verra bientôt
qu'Ammien Marcellin, nous montrera l'empereur marchant contre cette
place. Ainsi Rufus Festus dit: _Cochen et Ctesiphontem urbes Persarum
nobilissimas cepit._ Eutrope s'exprime à peu près de même, l. 9,
c. 12: _Cochen et Ctesiphontem, urbes nobilissimas._ On voit dans
Orose, l. 7, c. 24: _Duas nobilissimas Parthorum urbes, Cochen et
Ctesiphontem cepit._ S. Grégoire de Nazianze (orat. 4, t. 1, p. 115)
parle aussi de Coche comme d'une place très-forte, φρούριον, aussi
bien défendue par la nature que par l'art, ὅση τὲ φυσικὴ, καί ὅση
χειροποίητος. Il ajoute qu'elle était tellement unie avec Ctésiphon,
que les deux endroits ne semblaient former qu'une seule ville, ὡς μίαν
πόλιν δοκεῖν ἀμφοτέρας. Cette indication me fait croire que la cité,
appelée par les auteurs orientaux _Madaïn_, c'est-à-dire _les deux
villes_, qui fut la résidence des rois Sassanides, et qu'on nommait
quelquefois _Ctésiphon_, n'était autre que les deux places dont parle
St. Grégoire de Nazianze, je veux dire _Coche_ et _Ctésiphon_, et non
pas Séleucie et Ctésiphon, comme on le croit ordinairement. Les Syriens
appelaient ces deux villes _Medinata_, c'est-à-dire, _les villes_ ou
bien _les villes Arsacides_. La partie occidentale était aussi nommée
particulièrement par les auteurs syriens Koucha (Assem. _Bib. Orient._
t. 2, part. 2, p. 622.). _Ctésiphon_ était à l'orient du Tigre, et
_Coche_ à l'occident, du même côté que Séleucie. Il est probable que
_Coche_ en avait fait partie à l'époque de sa splendeur, de sorte qu'on
aura pu facilement les confondre. Ammien Marcellin ne peut laisser
aucun doute sur ce point; il distingue, l. 24, c. 5, de la manière
la plus claire les ruines de Séleucie, de la ville ou du bourg de
_Coche_, et malgré cela il ne laisse pas de dire _Coche quam Seleuciam
nominant_, confondant la partie ruinée et celle qui était encore
habitée. On apprend de Pline (l. 6, c. 26) que Ctésiphon, séparée
par le fleuve de _Coche_, était à trois milles, _a tertio lapide_,
c'est-à-dire à vingt-quatre stades de Séleucie, et comme ce sont des
stades de Babylonie, qui sont très-courts, cette distance n'était pas
d'une lieue. On voit que tous ces endroits étaient très-voisins les uns
des autres.--S.-M.]
[Note 199: Zosime (l. 3, c. 23) attribue à Carus la ruine de Séleucie.
Comme cette ville fut prise d'abord par les généraux de Vérus et
ensuite par Carus, sa ruine, commencée sous l'un, put être consommée
par l'autre. Ces deux témoignages ne sont pas contradictoires.--S.-M.]
[Note 200: _In qua perpetuus fons stagnum ingens ejectat, in Tigridem
defluens._ Amm. Marcell. l. 24, c. 5.--S.-M.]
[Note 201: Σαβαθὰ. Ammien Marcellin ne le nomme pas, il se contente
de dire l. 24, c. 5, que c'était un château haut et fortifié, _celsum
castellum et munitissimum_. C'est Zosime, l. 3, c. 23, qui nous apprend
son nom. Pline (lib. 6, cap. 26) le met dans la Sittacène, région
limitrophe du Tigre, non loin des lieux où se trouvaient Séleucie
et Ctésiphon. Cette indication est conforme à celle qui est donnée
par Zosime. Des notions aussi claires ont cependant embarrassé les
modernes; ils n'ont osé admettre l'identité de la _Sabata_ de Pline,
avec la _Sabatha_ de Zosime, et ils ont négligé de les placer sur leurs
cartes. Il faut que les géographes orientaux viennent confirmer, par
leur témoignage, des renseignements déja si clairs. Je ne citerai ici
que le seul Abou'lfeda, il me suffira pour l'objet que je me propose
en ce moment. Cet écrivain nous apprend donc qu'il existait auprès de
_Madaïn_, ancienne capitale de la Perse, c'est-à-dire de Ctésiphon,
Séleucie et Coche, une ville appelée _Sabath_, et qui devait à la
proximité où elle se trouvait de la résidence royale des Sassanides,
le surnom de _Madaïn_. On la nommait donc _Sabath de Madaïn_, voyez
la traduction d'Abou'lfeda par Reiske, insérée dans le _Magasin
Géographique_ de Busching, en allemand, t. 4, p. 253. On voit par les
Annales du même auteur que la ville de _Sabath_ existait encore en l'an
636 de notre ère, lorsque les Arabes vinrent mettre le siége devant
_Madaïn_; ils campèrent même auprès de cette place, et le récit de cet
auteur prouve qu'elle était située sur les bords d'un bras dérivé de
l'Euphrate, appelé dans le langage perso-arabe, usité alors dans cette
région, _Nahar-schir_ ou _le fleuve royal_. Voyez Abou'lfeda _Annal.
Mosl._ t. 1, p. 233. La géographie d'Abou'lfeda nous apprend encore une
circonstance, propre à éclaircir les notions géographiques transmises
par les Anciens sur la Babylonie. Cet auteur rapporte que les Persans
appelaient _Balaschabad_ (la ville de Balasch) la ville de _Sabath_.
_Sabatha_ serait donc alors le lieu nommé par les anciens _Vologesia_,
_Vologesias_ et _Vologesocerta_, c'est-à-dire, _la ville de Vologèse_.
Cette ville que d'Anville et les géographes modernes ont placée dans
le désert d'Arabie, fort loin de l'Euphrate à l'occident, était
cependant sur ce fleuve ou plutôt sur un de ses bras, selon Ptolémée et
Étienne de Byzance, sur le _Nahar-schir_ ou _le fleuve royal_, appelé
_Marsares_ ou plutôt _Narsares_ par Ptolémée (l. 5, c. 20). Ils sont
donc d'accord avec les géographes arabes. Pline fait voir (l. 5, c. 26)
que cette ville n'était pas éloignée de Ctésiphon; car aussitôt après
avoir parlé de cette dernière, il ajoute: _Vologesus rex aliud oppidum
Vologesocertam in vicino condidit_. _Sabatha_ était le nom syrien
et arabe, et _Vologesia_, ou _Vologesocerta_, ou _Balaschabad_, les
noms persans ou grecs d'une même localité. Je suis entré dans de plus
grands détails à ce sujet dans mon Histoire de Palmyre, actuellement
sous presse, en expliquant une inscription où il est question de
_Vologesias_ comme d'un lieu de commerce sur l'Euphrate.--S.-M.]
[Note 202: Malgré son bon sens ordinaire, Ammien Marcellin sacrifie
ici, comme en bien d'autres endroits, au mauvais goût de son siècle. Le
style des rhéteurs se montre partout dans les écrits de ce temps; il
n'était plus permis alors de rien dire simplement. Ainsi pour annoncer
que les habitants de _Sabatha_ comptaient sur l'assistance du roi de
Perse qui s'approchait, l'historien se sert des expressions, _Rex cum_
AMBITIOSIIS COPIS, _passibus citis incidens_. Amm. Marc. l. 24, c.
5.--S.-M.]
[Note 203: On éleva un rempart défendu par un fossé profond et de
fortes palissades. _Vallum sudibus densis et fossarum altitudine
cautiùs deinde struebatur._ Amm. Marc. l. 24, c. 5.--S.-M.]
[Note latérale: XXIX.
Passage du Naarmalcha.
Amm. l. 24, c. 6.
Liban. or. 10, t. 2, p. 319-322.
Greg. Naz. or. 4, t. 1, p. 115.
Zos. l. 3, c. 24 et 25.
Soz. l. 6, c. 1.
Sextus Rufus.
Suid. in Γυμνικοὶ.
Plin. l. 6, c. 30.