La nuit était fort avancée, et Julien s'occupait à disposer le plan
des attaques pour le lendemain. On vint lui dire que ses mineurs[184]
avaient poussé leur travail jusque sous l'intérieur de la place,
qu'ils avaient établi leurs galeries, et qu'ils n'attendaient que son
ordre pour déboucher dans la ville. Il fait aussitôt sonner la charge:
on court aux armes; et pour distraire les assiégés, et les empêcher
d'entendre le bruit des outils qui ouvraient la mine, il attaque avec
toutes ses troupes par l'endroit opposé. Pendant que toute l'attention
et tous les efforts se portent de ce côté-là, les travailleurs percent
la terre[185]: ils pénètrent dans une maison où une pauvre femme
pétrissait son pain. On la tue de peur qu'elle ne donne l'alarme. On
va aussitôt à petit bruit surprendre les sentinelles, qui pour se
tenir éveillées chantaient, selon l'usage du pays, les louanges de leur
prince, et disaient dans leurs chansons que les Romains escaladeraient
le ciel plutôt que de prendre la ville[186]. Après les avoir égorgés,
on se saisit de plusieurs portes, on donne le signal aux troupes
du dehors. Tous fondent en foule, et malgré les cris de Julien qui
leur commandait d'épargner le sang et de faire des prisonniers, les
soldats irrités du massacre de leurs camarades et de ce qu'ils avaient
souffert eux-mêmes, passent tout au fil de l'épée, sans distinction
d'âge ni de sexe. Ils fouillent dans les retraites les plus cachées.
Le feu, le fer, tous les genres de mort sont employés à la destruction
des habitants. Plusieurs se jettent eux-mêmes du haut des murailles;
d'autres y sont conduits par bandes et précipités, tandis que les
vainqueurs les reçoivent au pied des murs sur la pointe de leurs lances
et de leurs épées: et le soleil en se levant vit cette exécution
terrible.
[Note 184: _Legionarios milites, quibus cuniculorum erant fodinæ
mandatæ._ Amm. Marc. l. 24, c. 4.--S.-M.]
[Note 185: Ammien Marcellin et Zosime nomment les trois guerriers qui
se distinguèrent le plus dans cette attaque souterraine. C'étaient
Exupérius du corps des Vainqueurs, _Exsuperius, de Victorum numero
miles_; Zosime l'appelle Supérantius, Σουπεράντιος, ἐν τῷ λόχῳ τῶν
Βικτώρων, le tribun Magnus, et Jovien du corps des Notaires, τοῦ
τάγματος τῶν ὑπογραφέων προτεταγμένος, _Jovianus Notarius_, dit
Ammien, l. 24, c. 4. Le tribun Magnus est peut-être le même personnage
que l'auteur de ce nom, natif de Carrhes en Mésopotamie, qui, selon
la chronique de Jean de Malala, avait accompagné Julien dans son
expédition, et qui en avait écrit la relation.--S.-M.]
[Note 186: _Obtruncarunt vigiles omnes, ex usu moris gentici justitiam
felicitatemque regis sui canoris vocibus extollentes._ Amm. Marc. l.
24, c. 4. Zosime rapporte en plus de mots la même circonstance; et
on voit que les assiégés ne se bornaient pas, dans leurs chansons
patriotiques à louer leur roi, mais qu'ils insultaient aussi leurs
ennemis. Ἄσματα λέγουσιν ἐπιχώρια, τὴν μὲν τοῦ σφῶν βασιλέως
ἀνδρίαν ὑμνοῦντα, διαβάλλοντα δὲ τὴν τοῦ Ῥωμαίων βασιλέως ἀνέφικτον
ἐπιχείρησιν. Zos. l. 3, c. 22.--S.-Μ.]
[Note latérale: XXV.