L'armée, rangée sur trois lignes, environnait les murs[174]. La
garnison nombreuse et composée de troupes d'élite était déterminée à
s'ensevelir sous les ruines, plutôt que de se rendre, et les habitants
ne montraient pas moins de résolution[175]. Plusieurs aventuriers se
hasardaient jusqu'au bord du fossé, d'où ils défiaient les Romains de
leur donner bataille en rase campagne: pleins d'ardeur et de rage,
ils n'obéissaient qu'avec peine aux ordres du commandant qui les
rappelait. Cependant les Romains, moins fanfarons, mais plus actifs,
partageaient entre eux les travaux: on élevait des terrasses; on
comblait les fossés; on dressait des batteries[176]; on creusait
de profonds souterrains. Névitta et Dagalaïphe commandaient les
travailleurs[177]: Julien se chargea de la conduite des attaques.
Tout était prêt, et l'armée demandait le signal, lorsque Victor,
envoyé pour reconnaître le pays, vint rapporter, que le chemin était
libre et ouvert jusqu'à Ctésiphon, qui n'était éloignée que de quatre
lieues[178]. Cette nouvelle augmenta l'empressement des troupes. Les
trompettes sonnent de part et d'autre. Les Romains, couverts de leurs
boucliers, s'avancent avec un bruit confus et menaçant. Les Perses,
revêtus de fer, se montrent sur la muraille[179]. D'abord ce n'était,
de leur part, que des huées, des insultes, des railleries; mais quand
ils voient jouer les machines, et les assaillants au pied de leurs
murs, à couvert de leurs madriers[180], battre la muraille à coups de
béliers, et travailler à la sape, alors ils font pleuvoir sur eux de
gros quartiers de pierres, des javelots, des feux, des torrents de
bitume enflammé. On redouble les efforts à plusieurs reprises: enfin,
vers l'heure de midi, l'excessive chaleur qui croissait de plus en
plus, obligea les Romains épuisés et couverts de sueur de passer le
reste du jour sous leurs tentes. L'attaque recommença le lendemain
avec une pareille fureur, et se termina avec aussi peu de succès. Un
accident, rapporté par Ammien Marcellin, fait connaître quelle était
la force de l'artillerie de ce temps-là. Un ingénieur[181] se tenait
derrière une des pièces employées à foudroyer la ville, et qu'on
appelait _Scorpions_; le soldat qui la servait, n'ayant pas bien placé
la pierre dans la cuiller[182], d'où elle devait partir, cette pierre,
au moment de la détente, rejaillit contre un des montants antérieurs de
la machine, et revint frapper l'ingénieur avec tant de violence, que
son corps fut mis en pièces, sans qu'on pût retrouver ni reconnaître
aucun de ses membres. Le troisième jour, Julien s'exposait lui-même
dans les endroits les plus hasardeux, animant ses soldats, et craignant
que la longueur de ce siége ne lui fît manquer des entreprises plus
importantes. Mécontent des travailleurs qui creusaient le souterrain,
il les fit retirer avec honte et remplacer par trois cohortes
renommées[183]. Après une rude attaque et une égale résistance,
l'acharnement des deux partis se ralentissait; on était prêt à se
séparer, lorsqu'un dernier coup de bélier, donné au hasard, fit
écrouler la plus haute tour, qui entraîna dans sa chute un large pan de
muraille. A cette vue, l'ardeur se rallume; on saute des deux côtés sur
la brèche: les deux partis se disputent le terrain par mille actions
de valeur; le dépit et la rage transportent les assiégeants; le péril
prête aux assiégés des forces surnaturelles. Enfin, la brèche étant
inondée de sang et jonchée de morts, la fin du jour força les Romains
de s'apercevoir de leur perte et de leur fatigue: ils se retirèrent
pour prendre de la nourriture et du repos.
[Note 174: _Jamque imperator muris duplicibus oppidum, ordine
circumdatum trino scutorum._ Amm. Marc. l. 24, c. 4.--S.-M.]
[Note 175: _Accedebat his haud levius malum, quὸd lecta manus et
copiosa quæ obsidebatur, nullis ad deditionem illecebris flectebatur,
sed tamquam superatura vel devota cineribus patriæ, resistebat
adversis._ Amm. Marc. l. 24, c. 4.--S.-M.]
[Note 176: _Locabant artifices tormenta muralia_: les artilleurs
plaçaient les machines destinées à battre les murailles. Amm. Marc. l.
24, c. 4.--S.-M.]
[Note 177: _Et cuniculos cum vineis Nevitta et Dagalaiphus curabant._
Ammien Marc. l. 24, c. 4. On sait que les mines pratiquées dans
les siéges s'appelaient _cuniculi_; les _vinea_ étaient des claies
destinées à protéger les travailleurs.--S.-M.]
[Note 178: C'est-à-dire quatre-vingt-dix stades, selon Zosime, l. 3,
c. 21. Comme il s'agit sans doute des stades en usage dans le pays,
et qui étaient les moins grands de tous ceux qui sont mentionnés dans
les auteurs anciens, la distance ne devait pas être tout-à-fait aussi
considérable.--S.-M.]
[Note 179: Ammien Marcellin décrit d'une manière qui mérite d'être
remarquée les armures persanes, et la sorte d'attaque que les Romains
étaient obligés d'employer pour les mettre en défaut. _Et primi Romani
hostem undiquè laminis ferreis in modum tenuis plumæ conseptum,
fidentemque quod tela rigentis ferri lapsibus impacta resiliebant,
crebris procursationibus et minaci murmure lacessebant._ Amm. Marc. l.
24, c. 4.--S.-M.]
[Note 180: _Vimineas crates._ Amm. Marc. l. 24, c. 4.--S.-M.]
[Note 181: _Architectus._--S.-M.]
[Note 182: _Reverberato lapide quem artifex titubanter aptaverat
fundæ._ Amm. Marc. l. 24, c. 4.--S.-M.]
[Note 183: Zosime qui rapporte ce fait, l. 3, c. 22, appelle ces
trois cohortes (τρεῖς λόχοι) les Mattiaires, les Lanciaires et les
Vainqueurs, Ματτιάριοι, Λακκινάριοι καὶ Βίκτωρες.--S.-M.]
[Note latérale: XXIV.