Marche jusqu'à Maogamalcha.]

Pendant que l'armée reposait sous ses tentes, Julien, toujours en

haleine, envoyait des troupes légères pour enlever les habitants que la

terreur avait dispersés dans les campagnes voisines. On en trouvait un

grand nombre cachés dans des retraites souterraines. On emmenait des

enfants avec leurs mères; et bientôt le nombre des prisonniers surpassa

celui des vainqueurs. Dans une route de quatorze mille pas, le long du

fleuve, on rencontra un château et une ville nommée Phissénia[165],

dont les murailles étaient baignées par un canal profond. Julien, ne

jugeant pas à propos de s'y arrêter, trouva au-delà un terrain que les

Perses avaient inondé, à dessein de lui rendre le passage impraticable.

Il campa en cet endroit et assembla le conseil. Les avis étaient

partagés; plusieurs officiers proposaient une autre route, plus longue

à la vérité, mais où l'on ne trouvait point d'eau: _Et c'est là ce

que je crains_, répartit Julien: _je ne vois ici que de la fatigue;

là je vois notre perte. Lequel des deux vaut-il mieux, d'avoir la

peine de traverser les eaux, ou de n'en pas trouver et mourir de soif?

Souvenez-vous de Crassus et d'Antoine._ Tous revinrent à son avis. En

même temps il ordonna de préparer des outres, de rassembler des bateaux

de cuir, dont les habitants faisaient grand usage sur les canaux; et

comme tout ce terrain était planté de palmiers, il alla lui-même, à la

tête d'une troupe de soldats et de charpentiers, abattre des arbres,

et faire des planches[166]. Il passa cette nuit, le jour suivant, et

la nuit d'après à établir des ponts, à combler des fosses profondes, à

raffermir le sol des marais, en y jetant de la terre. Au commencement

du second jour, il fit défiler son armée sur les ponts qu'il fallait

démonter et dresser sans cesse avec un travail incroyable. Marchant

lui-même au travers des eaux, il accélérait les ouvrages, et maintenait

partout le bon ordre. Après une si pénible journée, on se reposa dans

une ville nommée Bithra[167], où l'on trouva un palais d'une si vaste

étendue, que l'empereur y logea toute son armée. Cette ville était

habitée par des Juifs[168], qui s'étaient établis en grand nombre dans

ces contrées; ils l'avaient abandonnée, et les soldats, en partant,

y mirent le feu. Au sortir de l'inondation, se présenta une plaine

charmante, couverte d'arbres fruitiers de toute espèce et surtout de

palmiers, dont les plants formant de grandes forêts, s'étendaient de

là jusqu'au golfe Persique[169]. Les vignes qui croissaient au pied

de ces arbres féconds, se mariant avec eux, les soldats cueillaient

à la fois les dattes et les raisins suspendus aux mêmes branches; et

l'on n'avait à craindre que l'abondance dans un lieu où l'on avait

appréhendé de trouver la disette. L'armée passa la nuit dans cette

délicieuse campagne. Elle essuya, le jour suivant, quelques décharges

de traits d'un parti ennemi, qui fut bientôt dissipé. Il fallut encore

traverser un grand nombre de ruisseaux; c'étaient autant de saignées

de l'Euphrate. Enfin, on arriva à la vue d'une grande ville nommée

Maogamalcha[170].

[Note 165: Ce lieu n'est nommé que par Zosime, l. 3, c. 19. Ammien

Marcellin se contente de dire, l. 24, c. 3: _Post hæc, decursis

millibus passuum quatuordecim, ad locum quemdam est ventum._--S.-M.]

[Note 166: _Imperator ipse prægressus, constratis ponticulis multis ex

utribus, et coriaceis navibus, itidemque consectis palmarum trabibus,

exercitum non sine difficultate traduxit._ Amm. Marc. l. 24, c.

3--S.-M.]

[Note 167: Le nom de cette ville ne se trouve que dans Zosime, l. 3,

c. 19; il diffère peu de celui de la ville de Mésopotamie (_Virtha_),

assiégée en vain par Sapor en l'an 360. Voyez ci-devant l. XI, § 21,

t. 2, p. 344, note 3. Il est probable que ce nom est le même; comme

il signifie _forteresse_, il peut s'appliquer à un grand nombre de

localités.--S.-M.]

[Note 168: C'est Ammien Marcellin qui nous apprend que les Juifs

formaient la population de cette ville. _In hoc tractu civitas, ob

muros humiles ab incolis Judæis deserta_ (Amm. Marc., l. 24, c. 4.);

ils avaient abandonné leur ville à cause du peu de hauteur de leurs

murailles. Le même auteur remarque, l. 24, c. 3, que dans son voisinage

le principal bras de l'Euphrate se divisait en plusieurs autres bras;

_ubi pars major Euphratis in rivos dividitur multifidos_. Il est bon de

remarquer à cette occasion que les Juifs formaient à cette époque une

grande partie de la population de la Babylonie.--S.-M.]

[Note 169: Ammien Marcellin l'appelle _la grande mer_. Il dit aussi

que ces forêts de palmiers s'étendent jusqu'à la Mésène; c'est le pays

dont il a été amplement question, p. 81, note 1, l. XIV, § 15. _Per

spatia ampla adusque Mesenem et mare pertinent magnum, instar ingentium

nemorum._ Amm. Marc. l. 24, c. 3.--S.-M.]

[Note 170: Selon quelques manuscrits d'Ammien Marcellin, cette ville

s'appelait _Maïozamalcha_. Zosime, qui ne la nomme pas, la qualifie,

l. 3, c. 20, tout simplement de φρούριον, c'est-à-dire, château; mais

Libanius, qui ne la nomme pas non plus, ajoute que c'était _un château

très-fort_, φρούριον καρτερόν. Ammien Marcellin dont le témoignage

est plus croyable, puisqu'il était dans l'expédition, dit l. 24, c.

4, que c'était une grande ville, défendue par de fortes murailles,

_Maogamalcha urbem magnam et validis circumdatam mœnibus_.--S.-M.]

[Note latérale: XX.

Situation de la ville.

Amm. l. 24, c. 4.

Liban. or. 10, t. 2, p. 316-318.

Histoire du Bas-Empire. Tome 03 · 第 86 / 354 题