Étant ensuite monté sur un tribunal, il loua ses soldats de la
valeur qu'ils avaient montrée au siége de Pirisabora; il les exhorta
à conserver une réputation capable d'abréger leurs travaux, et leur
promit cent pièces d'argent par tête. Comme il s'aperçut qu'une
si modique récompense n'excitait que des murmures, prenant un air
majestueux et sévère, et montrant de la main le pays qu'il avait devant
lui: «Voilà, dit-il, le domaine des Perses; vous y trouverez des
richesses, si vous savez combattre et m'obéir. L'empire fut opulent
autrefois; il s'est appauvri par l'avarice de ces ministres, qui
ont partagé les trésors de leurs maîtres avec les Barbares dont ils
achetaient la paix[163]. Les fonds publics sont dissipés, les villes
épuisées, les provinces désolées. Quelque noble que je sois, je suis le
seul de ma maison; je n'ai de ressources que dans le cœur. Un empereur
qui ne connaît de trésors que ceux de l'ame, sait soutenir l'honneur
d'une vertueuse indigence. Les Fabricius, qui firent triompher Rome des
plus redoutables ennemis, n'étaient riches que de gloire. Cette gloire
vous viendra avec la fortune, si vous suivez sans crainte et sans
murmure les ordres de la Providence et ceux d'un général qui partage
avec elle le soin de vos jours. Mais si vous refusez d'obéir, si vous
reprenez cet esprit de désordre et de mutinerie, qui a déshonoré et
affaibli l'empire, retirez-vous, abandonnez mes drapeaux. Seul, je
saurai mourir au bout de ma glorieuse carrière, méprisant la vie,
qu'une fièvre me ravirait un jour; sinon, je quitterai la pourpre.
De la manière dont j'ai vécu empereur, je pourrai, sans décheoir et
sans rougir, vivre particulier. J'aurai du moins l'honneur de laisser
à la tête des troupes romaines des généraux pleins de valeur, et
instruits de toutes les parties de la guerre». A ces paroles, les
soldats, touchés et attendris, lui promettent une soumission et un
dévouement sans réserve: ils élèvent jusqu'au ciel sa grandeur d'ame,
et cette autorité plus attachée à sa personne qu'à son diadème. Ils
font retentir leurs armes; c'était par ce langage que s'expliquait
l'approbation militaire. Remplis de confiance, ils se retirent sous
leurs tentes, et prennent leur nourriture, discourant ensemble de
leurs espérances, qui les occupent jusque dans le sommeil. Julien
ne cessait d'entretenir cette chaleur; c'était l'objet de tous ses
discours. Voulait-il affirmer quelque chose; au lieu d'employer les
serments ordinaires, il disait, comme avait dit Trajan autrefois[164]:
_Puissé-je aussi-bien subjuguer la Perse! puissé-je aussi certainement
assurer la tranquillité de l'empire!_
[Note 163: Julien fait la satire de ces ministres, qui avaient
conseillé à Constance, de traiter avec les Barbares plutôt que de les
combattre. _Qui ut augerent divitias, docuerunt Principes auro quiete à
Barbaris redempta redire._ Amm. Marc. l. 24, c. 3.--S.-M.]
[Note 164: Trajan avait l'habitude de dire: _Puissé-je réduire la Dacie
en province; puissé-je passer sur des ponts le Danube et l'Euphrate._
_Sic in provinciarum speciem reductam videam Daciam: sic pontibus
Istrum et Euphratem superem._ Amm. Marc. l. 24, c. 3.--S.-M.]
[Note latérale: XIX.