Cet heureux succès rendit le chemin libre jusqu'à Pirisabora[154],
la plus grande ville de ce pays après Ctésiphon[155], bâtie dans une
péninsule formée par l'Euphrate et par un large canal tiré du fleuve
pour l'usage des habitants. Elle était ceinte d'une double muraille
flanquée de tours, défendue du côté de l'occident et du midi par le
fleuve et par des rochers, à l'orient par un fossé profond et par
une forte palissade; au septentrion par le canal. Les tours étaient
construites de brique et de bitume jusqu'à la moitié de leur hauteur;
le reste n'était que de briques et de plâtre. A l'angle formé par
le canal s'élevait une forte citadelle sur une éminence escarpée,
qui s'arrondissait jusqu'au fleuve, où le terrain coupé à pic ne
présentait que des pointes de rochers. On montait de la ville à la
citadelle par un sentier rude et difficile. L'empereur, ayant reconnu
la force de la place[156], mit inutilement en usage les promesses et
les menaces. Il fallut en venir aux attaques. Son armée rangée sur
trois lignes passa le premier jour à lancer des pierres et des traits.
Les assiégés pleins de force et de courage paraissaient disposés à
faire une longue résistance. Ils tendirent sur leurs murs de grands
rideaux de poil de chèvre[157], lâches et flottants pour amortir la
violence des coups. Leurs soldats étaient couverts de lames d'acier,
qui, s'ajustant à la forme, et se prêtant aux mouvements de leurs
membres depuis la tête jusqu'aux pieds, les faisaient paraître des
statues d'acier[158]. Leurs boucliers en losange, à la manière des
Perses, n'étaient que d'osier revêtu de cuir, mais tissu si fortement
qu'ils étaient à l'épreuve des traits. Ils demandèrent plusieurs fois à
parler au prince Hormisdas: ce ne fut que pour l'accabler d'injures, le
traitant de perfide, de déserteur, de traître. Le premier jour s'étant
passé en pourparlers inutiles, Julien fit pendant la nuit combler le
fossé, arracher la palissade et avancer ses machines. Au point du
jour, un bélier avait déja percé une des tours, et les habitants qui
n'étaient pas trois mille hommes[159] (car les autres s'étaient sauvés
par le fleuve avant le siége) n'espérant pas pouvoir défendre une si
vaste étendue, abandonnèrent la double enceinte et se retirèrent dans
la citadelle[160]. Aussitôt l'armée, s'étant emparée de la ville,
abattit les murs, brûla les maisons, établit ses batteries sur les
ruines. On attaquait, on défendait avec une ardeur égale. Les assiégés
courbant avec effort leurs grands arcs, en faisaient partir des flèches
armées d'un long fer, qui portaient des coups mortels au travers des
boucliers et des cuirasses. Le combat continua sans relâche et sans
aucun avantage depuis le matin jusqu'au soir. Il recommençait le
troisième jour avec la même fureur, lorsque Julien, rival d'Alexandre,
et accoutumé comme ce héros à prodiguer sa vie, prenant avec lui les
plus déterminés de ses soldats, court à l'abri de son bouclier jusqu'à
la porte du château revêtue de plaques de fer fort épaisses; et au
travers d'une grêle de pierres, de traits, de javelots, couvert de
sueur et de poussière, il fait battre la porte à coups de pics et
de pieux; il crie, il anime sa troupe, il frappe lui-même, et ne se
retire qu'au moment qu'il se voit prêt à être enseveli sous les masses
énormes qu'on fait tomber du haut des murs. Alors, sans avoir reçu
aucune atteinte, mais plein de dépit, il se retire avec ses gens, dont
quelques-uns étaient seulement légèrement blessés. La situation du lieu
ne permettant pas de faire jouer les béliers ni d'élever les terrasses,
l'empereur fit dresser en diligence une de ces machines, qu'on appelait
hélépoles. L'art n'avait encore rien imaginé de plus terrible pour
le siége des villes. C'était une ancienne invention de Démétrius le
Macédonien, qui s'en était servi pour forcer plusieurs places: ce qui
lui avait fait donner le surnom de _Poliorcète_, c'est-à-dire, _le
preneur de villes_. On construisit avec de grosses poutres une tour
quarrée, divisée en plusieurs étages, dont la hauteur surpassait
celle des murailles de la place, et qui s'élevait en diminuant de
largeur. On la couvrit de peaux de bœufs nouvellement écorchés, ou
d'osier vert enduit de boue, afin qu'elle fût à l'épreuve du feu.
La face était garnie de pointes de fer à trois branches, propres à
percer et à briser tout ce qu'elles rencontraient. Des soldats placés
au-dessous la faisaient avancer sur des roues à force de bras: d'autres
la tiraient avec des cordes; et tandis qu'on mettait en branle les
béliers suspendus aux divers étages, tandis qu'il partait de toutes
les ouvertures des pierres et des javelots lancés à la main et par des
machines, la tour venant heurter avec violence les parties les plus
faibles de la muraille, ne manquait guère d'y ouvrir une large brèche.
A la vue de ce formidable appareil, les assiégés saisis d'effroi, et
désespérant de vaincre l'opiniâtreté des Romains, cessent de combattre:
ils tendent les bras en posture de suppliants; ils demandent la
permission de conférer avec Hormisdas. Les Romains, de leur côté,
suspendent les attaques. On descend du haut du mur, par le moyen d'une
corde, le commandant de la place nommé Mamersidès[161]; il obtient
de l'empereur que les habitants sortiront sans qu'il leur soit fait
aucun mal; qu'on leur laissera à chacun un habit et une somme d'argent
marquée, et que Julien, quelque traité qu'il fasse dans la suite, ne
les livrera jamais aux Perses: ils savaient que s'ils retombaient
entre les mains de ces maîtres cruels, ils ne pouvaient éviter d'être
écorchés vifs comme des traîtres. Dès que le commandant fut retourné
dans la ville, les habitants ouvrirent les portes; ils défilèrent à
travers l'armée romaine, louant hautement la valeur et la clémence
également héroïques de l'empereur. On trouva dans la place quantité de
blé, d'armes, de machines, et de meubles de toute espèce. Le blé fut
transporté sur la flotte; on en distribua une partie aux soldats. On
leur abandonna les armes qui pouvaient être à leur usage. Le reste fut
jeté dans le fleuve, ou consumé par les flammes avec la place.
[Note 154: Cette place est nommée _Bersabora_ par Zosime (l. 3, c. 17).
_C'était_ dit Libanius, _une grande ville de l'Assyrie qui portait le
nom de celui qui régnait_, c'est-à-dire _de Sapor_; ἦν πόλις Ἀσσυρίων
μεγάλη τοῦ τότε βασιλεύοντος ἐπώνυμος. L'orateur d'Antioche ne se
trompe point; cette ville portait un nom qui était celui du prince
régnant. Les Perses et les Syriens l'appelaient _Fyrouz-Schahpour_
ou _Fyrouz-Schabour_, ce qui signifie en persan _la victoire de
Schahpour_. Elle devait ce nom à Sapor Ier, deuxième prince de la
race des Sassanides; avant lui elle s'appelait _Anbar_. Cette ancienne
dénomination a fini par prévaloir, et elle la porte encore aujourd'hui.
Le nom d'_Ancobaritis_, qui désigne dans Ptolémée toute la partie
méridionale de la Mésopotamie, sur les bords de l'Euphrate, tirait
probablement son origine de celui d'_Anbar_.--S.-M.]
[Note 155: Πόλεως μεγάλης καὶ τῶν ἐν Ἀσσυρίᾳ μετὰ Κτησιφῶντα μεγίϛης.
Zos. l. 3, c. 18. Ammien Marcellin se contente de dire qu'elle était
vaste, peuplée et environnée comme une île. _Amplam et populosam,
ambitu insulari circumvallatam._ Ammien Marc. l. 24, c. 2.--S.-M.]
[Note 156: Selon Ammien Marcellin (l. 24, c. 2), Julien fit le tour de
la place, _obequitans mœnia imperator_.--S.-M.]
[Note 157: Ces rideaux portaient le nom de _Cilicia_, Κιλίκια. Il en
est souvent question dans les siéges des anciens.--S.-M.]
[Note 158: _Ferreâ nimirum facie omni; quia laminæ singulis membrorum
lineamentis cohærenter aptatæ, fido operimento totam hominis speciem
contebegant._ Amm. Marc. l. 24, c. 2.--S.-M.]
[Note 159: Ils étaient deux mille cinq cents, selon Ammien Marcellin.
Zosime l. 3, c. 18, en compte au contraire cinq mille.--S.-M.]
[Note 160: Elle avait, dit Ammien, l. 24, c. 2, la forme d'un bouclier
argien, c'est-à-dire, qu'elle était ronde, s'élevant considérablement
vers le milieu: _tereti ambitu Argolici scuti speciem ostendebat_. Elle
était seulement échancrée du côté du nord, _nisi quὸd a septentrione
id quod rotunditati deerat_; de ce côté-là elle était suffisamment
défendue par des rochers, qui dominaient l'Euphrate; _in Euphratis
fluenta projectæ cautes eminentius tuebantur_.--S.-M.]
[Note 161: Il est appelé _Momosirès_ par Zosime, l. 3, c. 18.--S.-M.]
[Note latérale: XVII.
Sévérité de Julien.
Amm. l. 24, c. 3 et 4, et ibi Vales.
Liban. or. 10, t. 2, p. 314 et 316.