Zos. l. 3, c. 17 et 18.]

Cet heureux succès rendit le chemin libre jusqu'à Pirisabora[154],

la plus grande ville de ce pays après Ctésiphon[155], bâtie dans une

péninsule formée par l'Euphrate et par un large canal tiré du fleuve

pour l'usage des habitants. Elle était ceinte d'une double muraille

flanquée de tours, défendue du côté de l'occident et du midi par le

fleuve et par des rochers, à l'orient par un fossé profond et par

une forte palissade; au septentrion par le canal. Les tours étaient

construites de brique et de bitume jusqu'à la moitié de leur hauteur;

le reste n'était que de briques et de plâtre. A l'angle formé par

le canal s'élevait une forte citadelle sur une éminence escarpée,

qui s'arrondissait jusqu'au fleuve, où le terrain coupé à pic ne

présentait que des pointes de rochers. On montait de la ville à la

citadelle par un sentier rude et difficile. L'empereur, ayant reconnu

la force de la place[156], mit inutilement en usage les promesses et

les menaces. Il fallut en venir aux attaques. Son armée rangée sur

trois lignes passa le premier jour à lancer des pierres et des traits.

Les assiégés pleins de force et de courage paraissaient disposés à

faire une longue résistance. Ils tendirent sur leurs murs de grands

rideaux de poil de chèvre[157], lâches et flottants pour amortir la

violence des coups. Leurs soldats étaient couverts de lames d'acier,

qui, s'ajustant à la forme, et se prêtant aux mouvements de leurs

membres depuis la tête jusqu'aux pieds, les faisaient paraître des

statues d'acier[158]. Leurs boucliers en losange, à la manière des

Perses, n'étaient que d'osier revêtu de cuir, mais tissu si fortement

qu'ils étaient à l'épreuve des traits. Ils demandèrent plusieurs fois à

parler au prince Hormisdas: ce ne fut que pour l'accabler d'injures, le

traitant de perfide, de déserteur, de traître. Le premier jour s'étant

passé en pourparlers inutiles, Julien fit pendant la nuit combler le

fossé, arracher la palissade et avancer ses machines. Au point du

jour, un bélier avait déja percé une des tours, et les habitants qui

n'étaient pas trois mille hommes[159] (car les autres s'étaient sauvés

par le fleuve avant le siége) n'espérant pas pouvoir défendre une si

vaste étendue, abandonnèrent la double enceinte et se retirèrent dans

la citadelle[160]. Aussitôt l'armée, s'étant emparée de la ville,

abattit les murs, brûla les maisons, établit ses batteries sur les

ruines. On attaquait, on défendait avec une ardeur égale. Les assiégés

courbant avec effort leurs grands arcs, en faisaient partir des flèches

armées d'un long fer, qui portaient des coups mortels au travers des

boucliers et des cuirasses. Le combat continua sans relâche et sans

aucun avantage depuis le matin jusqu'au soir. Il recommençait le

troisième jour avec la même fureur, lorsque Julien, rival d'Alexandre,

et accoutumé comme ce héros à prodiguer sa vie, prenant avec lui les

plus déterminés de ses soldats, court à l'abri de son bouclier jusqu'à

la porte du château revêtue de plaques de fer fort épaisses; et au

travers d'une grêle de pierres, de traits, de javelots, couvert de

sueur et de poussière, il fait battre la porte à coups de pics et

de pieux; il crie, il anime sa troupe, il frappe lui-même, et ne se

retire qu'au moment qu'il se voit prêt à être enseveli sous les masses

énormes qu'on fait tomber du haut des murs. Alors, sans avoir reçu

aucune atteinte, mais plein de dépit, il se retire avec ses gens, dont

quelques-uns étaient seulement légèrement blessés. La situation du lieu

ne permettant pas de faire jouer les béliers ni d'élever les terrasses,

l'empereur fit dresser en diligence une de ces machines, qu'on appelait

hélépoles. L'art n'avait encore rien imaginé de plus terrible pour

le siége des villes. C'était une ancienne invention de Démétrius le

Macédonien, qui s'en était servi pour forcer plusieurs places: ce qui

lui avait fait donner le surnom de _Poliorcète_, c'est-à-dire, _le

preneur de villes_. On construisit avec de grosses poutres une tour

quarrée, divisée en plusieurs étages, dont la hauteur surpassait

celle des murailles de la place, et qui s'élevait en diminuant de

largeur. On la couvrit de peaux de bœufs nouvellement écorchés, ou

d'osier vert enduit de boue, afin qu'elle fût à l'épreuve du feu.

La face était garnie de pointes de fer à trois branches, propres à

percer et à briser tout ce qu'elles rencontraient. Des soldats placés

au-dessous la faisaient avancer sur des roues à force de bras: d'autres

la tiraient avec des cordes; et tandis qu'on mettait en branle les

béliers suspendus aux divers étages, tandis qu'il partait de toutes

les ouvertures des pierres et des javelots lancés à la main et par des

machines, la tour venant heurter avec violence les parties les plus

faibles de la muraille, ne manquait guère d'y ouvrir une large brèche.

A la vue de ce formidable appareil, les assiégés saisis d'effroi, et

désespérant de vaincre l'opiniâtreté des Romains, cessent de combattre:

ils tendent les bras en posture de suppliants; ils demandent la

permission de conférer avec Hormisdas. Les Romains, de leur côté,

suspendent les attaques. On descend du haut du mur, par le moyen d'une

corde, le commandant de la place nommé Mamersidès[161]; il obtient

de l'empereur que les habitants sortiront sans qu'il leur soit fait

aucun mal; qu'on leur laissera à chacun un habit et une somme d'argent

marquée, et que Julien, quelque traité qu'il fasse dans la suite, ne

les livrera jamais aux Perses: ils savaient que s'ils retombaient

entre les mains de ces maîtres cruels, ils ne pouvaient éviter d'être

écorchés vifs comme des traîtres. Dès que le commandant fut retourné

dans la ville, les habitants ouvrirent les portes; ils défilèrent à

travers l'armée romaine, louant hautement la valeur et la clémence

également héroïques de l'empereur. On trouva dans la place quantité de

blé, d'armes, de machines, et de meubles de toute espèce. Le blé fut

transporté sur la flotte; on en distribua une partie aux soldats. On

leur abandonna les armes qui pouvaient être à leur usage. Le reste fut

jeté dans le fleuve, ou consumé par les flammes avec la place.

[Note 154: Cette place est nommée _Bersabora_ par Zosime (l. 3, c. 17).

_C'était_ dit Libanius, _une grande ville de l'Assyrie qui portait le

nom de celui qui régnait_, c'est-à-dire _de Sapor_; ἦν πόλις Ἀσσυρίων

μεγάλη τοῦ τότε βασιλεύοντος ἐπώνυμος. L'orateur d'Antioche ne se

trompe point; cette ville portait un nom qui était celui du prince

régnant. Les Perses et les Syriens l'appelaient _Fyrouz-Schahpour_

ou _Fyrouz-Schabour_, ce qui signifie en persan _la victoire de

Schahpour_. Elle devait ce nom à Sapor Ier, deuxième prince de la

race des Sassanides; avant lui elle s'appelait _Anbar_. Cette ancienne

dénomination a fini par prévaloir, et elle la porte encore aujourd'hui.

Le nom d'_Ancobaritis_, qui désigne dans Ptolémée toute la partie

méridionale de la Mésopotamie, sur les bords de l'Euphrate, tirait

probablement son origine de celui d'_Anbar_.--S.-M.]

[Note 155: Πόλεως μεγάλης καὶ τῶν ἐν Ἀσσυρίᾳ μετὰ Κτησιφῶντα μεγίϛης.

Zos. l. 3, c. 18. Ammien Marcellin se contente de dire qu'elle était

vaste, peuplée et environnée comme une île. _Amplam et populosam,

ambitu insulari circumvallatam._ Ammien Marc. l. 24, c. 2.--S.-M.]

[Note 156: Selon Ammien Marcellin (l. 24, c. 2), Julien fit le tour de

la place, _obequitans mœnia imperator_.--S.-M.]

[Note 157: Ces rideaux portaient le nom de _Cilicia_, Κιλίκια. Il en

est souvent question dans les siéges des anciens.--S.-M.]

[Note 158: _Ferreâ nimirum facie omni; quia laminæ singulis membrorum

lineamentis cohærenter aptatæ, fido operimento totam hominis speciem

contebegant._ Amm. Marc. l. 24, c. 2.--S.-M.]

[Note 159: Ils étaient deux mille cinq cents, selon Ammien Marcellin.

Zosime l. 3, c. 18, en compte au contraire cinq mille.--S.-M.]

[Note 160: Elle avait, dit Ammien, l. 24, c. 2, la forme d'un bouclier

argien, c'est-à-dire, qu'elle était ronde, s'élevant considérablement

vers le milieu: _tereti ambitu Argolici scuti speciem ostendebat_. Elle

était seulement échancrée du côté du nord, _nisi quὸd a septentrione

id quod rotunditati deerat_; de ce côté-là elle était suffisamment

défendue par des rochers, qui dominaient l'Euphrate; _in Euphratis

fluenta projectæ cautes eminentius tuebantur_.--S.-M.]

[Note 161: Il est appelé _Momosirès_ par Zosime, l. 3, c. 18.--S.-M.]

[Note latérale: XVII.

Sévérité de Julien.

Amm. l. 24, c. 3 et 4, et ibi Vales.

Liban. or. 10, t. 2, p. 314 et 316.

Histoire du Bas-Empire. Tome 03 · 第 83 / 354 题