On arriva vis-à-vis du fort de Thilutha[140], situé dans une île
escarpée, et tellement bordée d'une muraille, qu'il ne restait pas
au-dehors de quoi asseoir le pied. L'attaque paraissant impraticable,
on somma les habitants de se rendre. Ils répondirent qu'il n'en
était pas encore temps; qu'ils suivraient le sort de la Perse, et
que quand les Romains seraient maîtres de l'intérieur du pays, ils
se soumettraient aux vainqueurs, comme un accessoire de la conquête.
Julien se contenta de cette promesse, parce qu'il était persuadé que
de s'arrêter, c'était servir ses ennemis, et que le temps si précieux,
surtout dans la guerre, ne devait s'employer que pour acheter un
succès de pareille valeur. Les habitants virent passer la flotte au
pied de leurs murailles, sans faire aucun acte d'hostilité. On reçut
la même réponse devant la forteresse d'Achaïachala, dont la situation
était semblable. Le jour suivant, on brûla plusieurs châteaux déserts
et mal fortifiés. Après une marche de huit ou neuf lieues[141] faite
en deux jours, on vint à un lieu nommé Baraxmalcha[142]. On y passa
une rivière[143], à sept milles[144] de laquelle était située sur la
rive droite de l'Euphrate la ville de Diacira[145]. Les habitants n'y
avaient laissé que quelques femmes, et de grands magasins de blé et
de sel. Les soldats de la flotte passèrent impitoyablement les femmes
au fil de l'épée, pillèrent les magasins, et réduisirent la ville en
cendres[146]. Sur l'autre bord[147], l'armée ayant traversé une source
de bitume, et laissé sur la gauche deux bourgades nommées Sitha et
Mégia[148], entra dans Ozogardana[149], qu'elle trouva abandonnée. On
y voyait encore le tribunal de Trajan; il était fort élevé et construit
de pierres. Cette ville fut pillée et brûlée. L'armée se reposa deux
jours en ce lieu. Pendant cet intervalle, l'empereur étonné de n'avoir
encore rencontré aucunes troupes ennemies, envoya aux nouvelles
Hormisdas qui connaissait le pays. Ce prince pensa être surpris à la
fin de la seconde nuit par le généralissime des troupes de Perse, qu'on
appelait _Suréna_[150]. Celui-ci s'était mis en campagne avec un
fameux partisan nommé Podosacès, chef des Sarrasins Assanites[151],
qui s'était rendu redoutable par les courses qu'il faisait depuis
long-temps sur les terres de l'empire. Hormisdas et sa troupe marchant
sans défiance allaient tomber dans une embuscade, s'ils n'eussent
été arrêtés par un fossé profond, rempli des eaux de l'Euphrate. Au
point du jour, l'éclat des casques et des cuirasses leur ayant fait
découvrir l'ennemi, ils tournèrent le fossé, et couverts de leurs
boucliers, ils fondirent sur lui avec tant de furie, que les Perses,
sans avoir eu le temps de décocher leurs flèches, prirent la fuite,
laissant plusieurs des leurs sur la place. L'armée encouragée par ce
premier avantage s'avança jusqu'à une bourgade nommée Macépracta[152],
où l'on voyait les ruines d'une ancienne muraille, que Sémiramis avait
conduite d'un fleuve à l'autre, afin de couvrir la Babylonie[153].
En ce même endroit commençaient les canaux tirés de l'Euphrate au
Tigre, pour arroser le terrain et pour joindre les deux fleuves. A
la tête du premier canal s'élevait une tour qui servait de phare. Le
terrain marécageux et la profondeur de l'eau rendaient déja le passage
difficile; mais il devenait tout-à-fait impossible en présence des
ennemis, qui postés sur l'autre bord se préparaient à le disputer.
Les Romains commençaient à perdre courage, lorsque Julien, fécond en
ressources et très-instruit de toutes les pratiques de la guerre,
résolut de faire attaquer les Perses par derrière. Il pouvait employer
à cette diversion les quinze cents batteurs d'estrade, qui devançant
toujours l'armée avaient déjà passé le canal avant quelle y fût
arrivée. Mais il était question de leur faire parvenir l'ordre. Julien,
ayant attendu la nuit, détacha pour cet effet le général Victor avec
une troupe de cavalerie légère. Celui-ci alla passer loin des ennemis,
et s'étant joint aux coureurs, il rabattit avec eux sur les Perses qui
ne l'attendaient pas: une partie fut taillée en pièces, et le reste
prit la fuite. Julien fit défiler son infanterie sur plusieurs ponts,
tandis que les cavaliers, ayant choisi les endroits où les eaux étaient
moins rapides, passèrent sur leurs chevaux à la nage.
[Note 140: Zosime se contente d'appeler ce lieu, l. 3, c. 15, φρούριον
ὀχυρώτατον, sans rapporter son nom. Ammien Marcellin est le seul qui le
fasse connaître. Zosime n'indique d'une manière particulière aucun des
châteaux qui furent pris par Julien jusqu'à _Diacira_; il n'emploie,
pour les désigner, que les mots vagues ἕτερα φρούρια, _d'autres
châteaux_; il dit seulement qu'on passa plusieurs _stathmes_ ou lieux
de poste, σταθμούς τινας παραμείψας depuis _Phatusas_ jusqu'à _Dacira_,
qui est la même que la _Diacira_ d'Ammien Marcellin.--S.-M.]
[Note 141: On fit en ces deux jours, dit Ammien Marcellin, l. 24, c. 2,
200 stades.--S.-M.]
[Note 142: Ce lieu et le suivant ne sont connus que par le récit
d'Ammien Marcellin.--S.-M.]
[Note 143: _Amne transito_, dit Ammien Marcellin, l. 24, c. 2; cela ne
veut pas dire qu'on traversa une rivière, mais qu'on passa l'Euphrate,
dont l'armée avait suivi la rive gauche jusqu'à _Baraxmalcha_.
En effet, toutes les places mentionnées jusqu'à cette dernière
inclusivement étaient sur la gauche ou dans les îles du fleuve, et nous
voyons que _Diacira_ était sur la droite. La Bleterie s'est trompé
aussi sur le sens des mots _Amne transito_ (_Vie de Julien_, l. 6, p.
385, 2e édit.). Il a cru qu'il s'agissait d'une rivière qui se jette
dans l'Euphrate; s'il avait mieux lu le texte d'Ammien Marcellin et
mieux connu aussi la géographie de ces régions, il aurait su que ce
fleuve ne reçoit aucune rivière sur sa droite, depuis les frontières de
la Syrie jusqu'à la mer.--S.-M.]
[Note 144: _Miliario septimo_, dit Ammien Marcellin, l. 24, c.
2.--S.-M.]
[Note 145: Zosime la nomme _Dacira_, πόλιν ἐν δεξιᾷ πλέοντι τὸν
Εὐφράτην κειμένην, ville, dit-il, _située à la droite de ceux qui
naviguent sur l'Euphrate_.--S.-M.]
[Note 146: Ammien Marcellin remarque qu'on voyait dans cette ville
un temple, placé au haut de la citadelle, qui était fort élevée,
_in qua_, dit-il, l. 24, c. 2, _templum alti culminis arci vidimus
superpositum_.--S.-M.]
[Note 147: C'est-à-dire _sur la rive gauche de l'Euphrate_. C'est là
que passait, à ce qu'il paraît, le gros de l'armée; c'est au moins
ce qui semble résulter des expressions employées par Zosime; ἐπὶ δὲ
τῆς ἄντικρυς ἠϊόνος, δι' ἧς ὁ ϛρατὸς ἐποιεῖτο τὴν πορείαν, _sur la
rive opposée_ (par rapport à _Diacira_ qui était sur la droite), _par
laquelle l'armée faisait route_. Zos. l. 3, c. 15.--S.-M.]
[Note 148: C'est Zosime seul qui parle de ces deux endroits. D'Anville
(_l'Euphrate et le Tigre_, p. 68 et 69) pense que le premier est la
ville nommée actuellement _Hit_. Tous les renseignements placent
cette dernière, sur la rive droite de l'Euphrate; tandis que Zosime
semble mettre _Sitha_ sur la gauche, mais il paraît y avoir un peu
de confusion dans cette partie de sa narration. Rien n'indique dans
Ammien Marcellin que l'armée eût repassé le fleuve. Les sources de
naphte ou de bitume, dont les deux auteurs font mention vers ce point
de la marche de Julien, sont sur la rive droite de l'Euphrate. _Hit_
est encore célèbre dans tout l'Orient par cette production; cette
circonstance fait croire qu'elle est la ville de Babylonie appelée _Is_
par Hérodote, I, 79, et _Æiopolis_ dans Isidore de Charax, qui la met à
43 schœnes de Séleucie sur le Tigre.--S.-M.]
[Note 149: Cette ville est nommée _Zaragardia_ par Zosime, l. 3, c.
15.--S.-M.]
[Note 150: Zosime est je crois le seul auteur ancien, qui ait dit
positivement que le nom de _Suréna_ désigna chez les Perses une
dignité; ὁ γὰρ Σουρήνας, ἀρχῆς δὲ τοῦτο παρὰ Πέρσαις ὄνομα. Tous
ceux qui se sont occupés de recueillir les notions qui nous ont été
transmises sur le gouvernement des anciens Perses, ont admis cette
indication comme un fait certain. On peut voir à ce sujet Brisson, _de
Regio Persarum principatu_, l. 1, § 220. Il a été copié par tous ceux
qui l'ont suivi. Deux passages d'Ammien Marcellin, viennent à l'appui
de ce renseignement, mais ils ne sont pas tout-à-fait aussi précis.
Voici le premier: _Surena post regem apud Persas promeritæ dignitatis_
(l. 24, c. 2). Dans le second, il dit _advenit Surena potestatis
secundæ post regem_ (l. 30, c. 2). Il pourrait se faire qu'il fût
simplement question dans ces deux passages d'un ou de deux personnages
appelés _Suréna_. L'historien arménien Faustus de Byzance, qui vivait
précisément à cette époque, nous fait connaître deux généraux de ce
nom, qui furent envoyés en Arménie par le roi de Perse. Selon lui
(l. 4, c. 33) le premier appelé Souren et surnommé _Balhav_, parce
qu'il était de la race des Arsacides, était parent du roi d'Arménie.
Il périt dans une expédition qu'il fit contre ce pays par l'ordre de
Sapor, peu de temps avant la prise du roi Arsace. Pour l'autre qui fit
aussi la guerre en Arménie (l. 4, c. 34), Faustus remarque qu'il était
Persan. C'est le même qui y fut envoyé quelques années après, en 378,
avec un corps auxiliaire de dix mille hommes et le titre de _marzban_
d'Arménie. Il est probable que le premier est le même que celui dont
parle Ammien Marcellin, dans le récit de l'expédition de Julien. Pour
le second il ne peut être le général mentionné par Ammien Marcellin
(l. 30, c. 2), sous l'an 374; il est plus vraisemblable que ce dernier
était le fils du _Suréna_ qui avait combattu contre Julien, et qu'il
avait hérité de sa dignité. Quoi qu'il en soit, il est évident par ces
exemples que _Suréna_ ne désignait pas une dignité, mais que c'était
un nom propre; le témoignage des auteurs arméniens, qui connaissaient
probablement bien un royaume avec lequel ils avaient tant de relations,
me paraît irrécusable. Voici ce qui aura peut-être donné naissance
à cette erreur. L'historien Moïse de Khoren nous apprend (l. 2, c.
27 et 65) qu'il existait en Perse, du temps des Arsacides, une race
puissante qui n'était elle-même qu'une branche de la famille royale.
Elle s'appelait Sourénienne, parce qu'elle descendait d'un certain
_Souren_, frère du roi Ardaschès, qui n'est autre que l'Artaban III des
Grecs et des Romains. Il avait été réglé que cette famille tiendrait
le premier rang dans l'état, après la branche royale et la famille
Carénienne, autre division des Arsacides; à leur défaut elle devait
hériter de la couronne. Lors de l'élévation des Sassanides, la famille
Sourénienne ne perdit rien de ses prérogatives; elles s'accrurent
sous la nouvelle domination. Séparés de la couronne par trop d'autres
princes, ceux de cette famille préférèrent des avantages réels, à un
héritage éventuel; ils embrassèrent le parti des nouveaux maîtres de
la Perse, qui les récompensèrent de leurs services, et l'histoire
d'Arménie fait mention de plusieurs d'entre eux qui tenaient un rang
fort distingué en Perse. Il est donc clair qu'un nom de famille a
été pris pour un titre. Cette erreur était d'autant plus facile à
commettre, que cette race possédait, à ce qu'il paraît, le droit
héréditaire de couronner les rois et que ses membres aimaient à prendre
le nom de _Suréna_ ou _Souren_. On confondit ainsi trois choses bien
distinctes, la charge, la famille et l'individu. Les auteurs anciens
nous font connaître quatre personnages de ce nom. Le premier, le plus
illustre de tous, est le célèbre général des Parthes, qui sous le règne
d'Orodes, vainquit Crassus dans les plaines de Carrhes. Il était comme
nous l'apprend Plutarque (_in Vita Crassi_), le premier après le roi,
par ses richesses, par sa naissance et par ses dignités; πλόυτῳ καὶ
γένει καὶ δόξῃ, μετὰ βασιλέα δεύτερος. Il était donc en Perse ce que
les Arméniens appellent _iergrort_, c'est-à-dire _le second_, en grec
δεύτερος. En outre il tenait de ses ancêtres le droit de couronner
les rois, κατὰ γένους μὲν οὖν, ἐξαρχῆς ἐκέκτητο, βασιλεῖ γενομένῳ
Παρθῶν, ἐπιτιθέναι τὸ διάδημα πρῶτος. Sa famille possédait ainsi en
Perse la charge qui, en Arménie, était entre les mains de la race
des Pagratides. Ceux-ci se transmettaient par succession le titre de
_Thakatir_, c'est-à-dire, _qui pose la couronne_. Tacite nous fait
connaître le second personnage du nom de _Suréna_; celui-ci, en l'an
36 de J. C. couronna roi des Parthes, selon l'usage de sa patrie,
Tiridate, fils de Phrahates IV, compétiteur d'Artaban III; _multis
coram et adprobantibus, Surena patrio more Tiridatem insigni regio
evinxit_ (Annal. VI, 42). Pour les deux autres ce sont ceux dont j'ai
déja parlé d'après Ammien Marcellin et Zosime. Je remarquerai encore
que la Chronique de Malala et celle d'Alexandrie parlent toutes deux
du premier de ces personnages, de manière à ne laisser aucun doute que
_Suréna_ ne fût son nom propre. Ἕνα τῶν μεγιϛάνων ὀνόματι Σουῤῥαεινᾶν,
dit la première, _un des grands appelé Sourraeïna_. L'autre s'exprime
à peu près de la même façon, τινα τῶν μεγιστάνων, ὀνόματι Σουρέναν.
Les auteurs arméniens nous donnent des renseignements sur dix princes
appelés _Souren_. Le premier est l'auteur de la famille Sourénienne
dont parle Moïse de Khoren (l. 2, c. 27 et 65); le second, était frère
de S. Grégoire l'Illuminateur, apôtre de l'Arménie; le troisième
et le quatrième sont les généraux persans, dont j'ai déja parlé
d'après Faustus de Byzance; le cinquième est _Souren_, dynaste des
Khorkhorouniens, du temps d'Arsace III, dont parle Moïse de Khoren (l.
3, c. 43 et 44); le sixième est un général persan contemporain du roi
de Perse Bahram Gour, vers l'an 430; les quatre autres sont aussi des
officiers persans qui vécurent à des époques plus récentes, et qui tous
comme les précédents étaient issus de la race des Arsacides, et en
conséquence joignaient à leur nom celui de _Balhav_, destiné à rappeler
la commune origine des Arsacides, venus tous de _Balh_ ou _Balkh_, dans
la Bactriane. On n'aurait pas besoin d'un si grand nombre d'exemples,
pour reconnaître l'erreur commise par les modernes à l'imitation de
quelques anciens, sur le nom de _Surena_. Je n'ai donc pas hésité à
substituer dans le texte de Lebeau, le nom de _Surena_, comme nom
propre, et de retrancher l'article dont il l'avait fait précéder, dans
la supposition qu'il s'appliquait à une dignité.--S.-M.]
[Note 151: Ammien Marcellin désigne ce personnage si redoutable aux
Romains par les mots, _famosi nominis latro_; il est probable que les
courses qu'il avait faites selon l'usage de sa nation, lui avaient
mérité cette qualification. L'historien que je viens de citer est le
seul auteur qui en parle, il le fait en ces termes: _Malechus Podosaces
nomine, phylarchus Saracenorum Assanitarum_; ce qui pourrait se rendre
ainsi, _le malech appelé Podosacès, phylarque des Sarrasins Assanites_.
Le mot malechus, est le titre de ce chef; c'est le mot arabe _malek_
ou _melik_, qui signifie _roi_, et qui se retrouve quelquefois comme
nom propre dans les auteurs anciens. Le nom de _Podosacès_ paraît,
par son extérieur, d'origine persane; Ctésias (_ap. Phot._ cod. 72)
en offre sous la forme _Petisacas_ un à peu près pareil. Le titre de
_phylarque_, c'est-à-dire _chef de tribu_, est celui que les Grecs et
les Romains donnaient aux rois ou chefs Arabes; on pourrait le faire
voir par une multitude de passages qu'il serait trop long de citer. Il
ne reste plus qu'à connaître ce qu'étaient les _Sarrasins Assanites_,
Saracenorum Assanitarum d'Ammien Marcellin. On n'en trouve la mention
dans aucun autre auteur, et on resterait dans une complète ignorance,
sur ce qu'ils pouvaient être, sans un passage de la Chronique de
Malala (part. 2, p. 19) qu'il faut rapprocher du texte d'Ammien. Selon
cet ouvrage, Julien se rendit, en suivant le Tigre, dans la région
de Perse qu'on appelait des _Mauzanites_, et qui était voisine de
Ctésiphon, résidence des rois, καὶ παρέλαβεν εἰς τὰ Περσικὰ, ἐν τῇ
χώρᾳ τῶν λεγομένων Μαυζανιτῶν, πλησίον Κτησιφῶντος πόλεως, ἔνθα ὑπῆρχε
τὸ Περσικὸν βασίλειον. Le pays des _Mauzanites_ était à l'extrémité
méridionale de l'Assyrie, sur les deux rives de l'Euphrate et du Tigre,
comprenant tout l'intervalle entre ces fleuves et s'étendant jusqu'au
golfe Persique. Les Grecs l'avaient appelé _Mésène_; on le retrouve
dans les écrivains orientaux sous le nom de _Misan_. Sa capitale était
_Spasini-charax_, située sur la rive droite du Tigre non loin de son
embouchure; c'est à cette ville que le pays devait son nom de Characène
que lui donnent fréquemment les auteurs anciens. La Characène ou Mésène
formait un royaume particulier, qui paraît avoir joué un rôle assez
important dans les événements politiques de l'Orient, surtout à cause
de sa position géographique, qui lui donnait une grande influence sur
les relations commerciales que les anciens entretenaient avec l'Inde.
Ce petit état, gouverné par des rois arabes d'origine, datait de l'an
130 av. J.-C. Il devait son existence à un certain Spasinès, fils
de Sogdonacès, qui avait relevé les ruines d'Alexandrie du Tigre,
fondée par Alexandre, et qui en lui imposant son nom en avait fait sa
capitale. Ce royaume s'était perpétué jusqu'au temps des Sassanides,
on le voit par les auteurs orientaux qui en font mention sous le nom
de _Misan_. On ne peut douter que le pays de _Misan_ ou _Mésène_ ne
fut la région des _Mauzanites_; la marche de Julien dut le conduire
sur les frontières de ce royaume, puisqu'il vint devant Ctésiphon qui
en était fort voisine. Le récit d'Ammien Marcellin semblerait faire
croire que l'empereur n'entra pas dans ce pays, comme il le paraîtrait
d'après le témoignage de la Chronique de Malala. Il est presque
impossible cependant que Julien, parvenu si près de ce pays, n'y ait
pas envoyé quelques détachements de son armée. Heureusement Ammien
Marcellin nous fournit lui-même de quoi assurer ce fait, par ce qu'il
dit au sujet du phylarque Podosacès. Il est assez évident en effet que
les Sarrasins _Assanites_, tout-à-fait inconnus d'ailleurs, et qui
étaient commandés par ce phylarque, sont les _Mauzanites_ de Malala.
Il est de même hors de doute qu'au lieu de _Assanitarum_, il faut lire
dans le texte de l'historien latin _Massanitarum_. C'est là une sorte
d'erreur fort commune dans les anciens manuscrits, et qui provient
de ce que le mot précédent (_saracenorum_) se terminant par un _M_,
cette lettre selon l'usage devait former l'initiale du mot suivant.
Cette particularité, qui ne trompe jamais quand il s'agit de mots
connus, devait facilement induire en erreur dans cette circonstance
particulière, et pour un nom si rare dans les auteurs anciens. Il faut
donc lire ainsi ce passage d'Ammien Marcellin, _Malechus Podosaces_,
_phylarchus Saracenorum Massanitarum_; le _malek_ ou roi Podosacès
phylarque des Sarrasins Massanites. Il existe un certain nombre de
médailles avec des légendes grecques, qui appartiennent aux rois de
la Mésène ou de la Characène. J'ai traité en détail de tout ce qui
concerne la géographie et l'histoire de ce pays, dans un ouvrage
encore inédit, intitulé _Recherches sur l'Histoire et la Géographie
du royaume Gréco-Arabe de la Mésène ou de la Characène_. Des portions
considérables de ce travail ont été communiquées à l'Académie des
Inscriptions en l'an 1818. Gibbon a commis une grave erreur (t. 4, p.
484 et 485), en disant que _Podosacès_ (qu'il appelle par inadvertance
sans doute _Rodosacès_) était un émir de la tribu de Gassan. Les Arabes
Ghassanites n'habitèrent jamais la Babylonie, mais dans le désert
voisin de la Syrie, du côté de Damas. Bien loin d'être ennemis des
Romains, ils furent constamment leurs alliés et les adversaires des
rois de _Hirah_, qui occupaient la partie de la Babylonie, limitrophe
du désert. Il est même douteux qu'à l'époque dont il s'agit, cette
tribu originaire de l'Yemen, eût déja abandonné sa patrie pour venir
s'établir sur la frontière de l'empire. Je ne partage point l'opinion
émise à ce sujet, par M. Silvestre de Sacy, dans son Mémoire _sur les
divers événements de l'Histoire des Arabes avant Mahomet_. (Mémoires de
l'Acad. des Inscript. t. XLVIII.)--S.-M.]
[Note 152: Ce bourg était comme on le voit par le témoignage d'Ammien
Marcellin (l. 24, c. 2), au point où les eaux de l'Euphrate, jusque
là renfermées dans un seul lit, se divisent en plusieurs bras. _Hinc
pars fluminis scinditur largis aquarum agminibus, ducens ad tractus
Babylonios interiores_, etc. Le nom syriaque ou chaldéen de ce bourg
est en rapport avec sa situation, car il signifie sans difficulté
_division des eaux_. Cette circonstance me fait croire, comme l'ont
déjà pensé Valois et Cellarius (l. 3, c. 15, § 18), qu'il était le
lieu appelé _Massice_ par Pline (l. 5, c. 26). _Scinditur_, dit le
naturaliste romain, _Euphrates a Zeugmate octoginta tribus millibus
passuum circa vicum Massicen, et parte lævâ in Mesopotamiam vadit per
ipsam Seleuciam, circa eam profluens infusus Tigri; dexteriore autem
alveo Babylonem petit_.--S.-M.]
[Note 153: _In quo semiruta murorum vestigia videbantur: qui priscis
temporibus in spatia longa protenti, tueri ab externis incursibus
Assyriam dicebantur._ Amm. Marcell., l. 24, c. 2. Il s'agit sans aucun
doute ici du Mur de Médie mentionné par Xénophon dans son expédition
des dix mille, et par Strabon (l. 2, p. 80), qui l'appelle _le mur de
Sémiramis_, τὸ Σεμιράμιδος διατείχισμα. Ce rempart avait été destiné à
défendre les terres fertiles de la Babylonie, arrosées par les canaux
dérivés de l'Euphrate, contre les courses des Arabes, des Curdes et des
autres tribus nomades.--S-M.]
[Note latérale: XVI.
Prise de Pirisabora.
Amm. l. 23, c. 4 et l. 24, c. 3.
Liban. or. 10, t. 2, p. 315.