Le lendemain il s'éleva une horrible tempête. Un vent impétueux
renversait les hommes, abattait les tentes. En même temps le fleuve,
grossi par les neiges que la chaleur du printemps faisait fondre sur
les montagnes d'Arménie, submergea plusieurs barques chargées de blé,
et pénétra par toutes les écluses pratiquées le long de ses bords,
soit pour arroser les terres, soit pour inonder le pays. On eut lieu
de douter si ce fut un effet de la violence des eaux, ou de la malice
des habitants. L'armée se mit en marche pour échapper à ce déluge. Les
canaux dont ce terrain est coupé étant remplis, formaient une infinité
d'îles. Les soldats passaient à la nage, ou jetaient des ponts;
d'autres se hasardaient à traverser à pied, ayant de l'eau jusqu'au
cou: plusieurs périrent dans ces fosses profondes. Tout était dans un
désordre affreux; il fallait s'entr'aider, et sauver à la fois sa
personne, ses armes, ses provisions et les bêtes de somme. Quelques-uns
défilaient sur la crête des bords du fleuve par un sentier étroit et
glissant, où ils couraient risque de se précipiter à tous moments dans
les eaux. Ce qu'il y avait de plus remarquable, c'est qu'au milieu de
tant de fatigues et de périls pas un ne plaignait son sort, pas un ne
murmurait contre l'empereur. Aussi ne cherchait-il pas à se soulager
lui-même aux dépens de ses soldats; il ne prenait sur eux d'autre
avantage que de leur donner l'exemple: ils le voyaient à leur tête,
couvert de boue et de fange, fendre les eaux, et refuser les secours
qui ne pouvaient être communiqués à tous.
[Note latérale: XIV.