Deux jours après le passage de l'Aboras on vint à Dura, bâtie autrefois
par les Macédoniens sur le bord de l'Euphrate: il n'en restait plus que
les ruines[136]. On y trouva une si grande quantité de cerfs, que ceux
que l'on tua suffirent pour nourrir toute l'armée. Après quatre jours
de marche, on arriva vers le commencement de la nuit à une bourgade
nommée Phatusas[137]. Vis-à-vis s'élevait, dans une île de l'Euphrate,
la forteresse d'Anatha[138], fort grande et fort peuplée. Julien fit
embarquer mille soldats sous la conduite de Lucillianus, qui, à la
faveur de la nuit, approcha de l'île sans être aperçu, et plaça ses
vaisseaux dans tous les endroits où la descente était praticable. Au
point du jour un habitant, qui était allé puiser de l'eau, ayant donné
l'alarme, tous les autres montèrent sur le mur. Ils furent fort étonnés
de voir les bords du fleuve couverts de troupes, et Julien lui-même qui
venait à eux avec deux vaisseaux, suivis d'un grand nombre de barques
chargées de machines propres à battre les murailles. Comme le siége
pouvait être long et meurtrier, Julien leur fit dire qu'ils n'avaient
rien à craindre s'ils se rendaient; rien à espérer s'ils faisaient
résistance. Ils demandèrent à parler à Hormisdas, qui par ses promesses
et ses serments les détermina à ouvrir leurs portes. Ils sortirent
à la suite d'un taureau couronné de fleurs: c'était un symbole de
paix. L'empereur les reçut avec bonté, leur permit d'emporter tous
leurs effets, et leur donna une escorte pour les conduire à Chalcis
en Syrie[139]. Parmi eux se trouvait un soldat romain âgé de près
de cent ans, que Galérius avait, soixante-six ans auparavant, laissé
malade dans ces contrées. C'était lui qui avait engagé les habitants à
écouter Hormisdas. Courbé de vieillesse et environné d'un grand nombre
d'enfants, qu'il avait eus de plusieurs femmes à la fois, selon l'usage
du pays, il partait en pleurant de joie, et prenant les habitants à
témoin qu'il avait toujours prédit, qu'il mourrait sur les terres de
l'empire. On mit le feu à la place. Puséus, qui en était gouverneur
pour Sapor, fut honoré du titre de tribun: il mérita par sa fidélité la
confiance de l'empereur, et devint dans la suite commandant des troupes
en Égypte. Pendant que Julien était arrêté en ce lieu, les Sarrasins
lui amenèrent quelques coureurs ennemis: il les récompensa, et les
renvoya pour continuer de battre la campagne.
[Note 136: Il résulterait d'un passage d'Isidore de Charax, p. 4, que
cette ville avait reçu des Macédoniens le nom d'_Europus_. Polybe en
parle (l. 5, c. 48), et semble la placer à l'extrémité méridionale de
la Mésopotamie. On croit qu'il en est question dans le prophète Daniel,
cap. 3, v. 1.--S.-M.]
[Note 137: Φατούσας. Zosime est le seul auteur qui ait parlé (l. 3, c.
14) de ce lieu.--S.-M.]
[Note 138: Cette forteresse nommée _Anathan_ ou _Anathon_, par Ammien
Marcellin, et par Simocatta (l. 4, c. 10, et l. 5, c. 2), est appelée
_Anatho_, par Isidore de Charax, qui rapporte que l'île dans laquelle
elle se trouvait avait quatre stades d'étendue, Ἀναθὼ νῆσος κατὰ τὸν
Εὐφράτην ϛάδια δ', ἐν ᾗ πόλις. Cette ville existe encore; elle est
nommée par les Arabes _Anah_. Elle a été visitée par le voyageur Pietro
della Valle.--S.-M.]
[Note 139: Cette ville nommée par les Arabes _Kinesrin_, était à 18
milles au sud de _Berhea_ ou Halep.--S.-M.]
[Note latérale: XIII.
Inondation de l'Euphrate.
Amm. l. 24, c. 1.