Discours de Julien à ses troupes.]

«Braves soldats, vous n'êtes pas les premiers Romains qui soyez entrés

dans la Perse. Pour ne pas remonter jusqu'aux exploits de Lucullus, de

Pompée, de Ventidius, plusieurs de mes prédécesseurs m'ont prévenu dans

cette glorieuse carrière. Trajan, Vérus, Sévère sont revenus de ces

contrées victorieux et triomphants; et le dernier des Gordiens, dont

le monument va bientôt se montrer à nos yeux[123], ayant vaincu le roi

de Perse auprès de Résaïna[124], aurait rapporté les même lauriers

sur les terres de l'empire, si des mains perfides ne lui eussent

arraché la vie au pied même de ses trophées[125]. Les héros dont je

parle ne furent conduits dans ces lieux que par le désir de la gloire.

Mais nous, des motifs plus pressants nous y appellent: nos villes

ruinées; tant de nos soldats massacrés, dont les ombres sont errantes

autour de nous, implorent notre vengeance. L'empire nous montre sa

frontière dévastée; il s'attend que nous guérirons ses plaies, que

nous éloignerons le fer et le feu auxquels il est exposé depuis plus

d'un siècle. Nous avons à nous plaindre de nos pères; laissons à notre

postérité de quoi nous vanter. Protégé par l'Éternel, vous me verrez

partout à votre tête, vous commander, vous couvrir de mon corps et

de mes armes, combattre avec vous. Tout me fait espérer la victoire;

mais la fortune disposera de ma vie: si elle me l'enlève au milieu des

combats, quel honneur pour moi de m'être dévoué à la patrie, comme les

Mutius, les Curtius, comme la famille des Décius, qui se transmirent

avec la vie, la gloire de mourir pour Rome! Nos ancêtres s'obstinèrent

pendant des siècles entiers à soumettre les puissances ennemies de

l'empire. Fidènes, Veïes, Faléries, furent rivales de Rome dans son

enfance: Carthage et Numance luttèrent contre elle dans sa vigueur;

ces états ne subsistent plus: nous avons peine à croire, sur la foi

de nos annales, qu'ils aient jamais osé nous disputer l'empire. Il

reste une nation opiniâtre, dont les armes sont encore teintes du sang

de nos frères: c'est à nous à la détruire. Achevons l'ouvrage de nos

aïeux. Mais pour réussir dans ce noble projet, il n'y faut chercher

que la gloire. L'amour du pillage fut souvent pour le soldat romain

un piége dangereux: que chacun de vous marche en bon ordre sous ses

enseignes: si quelqu'un s'écarte, s'il s'arrête, qu'on lui coupe les

jarrets[126], et qu'on le laisse sur la place. Je ne crains que les

surprises d'un ennemi, qui n'a de force que dans ses ruses. Maintenant

je veux être obéi: après le succès, quand nous n'aurons plus à répondre

qu'à nous-mêmes, peu jaloux du privilége des princes, qui mettent leur

volonté à la place de la raison et de la justice, je vous permettrai à

tous de me demander compte de toutes mes démarches, et je serai prêt

à vous satisfaire. Élevez votre courage: partagez mes espérances, je

partagerai tous vos travaux, tous vos périls. La justice de notre cause

est un garant de la victoire». Ce discours embrasa le cœur des soldats.

Les divers sentiments de Julien paraissaient pénétrer dans leur ame,

et se peindre sur leur visage. Dès qu'il eut cessé de parler, ils

élèvent leurs boucliers au-dessus de leurs têtes: ils s'écrient qu'ils

ne connaissent point de périls, point de travaux sous un capitaine

qui en prend sur lui-même plus qu'il n'en laisse à ses soldats. Les

Gaulois signalaient leur ardeur au-dessus de tous les autres: ils se

souvenaient, ils racontaient avec transport, qu'ils l'avaient vu courir

entre leurs rangs, se jeter au plus fort de la mêlée; qu'ils avaient

vu les nations barbares, ou tomber sous ses coups, ou se prosterner

à ses pieds. Julien, pour mieux assurer l'effet de ses paroles, fit

distribuer à chaque soldat cent trente pièces d'argent.

[Note 123: _Cujus monumentum nunc vidimus._ Il est à remarquer

qu'Ammien Marcellin qui rapporte ce discours, l. 23, c. 5, en place le

lieu au-delà de _Zaïtha_, où, selon lui, le jeune Gordien avait été

enterré.--S.-M.]

[Note 124: Cette ville était dans la Mésopotamie, non loin des

sources du _Khabour_ ou _Chaboras_ ou _Aborras_. Elle fut dans la

suite nommée _Théodosiopolis_. Les Arabes l'appellent _Rasaïn_; on la

trouve quelquefois mentionnée dans les auteurs syriaques sous le nom

d'_Aïn-varda_, c'est-à-dire _la fontaine de la rose_. Elle est presque

au centre de la Mésopotamie. Les médailles nous apprennent qu'elle

reçut sous le règne de Septime-Sévère le titre de Colonie Romaine. Elle

eut alors le surnom de Septimia. Voy. Eckhel, _doctrina num. vet._ t.

3, p. 518.--S.-M.]

[Note 125: Gordien, vainqueur des Perses, périt dans la Mésopotamie,

par la trahison de Philippe, préfet du prétoire, qui fut son

successeur.--S.-M.]

[Note 126: _Exsectis cruribus relinquetur._ Amm. Marc. l. 23, c.

5.--S.-M.]

[Note latérale: X.

Marche de l'armée en Assyrie.

Amm. l. 24, c. 1.

Histoire du Bas-Empire. Tome 03 · 第 76 / 354 题