On avait préparé des étapes sur les deux routes pour tenir les Perses
dans l'incertitude. Ayant fait une fausse marche du coté du Tigre, il
tourna sur la droite; et après avoir passé une nuit sous des tentes,
comme il s'était fait amener son cheval qu'on nommait le Babylonien,
cet animal frappé d'une douleur soudaine s'abattit tout-à-coup, et se
roulant à terre, mit son harnais en pièces. Julien s'écria avec joie:
_C'est Babylone qui tombe, dépouillée de tous ses ornements_. Ses
officiers applaudissent: on fait des sacrifices pour confirmer ce bon
présage; et l'on arrive sur le soir au château de Davana[113], où une
rivière nommée Bélias[114] prenait sa source pour s'aller jeter dans
l'Euphrate. Le 27 de mars l'armée entra dans Callinicus, place forte et
commerçante[115]. Julien y pratiqua les mêmes cérémonies qui étaient en
usage à Rome ce jour-là en l'honneur de Cybèle. Le lendemain on campa
sur les bords de l'Euphrate, qui devient fort large en cet endroit
par l'abondance des eaux qui s'y rendent. Ce fut là que plusieurs
princes sarrasins[116] vinrent lui rendre hommage comme au maître du
monde et à leur souverain, lui offrant une couronne d'or. Pendant que
l'empereur leur donnait audience, on vit passer en pompeux appareil
à la vue du camp la flotte commandée par le tribun Constantianus et
par le comte Lucillianus. Toute la largeur du fleuve était couverte
de mille bâtiments[117], chargés de vivres, d'armes et de machines:
sans compter cinquante vaisseaux armés en guerre, et autant de grosses
barques, propres à établir des ponts pour le passage de l'armée.
[Note 113: Ce château qu'Ammien Marcellin qualifie de _Castra
præsidiaria_, faisait partie d'une chaîne de postes destinés à défendre
l'approche de l'Euphrate. Julien suivit cette ligne pour se rendre
à Callinicus sur ce fleuve; c'est ce qui résulte de ces paroles de
Zosime (l. 3, c. 13), ἐξορμήσας δ' ἐκ Καῤῥῶν, καὶ τὰ ἐν μέσῳ διαδραμὼν
φρούρια μέχρι Καλλινίκου: «Étant sorti de Carrhes et traversant les
forts placés dans l'intervalle jusqu'à Callinicus, etc.» Le château de
_Davana_ est nommé _Dabana_ dans la Notice de l'empire, qui y met une
garnison de cavaliers Maures, armés à la façon des Illyriens, _equites
Mauri Illyriciani_, et par Procope (_de ædif._ l. 2, c. 4) _Dabanas_.
Les auteurs syriens appellent cette forteresse _Dahbana_. Voyez
Assemani, _Bibl. or._ t. 1, p. 181.--S.-M.]
[Note 114: Ce petit fleuve est nommé par d'autres auteurs _Bilecha_,
_Bilicha_ ou _Balicha_. Il se jette dans l'Euphrate à Callinicus. Les
auteurs arabes en parlent sous le nom de _Balikh_.--S.-M.]
[Note 115: _Munimentum robustum, et commercandi opimitate gratissimum._
Amm. Marc. l. 23, c. 3. Cette ville fut appelée _Rakkah_ par les
Arabes. Elle occupait de leur temps les deux rives de l'Euphrate. La
partie à droite vers la Syrie avait le nom particulier de _Rafikah_.
Selon l'auteur de la Chronique Paschale (p. 175), elle fut bâtie
par le roi de Syrie, Séleucus Callinicus, après avoir vaincu, à ce
qu'on croit, dans son voisinage, son frère Antiochus Hiérax. Le même
auteur l'appelle _Callinicopolis_, Καλλινικόυπολις; mais il paraît
que le nom de son fondateur a prévalu. Elle fut appelée dans la suite
_Léontopolis_. Je suis entré dans de grands détails au sujet de cette
ville commerçante, dans mon _Histoire de Palmyre_.--S.-M.]
[Note 116: _Saracenarum reguli gentium.... oblatâ ex auro coronâ
tamquam mundi nationumque suarum dominum adorarunt._ Amm. Marc. l.
23, c. 3. C'étaient sans doute les princes ou chefs des tribus de la
Palmyrène, qui vinrent alors à la rencontre de Julien.--S.-M.]
[Note 117: Ces bâtiments de transport n'étaient pas tous de la même
forme ni de la même construction, _naves ex diversa trabe contextæ_,
dit Ammien Marcellin, l. 23, c. 3. Zosime (l. 3, c. 13) donne des
détails plus circonstanciés sur cette flotte. Selon lui il y avait six
cents bâtiments construits en bois, ἐκ ξύλων, et cinq cents en cuir,
ἀπὸ δερμάτων. Ce sont les vaisseaux de bois et de cuir que Julien avait
fait construire à Samosate, selon la chronique de Malala; V. ci-devant,
p. 58, note 3, liv. XIV, § 3. Zosime confirme donc l'exactitude du
renseignement conservé par l'auteur de cette chronique, qui l'avait
emprunté à Magnus de Carrhes, compagnon de Julien dans son expédition
contre les Perses. Il y avait en outre, ajoute Zosime, cinquante
bâtiments de guerre, ϛρατιωτικαὶ νῆες, des bateaux larges, πλατεῖα,
destinés à faire des ponts et à faciliter le passage des fleuves, et
enfin une multitude de transports, πάμπολλα πλοῖα, pour les vivres
et pour les machines de guerre. On voit par tous ces détails que la
flotte de Julien était un peu plus considérable, qu'on ne devrait
le croire par le récit d'Ammien Marcellin. Selon le même Zosime,
Lucien et Constance en étaient les chefs au lieu de Lucillianus et de
Constantianus, nommés par Ammien Marcellin. Je crois que pour cette
circonstance particulière, le témoignage du dernier doit être préféré.
Selon la Chronique de Malala (part. 2, p. 17), la flotte entière se
composait de douze cent cinquante bâtiments, ce qui est assez conforme
au récit de Zosime.--S.-M.]
[Note latérale: VIII.
A Circésium.
Amm. l. 23, c. 5.
Zos. l. 3, c. 13.
[Ioan. Malala, chron. part. 2, p. 17 et 18.]]
L'empereur, après avoir reçu les troupes des Sarrasins, qui pouvaient
être d'un grand secours pour les courses et pour les surprises, entra
dans Circésium[118] au commencement d'avril. C'était la dernière place
des Romains de ce côté-là[119]. Elle était forte et bien bâtie, située
au confluent de l'Aboras et de l'Euphrate[120]. Dioclétien l'avait
fortifiée avec soin[121], pour servir de boulevard à la Syrie contre
les incursions des Perses. Tandis que Julien faisait passer l'Aboras à
ses troupes sur un pont de bateaux, il reçut une lettre de Salluste,
préfet des Gaules, qui le suppliait de suspendre son expédition,
jusqu'à ce qu'on eût obtenu des marques plus certaines de la faveur des
Dieux. Julien qui s'en croyait assuré, ayant passé le fleuve après son
armée, fit rompre le pont, pour ôter aux déserteurs toute espérance
de retour[122]. Il rassembla ses bataillons et ses escadrons qu'il
fit ranger en cercle autour de lui. Alors, élevé sur un tribunal de
gazon, environné des principaux officiers, et montrant sur son visage
l'assurance de la victoire, il leur parla en ces termes:
[Note 118: Cette ville appelée par les Arabes _Karkisiah_, se trouve
aussi désignée dans les auteurs anciens et dans Ammien Marcellin
en particulier, sous le nom de _Cercusium_. On l'appelait encore
_Circessus_. Le nom de Κιρκησίον, _Circesium_, est le plus commun.
Quelques savants croient qu'elle est la _Carchemis_ de l'Écriture (2
Par. XXXV, 20. Jerem. XLVI, 2. Isai. X, 9).--S.-M.]
[Note 119: Procope l'appelle (_de bello Pers._ l. 2, c. 5), le dernier
fort des Romains φρούριον ἔσχατον: elle était encore de son temps sur
l'extrême frontière de l'empire.--S.-M.]
[Note 120: Elle était comme dans une île. _Cercusium, cujus mœnia Abora
et Euphrates ambiunt flumina, velut spatium insulare fingentes_, dit
Ammien Marcellin, l. 23, c. 5.--S.-M.]
[Note 121: La Chronique de Malala rapporte aussi (part. 2, p.
17), que cette forteresse avait été construite par les ordres de
Dioclétien.--S.-M.]
[Note 122: Je crois devoir faire ici mention d'un fait qui se trouve
dans la Chronique de Malala, et qu'on a eu tort de négliger. Cet auteur
qui, comme nous avons déja eu occasion de le remarquer, était fort bien
informé, rapporte que Julien augmenta son armée à Circésium, de dix
mille soldats: savoir, de six mille hommes des troupes, cantonnées sur
cette frontière ἐγκαθέ τοὺς ϛρατιώτας, et de quatre mille autres qui
s'y trouvaient. Il en conféra le commandement à deux officiers, nommés
Accaméus et Maurus. Je ne doute pas qu'il n'y ait une petite erreur
dans la manière dont les manuscrits de l'auteur grec présentent le nom
du premier de ces généraux, et qu'il ne faille lire Μακαμέου au lieu
de Ἀκκαμέου. Ces deux commandants sont _Machamæus_ dont parle Ammien
Marcellin, l. 25, c. 1, et son frère Maurus qui fut dans la suite
duc de Phénicie. La mort de cet officier distingué par son courage,
est racontée ci-après, p. 128, l. XIV, § 41. Zosime le nomme (l. 3,
c. 26), Μακαμαῖος. Gibbon a mal entendu (t. 4, p. 480) ce passage de
Malala. Il a cru y voir que Julien avait ajouté quatre mille hommes à
la garnison ordinaire de Circésium. Il n'aurait sans doute pas commis
ce contre-sens, s'il avait fait attention que les officiers mentionnés
par le chroniqueur étaient cités par Ammien dans la suite de cette
expédition.--S.-M.]
[Note latérale: IX.