La nuit du 18 au 19 de mars, Julien fut fort agité par des songes
fâcheux. A son réveil, ayant consulté les interprètes de songes qu'il
menait à sa suite, il jugea que le jour suivant allait être signalé
par quelque événement funeste. Le jour se passa sans accident; mais la
superstition trouva bientôt de quoi autoriser ses rêveries. On apprit
quelque temps après que, cette nuit-là même, le feu avait pris dans
Rome au temple d'Apollon Palatin, et que sans un prompt secours les
oracles des Sibylles auraient été la proie des flammes. Il y avait
deux grandes routes pour aller en Perse: l'une à gauche par Nisibe
et l'Adiabène, en traversant le Tigre;[106] l'autre à droite par
l'Assyrie, le long de l'Euphrate[107]. On appelait alors Assyrie la
partie méridionale de la Mésopotamie qui obéissait aux Perses. Julien
préféra cette dernière route. Pendant qu'il disposait tout pour son
départ, on vint lui annoncer qu'un corps de cavalerie ennemie, ayant
forcé les passages, ravageait les environs de Nisibe. L'alarme se
répandit dans le camp; mais on apprit bientôt que ce n'étaient que des
coureurs, et qu'ils s'étaient retirés après avoir fait quelque pillage.
Pour mettre le pays à couvert de ces insultes, il détacha de son armée
trente mille[108] hommes sous le commandement de Procope et du comte
Sébastien[109]. Ces généraux avaient ordre de veiller à la sûreté de la
Mésopotamie, jusqu'à ce que l'empereur eût pénétré dans la Perse; de se
réunir ensuite à Arsace, et de venir avec ce prince par la Corduène, la
Moxoène[110] et les frontières de la Médie, rejoindre Julien au-delà
du Tigre[111]. Il écrivit en même temps au roi d'Arménie une lettre
pleine de vanité, se relevant beaucoup lui-même, taxant Constance de
lâcheté et d'impiété, menaçant Arsace, et comme il savait que ce prince
était chrétien: _N'espérez pas_, lui disait-il, _que votre Dieu puisse
vous défendre, si vous négligez de m'obéir_[112]. Étant sur le point
de partir, il monta sur un lieu élevé pour jouir du spectacle de son
armée: c'était la plus belle et la plus nombreuse qu'aucun empereur eût
conduite contre les Perses. Elle était composée de soixante-cinq mille
hommes. Ayant remarqué parmi les bagages un grand nombre de chameaux
chargés, il demanda ce qu'ils portaient. On lui répondit que c'étaient
des liqueurs et des vins de plusieurs sortes: _Arrêtez-les ici_, dit-il
aussitôt, _je ne veux pas que ces sources de volupté suivent mon armée;
un soldat ne doit boire que le vin qu'il s'est procuré par son épée. Je
ne suis moi-même qu'un soldat, et je ne prétends pas être mieux traité
que le dernier de mes troupes._
[Note 106: Τῆς μὲν, διὰ τοῦ ποταμοῦ Τίγρητος καὶ πόλεως Νισίβιος, ταῖς
Ἀδιαβηνῆς σατραπείαις ἐκβαλλούσης. Zos., l. 3. c. 12. «L'un, par le
Tigre et la ville de Nisibe, conduisait aux satrapies Adiabéniques.»
Aucun des interprètes de Zosime, ni des savants qui se sont occupés
de l'histoire de cette époque, n'a fait attention aux expressions de
cet historien. Par les satrapies de l'Adiabène, Zosime veut désigner
toutes les petites souverainetés, situées sur les bords du Tigre et
dans les montagnes des Curdes qui séparaient le royaume de Perse,
de celui d'Arménie. Nous savons par les actes des martyrs syriens,
composés par Marouta et publiés par Assemani, que l'Adiabène formait
alors un royaume particulier; ces actes font connaître un souverain de
cette région appelé Ardeschir (t. 1, p. 99 et 153), qui était grand
persécuteur des chrétiens. Les Grecs et les Romains nomment Jovinianus
ou Junius satrape de la Gordyène. Les auteurs arméniens placent du
même côté les principautés des Reschdouniens, des Ardzrouniens, des
Andsevatsiens, de l'Arzanêne, de la Moxoène et une multitude d'autres.
C'est à tous ces petits états que s'appliquent sans aucun doute les
expressions de Zosime et le nom de _satrapies de l'Adiabène_.--S.-M.]
[Note 107: Τῆς δέ, διὰ τοῦ Εὐφράτου καὶ τοῦ Κιρκησίου, «l'autre par
l'Euphrate et Circésium,» dit Zosime.--S.-M.]
[Note 108: C'est Ammien Marcellin qui porte à trente mille hommes la
force de ce corps. Selon Zosime, elle n'était que de dix-huit mille
hommes. Sozomène compte vingt mille hommes, ce qui est d'accord avec
Libanius. Il est à remarquer que le traducteur latin de ce dernier a
mis dans sa version trente mille. Le texte offre cependant μυρίαδας
δύο. Dans la Chronique de Malala (part. 2, p. 17.), cette armée n'est
portée qu'à seize mille hommes.--S.-M.]
[Note 109: C'était un manichéen, autrefois duc d'Égypte, _Sebastiano
Comite ex Duce Ægypti_, dit Ammien Marcellin. Il en a déja été
question, liv. IX, § 3 et suiv. C'est lui qui avait été chargé par
Constance d'appuyer l'arien George dans ses mesures contre les
catholiques. Il était fils d'Antiphilus; il avait reçu des leçons de
Libanius, qui l'aimait beaucoup. On trouve plusieurs lettres qui lui
sont adressées dans le recueil de ce sophiste.--S.-M.]
[Note 110: La Moxoène, est sans aucun doute, la province de l'Arménie
méridionale, au milieu des montagnes des Curdes, appelée par les
Arméniens _Mog_. Elle formait une des quinze grandes divisions de
l'Arménie; sa position était à l'οrient du Tigre, au nord de la ville
de Ninive. D'Anville s'est trompé en la plaçant sur les bords de
l'Euphrate septentrional, dans le pays actuellement nommé _Mousch_.
Il a été trompé par une apparente ressemblance de nom. Voyez sur ce
point géographique, mes _Mémoires historiques et géographiques sur
l'Arménie_, t. 1, p. 174.--S.-M.]
[Note 111: Julien leur avait ordonné en outre, après avoir opéré leur
jonction avec le roi d'Arménie, de ravager une province fertile de
la Médie, nommée _Chiliocome_ par Ammien Marcellin, et de traverser
rapidement les autres parties de ce pays; ce n'était qu'après cette
opération qu'ils devaient se rendre dans l'Assyrie. _Mandabatque eis,
ut si fieri potiùs posset, regi sociarentur Arsaci: cumque eo per
Corduenam et Moxoenam, Chiliocomo uberi Mediæ tractu, partibusque
aliis præstricto cursu vastatis, apud Assyrios adhuc agenti sibi
concurrerent._ Amm. Marc. l. 23, c. 3. J'ignore quelle était la
situation de ce pays de _Chiliocome_, dont il est encore question dans
Ammien Marcellin, l. 24, c. 8; dans ce dernier endroit, il le place
auprès de la Corduène: _Chiliocomum propè Corduenum sitam_; ce n'en
est pas assez pour fixer sa véritable position. Je soupçonne que ce
pays pourrait bien être la portion de l'Atropatène, baignée par le
lac d'Ourmi, appelée par les anciens Mantiane, du côté de Tauriz. Ce
pays dépendant du Vaspourakan, se nommait _Margasdan_ en arménien,
c'est-à-dire, _pays de plaine_. _Chiliocome_, ou _les mille bourgs_,
doit être la traduction grecque d'un nom national qui avait le même
sens. Il la devait sans doute à son extrême population.--S.-M.]
[Note 112: C'est l'historien ecclésiastique Sozomène (l. 6, c. 1.), qui
nous donne la substance de cette lettre, si conforme dans son esprit
avec celle qui a été retrouvée par Muratori, et dont nous avons parlé
ci-devant, p. 37, liv. XIII, § 31.--S.-M.]
[Note latérale: VII.