Ayant passé l'Euphrate sur un pont de bateaux[100], avant que les
ennemis fussent avertis de sa marche, il vint à la ville de Batné en
Osrhoène, de même nom que celle de Syrie[101].--[Un malheur assez
semblable à celui qui l'avait déjà alarmé en entrant dans Hiérapolis,
vint lui inspirer de nouvelles terreurs dans cette ville. Cinquante des
hommes employés au service de l'armée y furent étouffés par la chute
d'une meule de paille, qui était très-élevée, selon l'usage du pays.
Il en conçut de sinistres craintes sur le succès de son expédition.]
On laissa sur la gauche Édesse[102]: le christianisme y florissait,
c'était assez pour en éloigner Julien.
[Note 100: _Navali ponte._ Le pont de _Zeugma_ avait sans doute été
détruit pendant les guerres contre les Perses, pour les empêcher de
passer l'Euphrate, et de pénétrer dans la Syrie. Outre son armée,
Ammien Marcellin remarque que Julien passa le fleuve avec des troupes
auxiliaires de Scythes, c'est-à-dire de Goths, _cum exercitu et
Scytharum auxiliis_.--S.-M.]
[Note 101: Cette ville, qu'Ammien Marcellin qualifie de municipale,
_municipium_, est appelée une petite ville, πολίχνιον, par Zosime
et par Procope (_de bell. Pers._ l. 2, c. 12). C'est sans doute à
une situation semblable qu'elle devait l'identité de son nom avec la
_Batné_ de la Cyrrhestique dont il a déja été parlé. Pour la distinguer
des autres localités du même nom, on l'appelait en syriaque _Bathnan
di Saroug_ ou _Batné de Saroug_, du nom du pays où elle se trouvait.
Ils l'appelaient aussi simplement _Saroug_; les Arabes l'ont nommée
_Saroudj_. Voyez Assemani, _Bibl. orient._ t. 1, p. 284.--S.-M.]
[Note 102: Zosime (l. 3, c. 12), rapporte précisément le contraire.
Selon lui, tout le peuple d'Édesse, Ἐδεσσηνοὶ πανδημεὶ, vint à sa
rencontre jusqu'à Batné avec une couronne, l'invitant à visiter leur
ville. Julien, selon lui, accéda à leur désir, et vint à Édesse, d'où
il se rendit à Carrhes, ἐπιϛὰς τῇ πόλει, ... ἐπὶ Κάῤῥας ἐβάδιζε.
C'est Sozomène et Théodoret qui prétendent que Julien évita de passer
par Édesse, qu'il laissa sur la gauche. Il est à remarquer qu'Ammien
Marcellin semble être de leur avis; car il dit, l. 23, c. 3, que Julien
partit affligé de Batné, et se rendit promptement à Carrhes; _mæstus
exinde digressus venit cursu propero Carras_.--S.-M.]
[Note latérale: V.
Julien à Carrhes.
Amm. l. 23, c. 3.
Theod. l. 3, c. 26.
Soz. l. 6, c. 1.
Zos. l. 3, c. 12 et 13, et l. 4, c. 4.
Spart. in Caracalla.
[Eckhel, Doct. num. vet. t. 3, p. 506-510.]]
Etant arrivé à Carrhes[103], célèbre par la défaite de Crassus[104],
il s'y arrêta quelques jours. En cette ville était un temple de la
lune, adorée sous le nom de dieu _Lunus_. Ces peuples par une idée
bizarre avaient changé le sexe attribué partout ailleurs à cette
divinité. Il y avait selon eux une malédiction attachée à ceux qui
adoraient la lune comme déesse: ils vivaient, disaient-ils, dans
un perpétuel esclavage, toujours asservis aux caprices de leurs
femmes[105]. L'empereur n'oublia pas de visiter ce temple. On dit
qu'après le sacrifice, s'étant enfermé seul avec Procope son parent,
il lui remit un manteau de pourpre, avec ordre de s'en revêtir et de
prendre la qualité d'empereur, supposé qu'il pérît dans la guerre de
Perse. Théodoret copié par d'autres auteurs chrétiens attribue en cette
occasion à Julien une action tout-à-fait horrible. Il rapporte qu'au
sortir du temple, ce prince en fit fermer les portes, et que les ayant
scellées de son sceau, il y plaça une garde de soldats qui ne devait
être levée qu'à son retour; qu'ensuite, à la nouvelle de sa mort,
lorsqu'on entra dans le temple on y trouva une femme suspendue par les
cheveux, les bras étendus, le ventre ouvert, Julien ayant cherché dans
ses entrailles des signes de sa victoire. Sozomène, d'ailleurs assez
crédule, et contemporain de Théodoret, n'a pas adopté ce récit. On n'en
trouve rien dans saint Grégoire de Nazianze, qui, dans les reproches de
cruauté qu'il lance avec tant de force contre Julien, n'aurait eu garde
de passer sous silence un fait si atroce.
[Note 103: Cette ville, située assez loin au midi d'Édesse, est
nommée par les Orientaux _Harran_ ou _Kharran_. On trouve cette
dénomination dans Josèphe (_Ant. Jud._ l. 1, c. 7 et 19. Χαῤῥὰν). Elle
se représente sur une médaille inédite de la collection de feu M.
Tochon, de l'Académie des Inscriptions, où on lit ΧΑΡΡΑΝ. Selon Étienne
de Byzance, elle était arrosée par le fleuve _Carra_. Elle séparait,
dit Zosime, les Romains des Assyriens: Ἡ πόλις διορίζει Ῥωμαίους καὶ
Ἀσσυρίους. C'est sans doute de son territoire qu'il veut parler; car la
domination romaine s'étendait bien au-delà de cette ville.--S.-M.]
[Note 104: _Carrhæ, clade Crassi nobiles_, dit Pline (l. 5, c. 24). En
mentionnant cette ville, les écrivains latins manquaient rarement de
rappeler le désastre de Crassus. Ainsi Lucain, Phars. l. 1, v. 104:
.........miserando funere Crassus
Assyrias Latio maculavit sanguine Carras.
et Ammien Marcellin, l. 23, c. 3, _Carras, antiquum oppidum, Crassorum
et Romani exercitus ærumnis insigne_.--S.-M.]
[Note 105: Beaucoup d'auteurs ont traité du culte de la lune à
Carrhes. Cette ville se distingua toujours par son attachement pour le
paganisme; les empereurs ne purent jamais l'y détruire. Il y subsistait
encore, lorsqu'elle passa, au septième siècle, sous la domination des
Arabes. Les partisans de l'ancien culte connus des auteurs arabes sous
les noms de Harraniens on de Sabéens, y étaient en très-grand nombre;
ils furent protégés par les conquérants arabes, qui leur accordèrent la
faculté d'être gouvernés par des chefs de leur nation. Aux huitième,
neuvième et dixième siècles, ils étaient dans un état très-prospère;
les sciences étaient très-cultivées parmi eux; ils produisirent un
grand nombre d'écrivains distingués, souvent cités dans les ouvrages
syriaques et arabes. Ces sectaires ont prolongé leur existence jusqu'à
une époque très-rapprochée de nous, et il n'est pas sûr qu'il n'en
subsiste pas encore actuellement dans la Mésopotamie des restes
très-considérables.--S.-M.]
[Note latérale: VI.
Il dispose tout pour sa marche.
Amm. l. 23, c. 3.
Liban. or. 10, t. 2, p.312.
Zos. l. 3, c. 12 et 13.
Soz. l. 6, c. 1.