La Bletterie, 27e lettre de Julien.]

Il fut plus content des habitants de Batné[89], où il arriva après

une marche de huit lieues[90]. Cette ville, située en Syrie[91] dans

une plaine délicieuse, et peuplée de cyprès, était fort adonnée à

l'idolâtrie. L'empereur y respira avec plaisir l'odeur de l'encens

dont la fumée s'élevait de toutes parts. Il rencontrait à chaque pas

des victimes magnifiquement parées. Charmé de ce zèle il logea dans un

palais rustique qui n'était construit que de bois et de terre. Après

des sacrifices dont les signes parurent heureux à son imagination

satisfaite, au lieu de prendre le chemin de Samosate[92], capitale

de la Commagène, où il aurait trouvé un pont commode pour passer

l'Euphrate, il prit celui d'Hiérapolis, qui n'était éloignée de Batné

que de sept lieues[93]. Cette dernière route était plus courte pour

arriver au bord de l'Euphrate[94]. D'ailleurs, Hiérapolis, dont le

nom signifie _ville sacrée_, était fameuse par un ancien temple de

Jupiter[95]. Les habitants vinrent en foule à sa rencontre et le

reçurent avec joie. Il rendit d'abord ses hommages à Jupiter, et

alla loger chez Sopater, disciple d'Iamblique. Julien chérissait[96]

Sopater, parce que ce philosophe ayant plusieurs fois reçu chez lui

Constance et Gallus, il avait résisté aux sollicitations de ces deux

princes, qui le pressaient de renoncer à l'idolâtrie. C'était dans

cette ville que l'empereur avait marqué le rendez-vous de l'armée.

Au moment de son entrée, un portique, sous lequel campait un corps

de troupes, s'étant tout-à-coup écroulé, écrasa cinquante soldats,

et en blessa un grand nombre. Pendant les trois jours que Julien

passa à Hiérapolis[97], il fit rassembler toutes les barques qui se

trouvaient sur l'Euphrate à Samosate et ailleurs[98]. On y transporta

les provisions qui seraient nécessaires dans les pays déserts et

stériles qu'on aurait à traverser. Il rassembla quantité de chevaux et

de mulets; il envoya des exprès aux diverses tribus des Sarrasins, pour

les avertir de le venir joindre, s'ils voulaient être traités comme

amis des Romains[99]. Son armée, qu'il savait animer par une éloquence

militaire, montrait une ardeur extrême. Mais Julien ne comptait pas

moins sur le secret de l'exécution. Persuadé que tout ce qui sort de

la bouche du chef parvient bientôt aux oreilles des espions, qui se

dérobent à la plus exacte vigilance, il n'avait d'autre confident

que lui-même, et ne laissait transpirer aucun de ses projets. Il fit

prendre les devants à des coureurs, à dessein d'arrêter les transfuges,

et d'empêcher qu'ils ne portassent des nouvelles à l'ennemi. Enfin

il tenta pour la dernière fois d'engager tous ses soldats dans

l'idolâtrie. Plusieurs se laissèrent séduire par ses caresses; mais

la plupart étant demeurés fermes, il n'osa congédier ces fidèles

chrétiens, de peur d'affaiblir son armée.

[Note 89: Ce nom, d'origine syriaque, se retrouve dans la langue arabe,

et il sert à désigner _un lieu situé dans une vallée où les eaux

viennent se réunir_. Il s'applique par cette raison à un grand nombre

de localités.--S.-M.]

[Note 90: Ce lieu est appelé _Bathnis_ ou _Bannis_, dans les

itinéraires romains qui le mettent à vingt-sept milles de _Berhæa_ ou

_Halep_.--S.-M.]

[Note 91: Le nom de cette ville est barbare, dit Julien, mais le pays

est grec. Βαρβαρικὸν ὄνομα τοῦτο, χωρίον ἐϛὶν Ἑλληνικόν. Cette ville

était une autre Daphné, à cause de ses agréments. «Je n'ai rien vu

d'aussi beau dans votre pays, dit Julien à Libanius; j'en excepte

Daphné, à laquelle on la compare. Pour moi, je préférerais Batné à

l'Ossa, au Pélion, à l'Olympe, aux belles vallées de la Thessalie,

à Daphné même, sans ses temples de Jupiter Olympien et d'Apollon

Pythien.» Ce lieu, que les Arabes modernes ont nommé _Bab_, n'a rien

perdu de ses avantages. Le géographe Abou'lfeda (_tab. Syriæ_, p.

129, édit. Koehler), en parle de manière à justifier les éloges de

Julien.--S.-M.]

[Note 92: Ville grande et peuplée, μεγάλην καὶ πολυάνθρωπον πόλιν, dit

Libanius.--S.-M.]

[Note 93: La distance était plus considérable. La table de Peutinger

nous fait voir qu'il y avait trois petites stations entre Batné ou

_Bannis_ et Hiérapolis. D'abord quinze milles de Batné à _Thiltauri_,

puis douze milles jusqu'à _Bathna_, et enfin dix-huit milles de là à

Hiérapolis; en tout quarante-cinq milles; ce qui fait environ quinze

lieues. L'erreur est donc de moitié environ.--S.-M.]

[Note 94: Selon Zosime (l. 3, c. 12), Julien arriva le cinquième jour

de sa marche à Hiérapolis, πέμπτῃ δὲ τὴν Ἱεράπολιν ἡμέρα καταλαβών.

Cette indication est conforme à ce que l'empereur dit lui-même dans

sa lettre à Libanius. Le premier jour après son départ d'Antioche, il

arriva à Litarbes dans la Chalcidène. Le second à Bérhée, où il passa

un jour entier. C'est donc le quatrième qu'il arriva à Batné, et le

cinquième à Hiérapolis.--S.-M.]

[Note 95: Ἱερὸν ἀρχαῖον. Cette ville, déja métropole de l'Euphratèse,

devait être encore recommandable à Julien, par d'autres titres:

elle était, pour ainsi dire, le centre de toutes les superstitions

syriennes; c'est là que la grande déesse des Syriens était révérée

d'une manière particulière, et qu'elle recevait les hommages de presque

tous les peuples de l'Orient. On peut à ce sujet voir le curieux

Traité de Lucien sur cette divinité. La ville d'_Hierapolis_, presque

ruinée maintenant, est nommée _Manbedj_ par les Arabes. Les Syriens

l'appelaient _Maboug_; elle a été aussi nommée quelquefois par les

Grecs _Bambyce_ (Strab., l. 17, p. 748 et 751.). C'est sans aucun doute

une altération de sa dénomination syrienne.--S.-M.]

[Note 96: Il l'appelle θειοτάτος, _très-divin_.--S.-M.]

[Note 97: _Hiérapolis_ n'était pas sur l'Euphrate, mais à une petite

distance de ce fleuve, comme nous l'apprend Lucien (_de Dea Syria_,

t. 3, p. 451, ed. Hemsters.). Cet intervalle était cependant de

vingt-quatre milles romains, ou d'environ huit lieues, comme on le

voit dans la table de Peutinger. Gibbon se trompe donc en disant (t.

4, p. 474), qu'elle était presque sur les bords de l'Euphrate. On

traversait ce fleuve dans un endroit nommé _Zeugma_, c'est-à-dire

_le pont_. C'était là le passage militaire de l'Euphrate pour les

troupes envoyées d'Antioche contre les Perses. Ce lieu, où il ne se

trouve plus que des ruines, fut nommé par les Arabes dans le moyen

âge _Djisr-Manbedj_ ou simplement _Djisr_ (le Pont) ce qui est la

traduction du grec. Le savant d'Anville s'est trompé en plaçant la

situation de l'antique _Zeugma_ à _Roum-kalaah_, fort sur l'Euphrate,

très-loin au nord d'Hiérapolis et sur une route différente (D'Anville,

_l'Euphr. et le Tigre_, p. 7 et 8). Je suis entré dans de grands

détails sur la géographie de ces régions et de l'ancienne Syrie en

général, dans une _Histoire de Palmyre_ que je fais imprimer en ce

moment à l'Imprimerie royale. Faute de connaissances positives sur la

géographie de ce pays, tous les interprètes des auteurs anciens qui ont

parlé des opérations de Julien pendant son séjour à Hiérapolis, l'ont

fait d'une manière obscure, et comme si cette ville avait été située

sur l'Euphrate.--S.-M.]

[Note 98: On apprend de Zosime qu'un général nommé Hiérius fut chargé

du commandement de tous ces bâtiments de transport. Selon la chronique

de Jean Malala (part. 2, p. 17), Julien avait fait fabriquer à

Samosate des bâtiments de charge, πλοῖα, les uns en bois, διὰ ξύλων,

les autres en cuir, διὰ βυρσῶν. Il avait tiré ce renseignement d'un

auteur qui nous est entièrement inconnu d'ailleurs, d'un certain Magnus

de Carrhes, Μάγνος ὁ Κaῤῥηνὸς, qui avait accompagné Julien dans son

expédition.--S.-M.]

[Note 99: Julien dans sa lettre se contente de dire qu'_il les fit

prévenir de venir_, _s'ils le voulaient_, ὑπομιμνήσκων αὐτοὺς ἥκειν, εἰ

βούλοιντο.--S.-M.]

[Note latérale: IV.

Il passe l'Euphrate.

Amm. l. 23, c. 2.

[Ζοs. l. 3, c. 12.]

Theod. l. 3, c. 26.

Histoire du Bas-Empire. Tome 03 · 第 72 / 354 题