Il fut plus content des habitants de Batné[89], où il arriva après
une marche de huit lieues[90]. Cette ville, située en Syrie[91] dans
une plaine délicieuse, et peuplée de cyprès, était fort adonnée à
l'idolâtrie. L'empereur y respira avec plaisir l'odeur de l'encens
dont la fumée s'élevait de toutes parts. Il rencontrait à chaque pas
des victimes magnifiquement parées. Charmé de ce zèle il logea dans un
palais rustique qui n'était construit que de bois et de terre. Après
des sacrifices dont les signes parurent heureux à son imagination
satisfaite, au lieu de prendre le chemin de Samosate[92], capitale
de la Commagène, où il aurait trouvé un pont commode pour passer
l'Euphrate, il prit celui d'Hiérapolis, qui n'était éloignée de Batné
que de sept lieues[93]. Cette dernière route était plus courte pour
arriver au bord de l'Euphrate[94]. D'ailleurs, Hiérapolis, dont le
nom signifie _ville sacrée_, était fameuse par un ancien temple de
Jupiter[95]. Les habitants vinrent en foule à sa rencontre et le
reçurent avec joie. Il rendit d'abord ses hommages à Jupiter, et
alla loger chez Sopater, disciple d'Iamblique. Julien chérissait[96]
Sopater, parce que ce philosophe ayant plusieurs fois reçu chez lui
Constance et Gallus, il avait résisté aux sollicitations de ces deux
princes, qui le pressaient de renoncer à l'idolâtrie. C'était dans
cette ville que l'empereur avait marqué le rendez-vous de l'armée.
Au moment de son entrée, un portique, sous lequel campait un corps
de troupes, s'étant tout-à-coup écroulé, écrasa cinquante soldats,
et en blessa un grand nombre. Pendant les trois jours que Julien
passa à Hiérapolis[97], il fit rassembler toutes les barques qui se
trouvaient sur l'Euphrate à Samosate et ailleurs[98]. On y transporta
les provisions qui seraient nécessaires dans les pays déserts et
stériles qu'on aurait à traverser. Il rassembla quantité de chevaux et
de mulets; il envoya des exprès aux diverses tribus des Sarrasins, pour
les avertir de le venir joindre, s'ils voulaient être traités comme
amis des Romains[99]. Son armée, qu'il savait animer par une éloquence
militaire, montrait une ardeur extrême. Mais Julien ne comptait pas
moins sur le secret de l'exécution. Persuadé que tout ce qui sort de
la bouche du chef parvient bientôt aux oreilles des espions, qui se
dérobent à la plus exacte vigilance, il n'avait d'autre confident
que lui-même, et ne laissait transpirer aucun de ses projets. Il fit
prendre les devants à des coureurs, à dessein d'arrêter les transfuges,
et d'empêcher qu'ils ne portassent des nouvelles à l'ennemi. Enfin
il tenta pour la dernière fois d'engager tous ses soldats dans
l'idolâtrie. Plusieurs se laissèrent séduire par ses caresses; mais
la plupart étant demeurés fermes, il n'osa congédier ces fidèles
chrétiens, de peur d'affaiblir son armée.
[Note 89: Ce nom, d'origine syriaque, se retrouve dans la langue arabe,
et il sert à désigner _un lieu situé dans une vallée où les eaux
viennent se réunir_. Il s'applique par cette raison à un grand nombre
de localités.--S.-M.]
[Note 90: Ce lieu est appelé _Bathnis_ ou _Bannis_, dans les
itinéraires romains qui le mettent à vingt-sept milles de _Berhæa_ ou
_Halep_.--S.-M.]
[Note 91: Le nom de cette ville est barbare, dit Julien, mais le pays
est grec. Βαρβαρικὸν ὄνομα τοῦτο, χωρίον ἐϛὶν Ἑλληνικόν. Cette ville
était une autre Daphné, à cause de ses agréments. «Je n'ai rien vu
d'aussi beau dans votre pays, dit Julien à Libanius; j'en excepte
Daphné, à laquelle on la compare. Pour moi, je préférerais Batné à
l'Ossa, au Pélion, à l'Olympe, aux belles vallées de la Thessalie,
à Daphné même, sans ses temples de Jupiter Olympien et d'Apollon
Pythien.» Ce lieu, que les Arabes modernes ont nommé _Bab_, n'a rien
perdu de ses avantages. Le géographe Abou'lfeda (_tab. Syriæ_, p.
129, édit. Koehler), en parle de manière à justifier les éloges de
Julien.--S.-M.]
[Note 92: Ville grande et peuplée, μεγάλην καὶ πολυάνθρωπον πόλιν, dit
Libanius.--S.-M.]
[Note 93: La distance était plus considérable. La table de Peutinger
nous fait voir qu'il y avait trois petites stations entre Batné ou
_Bannis_ et Hiérapolis. D'abord quinze milles de Batné à _Thiltauri_,
puis douze milles jusqu'à _Bathna_, et enfin dix-huit milles de là à
Hiérapolis; en tout quarante-cinq milles; ce qui fait environ quinze
lieues. L'erreur est donc de moitié environ.--S.-M.]
[Note 94: Selon Zosime (l. 3, c. 12), Julien arriva le cinquième jour
de sa marche à Hiérapolis, πέμπτῃ δὲ τὴν Ἱεράπολιν ἡμέρα καταλαβών.
Cette indication est conforme à ce que l'empereur dit lui-même dans
sa lettre à Libanius. Le premier jour après son départ d'Antioche, il
arriva à Litarbes dans la Chalcidène. Le second à Bérhée, où il passa
un jour entier. C'est donc le quatrième qu'il arriva à Batné, et le
cinquième à Hiérapolis.--S.-M.]
[Note 95: Ἱερὸν ἀρχαῖον. Cette ville, déja métropole de l'Euphratèse,
devait être encore recommandable à Julien, par d'autres titres:
elle était, pour ainsi dire, le centre de toutes les superstitions
syriennes; c'est là que la grande déesse des Syriens était révérée
d'une manière particulière, et qu'elle recevait les hommages de presque
tous les peuples de l'Orient. On peut à ce sujet voir le curieux
Traité de Lucien sur cette divinité. La ville d'_Hierapolis_, presque
ruinée maintenant, est nommée _Manbedj_ par les Arabes. Les Syriens
l'appelaient _Maboug_; elle a été aussi nommée quelquefois par les
Grecs _Bambyce_ (Strab., l. 17, p. 748 et 751.). C'est sans aucun doute
une altération de sa dénomination syrienne.--S.-M.]
[Note 96: Il l'appelle θειοτάτος, _très-divin_.--S.-M.]
[Note 97: _Hiérapolis_ n'était pas sur l'Euphrate, mais à une petite
distance de ce fleuve, comme nous l'apprend Lucien (_de Dea Syria_,
t. 3, p. 451, ed. Hemsters.). Cet intervalle était cependant de
vingt-quatre milles romains, ou d'environ huit lieues, comme on le
voit dans la table de Peutinger. Gibbon se trompe donc en disant (t.
4, p. 474), qu'elle était presque sur les bords de l'Euphrate. On
traversait ce fleuve dans un endroit nommé _Zeugma_, c'est-à-dire
_le pont_. C'était là le passage militaire de l'Euphrate pour les
troupes envoyées d'Antioche contre les Perses. Ce lieu, où il ne se
trouve plus que des ruines, fut nommé par les Arabes dans le moyen
âge _Djisr-Manbedj_ ou simplement _Djisr_ (le Pont) ce qui est la
traduction du grec. Le savant d'Anville s'est trompé en plaçant la
situation de l'antique _Zeugma_ à _Roum-kalaah_, fort sur l'Euphrate,
très-loin au nord d'Hiérapolis et sur une route différente (D'Anville,
_l'Euphr. et le Tigre_, p. 7 et 8). Je suis entré dans de grands
détails sur la géographie de ces régions et de l'ancienne Syrie en
général, dans une _Histoire de Palmyre_ que je fais imprimer en ce
moment à l'Imprimerie royale. Faute de connaissances positives sur la
géographie de ce pays, tous les interprètes des auteurs anciens qui ont
parlé des opérations de Julien pendant son séjour à Hiérapolis, l'ont
fait d'une manière obscure, et comme si cette ville avait été située
sur l'Euphrate.--S.-M.]
[Note 98: On apprend de Zosime qu'un général nommé Hiérius fut chargé
du commandement de tous ces bâtiments de transport. Selon la chronique
de Jean Malala (part. 2, p. 17), Julien avait fait fabriquer à
Samosate des bâtiments de charge, πλοῖα, les uns en bois, διὰ ξύλων,
les autres en cuir, διὰ βυρσῶν. Il avait tiré ce renseignement d'un
auteur qui nous est entièrement inconnu d'ailleurs, d'un certain Magnus
de Carrhes, Μάγνος ὁ Κaῤῥηνὸς, qui avait accompagné Julien dans son
expédition.--S.-M.]
[Note 99: Julien dans sa lettre se contente de dire qu'_il les fit
prévenir de venir_, _s'ils le voulaient_, ὑπομιμνήσκων αὐτοὺς ἥκειν, εἰ
βούλοιντο.--S.-M.]
[Note latérale: IV.
Il passe l'Euphrate.
Amm. l. 23, c. 2.
[Ζοs. l. 3, c. 12.]
Theod. l. 3, c. 26.