Il eut lui-même occasion de s'apercevoir du peu de succès de son
éloquence. Le chef du conseil de Bérhée, irrité contre son fils de
ce qu'il avait embrassé la religion du prince, l'avait publiquement
déshérité et chassé de sa maison. Comme Julien approchait de la
ville[88], ce jeune homme alla se jeter à ses pieds pour lui demander
justice. L'empereur lui promit de le réconcilier avec son père. Dans
un repas qu'il donna aux magistrats de Bérhée, il fit placer à coté
de lui le père et le fils. Après quelques moments d'entretien: _Pour
moi_, dit-il au père, _je ne puis souffrir qu'on veuille forcer la
croyance des autres hommes, et exercer sur leur conscience une sorte
de tyrannie. N'exigez pas de votre fils qu'il suive, malgré lui, votre
religion; je ne vous oblige pas d'embrasser la mienne, quoiqu'il me
fût aisé de vous y contraindre. Quoi! seigneur, lui répondit le père,
vous me parlez de ce scélérat, de cet impie, qui a préféré le mensonge
à la vérité?_ A cette brusque repartie, l'empereur prenant un air de
douceur: _Faites trève à vos invectives_, lui dit-il, et se tournant
vers le jeune homme, il ajouta: _Je vous tiendrai lieu de père, puisque
le vôtre vous abandonne_.
[Note 88: La ville de Bérhée était dans la Cyrrhestique, province de la
Syrie septentrionale, qui tirait son nom de la ville de Cyrrhus. Selon
quelques historiens, Julien, en traversant ce canton, aurait ajouté un
martyr à ceux que son zèle contre le christianisme avait déjà faits.
Un solitaire nommé Domitius habitait une caverne dans cette province;
tout le monde s'y rendait pour recevoir sa bénédiction. Julien en fut
irrité; il fit dire au solitaire que, s'il avait choisi la retraite
pour plaire à Dieu, il ne devait pas tant rechercher l'empressement
des hommes. Domitius lui répondit qu'il ne pouvait chasser ceux que la
foi amenait vers lui. Julien fit alors boucher l'entrée de la caverne,
et le saint y perdit la vie. Selon la Chronique de Malala (part. 2,
p. 16), cet événement dont nous ne garantissons pas la vérité, serait
arrivé dans la ville de Cyrrhus. Il est impossible que Julien se soit
détourné autant de sa route pour passer par une ville si loin au nord
de Bérhée. La chronique Paschale (p. 298), dit seulement que ce fut
en traversant la Cyrrhestique, διὰ τῶν Κυῤῥεϛικῶν, ce qui serait plus
vraisemblable. On voit par un passage de saint Grégoire de Tours (_de
glor. mart._, p. 100), que de son temps le culte de Domitius, martyr de
Syrie, était très-répandu.--S.-M.]
[Note latérale: III.
Julien à Hiérapolis.
Jul. ep. 27, p. 399.
Amm. l. 22, c. 2.
Liban. or. 10, t. 2, p. 311.
Zos. l. 3, c. 12.
Chrysost. de Sto Babyla, et in Jul. et Gent. t. 2, p. 575.