L'attente des grands événements de cette année éveillait la
superstition. On croyait voir partout des présages; et comme les
songes, selon qu'ils sont gais ou tristes, indiquent la température
actuelle des humeurs, de même les chimères dont on s'occupait alors
n'ayant rien que de sombre et de funeste, marquaient la crainte et
l'inquiétude des esprits. On trouvait un fâcheux pronostic dans
l'inscription des statues et des images du prince, quoiqu'elle ne
présentât que les titres ordinaires: _Julianus Felix Augustus_. Le
comte Julien et le trésorier Félix étant morts depuis peu d'une manière
tragique, on regardait l'arrangement de ces trois mots comme une liste
mortuaire, où l'empereur était compris. Le premier jour de janvier,
pendant que Julien montait les degrés du temple du Génie, le plus
âgé des pontifes tomba mort à ses côtés. La mort subite du pontife
annonçait, disait-on, celle d'un personnage éminent. Les courtisans
appliquaient ce présage au consul Salluste: le peuple craignait
pour Julien même. On apprit dans ce même temps qu'un tremblement
de terre s'était fait sentir à Constantinople. Suivant les règles
de la divination, c'était un pronostic malheureux pour les guerres
offensives. On conseillait à Julien de renoncer à une entreprise contre
laquelle le ciel et la terre semblaient se déclarer. Les oracles des
sibylles qu'il avait envoyé consulter à Rome, lui défendaient aussi de
sortir cette année des limites de l'empire.
[Note latérale: XXX.
Julien persiste dans son dessein.
Amm. l. 23, c. 2.
Socr. l. 3, c. 21.
[Zos. l. 3, c. 25.]]
Julien esclave de la superstition, quand elle s'accordait avec ses
caprices, osait s'en affranchir lorsqu'elle venait à les contredire.
Il persista dans son dessein malgré ses dieux. Il se flattait, dit
Socrate, d'avoir l'ame d'Alexandre-le-Grand: chimère puisée dans la
doctrine de Pythagore et de Platon, et entretenue dans son esprit par
les philosophes de cour, la plus bizarre espèce de flatteurs. Comme
un autre Alexandre il se croyait né pour la conquête de l'Orient. Il
savait que les Perses ne pouvaient résister au froid, et que l'hiver
leur ôtait une grande partie de leur force et de leur courage: c'était
un proverbe, qu'un Perse n'osait en hiver montrer sa main hors de
sa casaque[51]. Le soldat romain, au contraire, affrontait toutes
les saisons. Julien résolut donc de ne pas attendre les chaleurs.
Plusieurs nations venaient lui offrir leurs services. Il répondit à
leurs ambassadeurs, que c'était aux Romains à défendre leurs alliés, et
non pas à recevoir des secours étrangers. Il prit à sa solde quelques
corps auxiliaires des Goths, comme des otages qui lui répondraient
de la tranquillité de toute la nation. Il fit sortir des quartiers
les troupes cantonnées en-deçà de l'Euphrate, et leur ordonna de
l'aller attendre au-delà du fleuve: ce qui fut promptement exécuté.
Croyant cependant avoir besoin d'Arsace, roi d'Arménie, il lui manda
d'assembler toutes ses troupes, et de se tenir prêt à marcher au
premier ordre[52].
[Note 51: Ἀλλ' οὐδὲ χεῖρα, τὸ τοῦ λόγου, βάλλοι ἂν τότε ἔξω τοῦ φάρους
Μῆδος ἀνήρ. Socr. l. 3, c. 21.--S.-M.]
[Note 52: _Solum Arsacem monuerat Armeniæ regem, ut, collectis copiis
validis jubenda opperiretur, quò tendere, quid deberet urgere, properè
cogniturus._ Amm. Marc., l. 23, c. 2.--S.-M.]
[Note latérale: XXXI.
[Lettre de Julien.]
[Muratori, anecd. Græca. p. 334.]]
--[C'est dans les termes les plus méprisants que Julien réclama les
secours d'Arsace, ou plutôt qu'il lui signifia ses ordres. Sans
daigner lui donner le titre de roi, il se contente de l'appeler le
satrape des Arméniens[53]. «Arsace, lui disait-il, aussitôt après la
réception de cet ordre, préparez-vous à marcher contre les Perses,
nos furieux ennemis. J'ai pris les armes avec le dessein de périr
dans cette expédition contre les Parthes[54], après leur avoir fait
tous les maux possibles, et m'être signalé par mes exploits, ou de
revenir couvert de gloire, après avoir élevé des trophées et subjugué
l'ennemi avec l'assistance des dieux. Sortez de votre nonchalance;
laissez-là toutes vos frivoles excuses; songez que ce n'est plus
maintenant le règne de ce Constantin, d'heureuse mémoire, ni celui de
cet efféminé de Constance, qui n'a vécu que trop long-temps[55], qui
vous enrichissait, vous et les Barbares vos pareils, des dépouilles
des plus illustres personnages[56]. L'empire appartient maintenant
à Julien, souverain pontife, César, Auguste, serviteur des dieux et
de Mars[57], le destructeur des Francs et des autres Barbares, le
libérateur des Gaules et de l'Italie. Si vous aviez quelque projet
contraire à votre devoir, je n'en serais pas étonné, car je sais que
vous êtes un homme rusé, un lâche soldat et un orgueilleux; vous en
donnez même des preuves actuellement, puisque vous gardez chez vous un
ennemi[58] du bien public, et que pour vous déclarer, vous attendez
la fortune de cette guerre. L'assistance des dieux nous suffit pour
détruire nos ennemis. Si le destin, dont la volonté est celle des
dieux mêmes, en ordonne autrement, je le braverai généreusement; vous
tomberez alors sans résistance sous la main des Perses; votre palais,
toute votre race et la souveraineté de l'Arménie seront renversés. La
ville de Nisibe partagera votre malheur, il y a long-temps que les
dieux du ciel[59] me l'ont fait connaître.» Au milieu de ces outrages,
il n'est pas difficile de démêler que la politique versatile d'Arsace
avait éveillé les soupçons de Julien. Il avait apprécié à sa juste
valeur le roi d'Arménie. Ce prince timide et inconstant, aussi méprisé
que méprisable, redoutait également les Romains et les Perses. Tour à
tour leur ennemi et leur allié, il n'avait jamais su, ni les servir,
ni leur nuire. Détesté de ses sujets, inquiet sur l'avenir, il n'avait
pu cacher les craintes que lui inspirait la lutte qui allait s'engager
entre les deux empires. Un ton aussi altier, et le tableau des malheurs
prêts à fondre sur lui si la victoire restait aux Perses, étaient
les seuls moyens de fixer ses irrésolutions. La suite fera voir que
Julien ne s'était pas trompé, et qu'il avait bien jugé Arsace. Il
n'était pas fâché non plus d'humilier un protégé de Constance, qui,
malgré l'honneur insigne et inouï jusqu'alors qu'on lui avait fait,
en lui permettant d'épouser une princesse du sang impérial, promise à
un empereur, ne savait témoigner sa reconnaissance que par une amitié
toujours chancelante. Le christianisme du roi d'Arménie fut sans doute
un dernier motif qui contribua à lui mériter les insultes de Julien.
Malgré une conduite aussi odieuse que criminelle, Arsace n'avait cessé
de persévérer dans la foi chrétienne, et rien ne put l'en détacher.
[Note 53: Cette lettre, découverte et publiée pour la première fois
par Muratori, et réimprimée ensuite dans la bibliothèque grecque de
Fabricius (1re édit. t. 7, p. 82.), est assez généralement regardée
comme supposée, par la seule raison qu'elle paraît indigne de Julien.
On la trouve inconvenante, pleine d'une vanité insupportable et même
impolitique. Toutes ces objections sont assez faibles; elles appuient
son authenticité plutôt qu'elles ne l'affaiblissent. Julien était
trop plein de la haute idée qu'il avait de la grandeur romaine, pour
ne pas traiter un prince de l'Orient comme il l'aurait été, selon
lui, au temps de Trajan ou de Marc Aurèle. La manière dont il avait
congédié les ambassadeurs de Sapor, en est une assez bonne preuve. Un
roi comblé de bienfaits par Constance, un chrétien enfin, ne devait
pas s'attendre à de plus grands égards. Julien lui reproche les
bienfaits de son prédécesseur, et, sans le blâmer de son christianisme,
pour ne pas démentir sans doute la tolérance dont il se vantait,
il ne manque pas de parler avec affectation des dieux, comme il le
faisait d'ailleurs en toute occasion. Des menaces et un grand étalage
de sa puissance, déplacés peut-être avec tout autre, ne pouvaient
être impolitiques avec un prince faible et inconstant comme le roi
d'Arménie. Quant à la prédiction qui semble être à la fin de la lettre,
elle doit peu surprendre. Il ne fallait pas être un grand prophète
pour prévoir que les Persans, plusieurs fois maîtres de l'Arménie
depuis un siècle, profiteraient de la défaite des Romains pour s'en
assurer la possession. Les trois siéges opiniâtres que Nisibe avait
soutenus sous le règne de Constance, étaient une preuve assez évidente
de l'importance que Sapor attachait à la possession de cette place, et
devait faire prévoir que si la fortune était favorable à ce prince, ce
serait contre elle que se dirigeraient ses premiers efforts. Arsace le
savait mieux que personne, puisque lui-même, quelques années avant,
avait conduit son armée au camp persan, devant cette ville. On pourrait
joindre encore d'autres considérations en faveur de l'authenticité
de cette pièce. Sozomène nous atteste (l. 6, c. 1), que Julien avait
effectivement adressé une lettre de cette espèce à Arsace, qu'il
qualifiait de _chef des Arméniens_, Ἀρμενίων ἡγουμένος, et pleine
d'invectives contre Constance. Les auteurs arméniens font aussi mention
d'une lettre envoyée à leur roi par Julien, conçue dans le même esprit,
et dans laquelle il se contentait de lui donner le titre de _kousagal_,
c'est-à-dire _gouverneur_ ou _satrape_.--S.-M.]
[Note 54: Quoique la puissance des Parthes fût détruite depuis plus
d'un siècle, on avait conservé l'usage de donner leur nom aux Perses.
On en pourrait trouver un grand nombre d'exemples dans les écrivains de
cette époque, et en particulier dans Ammien Marcellin.--S.-M.]
[Note 55: La Bletterie, premier traducteur français de cette lettre,
trouve que les paroles employées ici ont quelque chose d'impropre,
parce que Constance avait à peine quarante-quatre ans lorsqu'il mourut,
comme si on ne pouvait pas dire d'un prince dont on blâmait toutes les
actions, et qui avait occupé le trône vingt-cinq ans environ, qu'il
avait vécu trop long-temps.--S.-M.]
[Note 56: Τὰς τῶν εὐγεγονότων περιουσίας, _les richesses_ ou _les
possessions des nobles_. Julien veut sans doute indiquer les riches
présents que Constance avait faits à Arsace, et dont parle Amm.
Marc.(l. 20, c. 11 et l. 21, c. 6). Il a probablement aussi en vue
les biens possédés dans l'empire, par le roi d'Arménie qui, comme on
l'a vu liv. X, § 1, étaient exempts de charges, par une décision de
Constance. Toutes ces faveurs avaient, à ce qu'il paraît, été accordées
au roi d'Arménie, en considération de son mariage avec Olympias.
Cette alliance, regardée de mauvais œil dans tout l'empire, comme on
l'apprend de saint Athanase (_ad monach._ t. 1, p. 386), n'avait pas
eu vraisemblablement l'approbation de Julien. Il se pourrait donc
encore que les reproches qu'il adresse à Constance eussent rapport à ce
mariage.--S.-M.]
[Note 57: Julien avait une grande dévotion pour le dieu Mars. On pourra
remarquer ci-après, § 32, p. 42, un serment pareil dans la lettre
adressée au roi d'Arménie, qui a été conservée par l'historien arménien
Moïse de Khoren. On verra plus loin, p. 118, liv. XIV, § 33, à quelle
occasion l'empereur jura de ne plus offrir de sacrifices à cette
divinité.--S.-M.]
[Note 58: Il est difficile de deviner de qui Julien veut parler en cet
endroit. Il ne peut être question que d'un personnage considérable qui
avait mérité sa haine. Les détails de l'histoire de ce temps sont trop
mal connus pour qu'il soit possible de le désigner avec certitude.
Je suis fort porté à croire cependant qu'il s'agit du patriarche
Nersès. Son attachement à la foi catholique, qui lui avait déjà mérité
la haine de Constance, et qui lui attira plus tard celle de Valens,
pouvait exciter contre lui le zèle de Julien, au même titre que saint
Athanase.--S.-M.]
[Note 59: Τῶν οὐρανίων θεῶν. Cette expression était consacrée pour
désigner les dieux. On la retrouve dans une belle inscription en vers,
qui est actuellement au Musée royal de Paris. Cette inscription,
venue de Cyzique, faisait partie de la collection de marbres réunie
par le comte de Choiseul-Gouffier. Publiée pour la première fois par
Muratori (t. 1, p. 75), elle l'a été plusieurs fois depuis et avec plus
d'exactitude. Elle paraît être du deuxième siècle de notre ère, et elle
est adressée aux dieux de l'Égypte. Voyez Dubois, _Catalogue de la
collection Choiseul_, p. 74.--S.-M.]
[Note latérale: XXXII.
[Nouvelles menaces de Julien.]
[Faust. Byz. hist. d'Arm. en Armén. l. 3, c. 19.