Peu de temps après la translation de saint Babylas, la nuit du 22
octobre, le feu prit au temple d'Apollon à Daphné, que Julien faisait
alors décorer d'un magnifique péristyle: il consuma le toit et les
ornements sans endommager les murailles ni les colonnes. La statue
d'Apollon fut réduite en cendres. Quoiqu'elle ne fût que de bois doré,
à l'exception de la tête, du col, et peut-être des autres extrémités
qui étaient de marbre, c'était un ouvrage fameux, pareil en grandeur
au Jupiter d'Olympie[29]. On racontait que la beauté de cette statue
avait, du temps de Valérien, désarmé Sapor, roi de Perse, premier du
nom. Ce prince, qui, selon les dogmes de Zoroastre, avait en horreur
les temples et les statues[30], étant entré dans Daphné à dessein de
brûler le temple, frappé de la majesté du dieu, avait jeté son flambeau
et adoré Apollon. Le dieu était debout, tenant sa lyre d'une main, et
de l'autre une coupe d'or, dont il semblait faire une libation à la
terre. Quelques visionnaires prétendaient avoir quelquefois entendu
sur l'heure de midi les sons de sa lyre. Les statues des Muses, celles
du fondateur Séleucus Nicator et de plusieurs autres rois de Syrie,
les pierres précieuses dont le sanctuaire était enrichi, furent aussi
la proie des flammes. A la première alarme, Julien qui venait de se
mettre au lit, accourut tout éperdu. Son oncle, qui portait le même
nom que lui, et tous les païens d'Antioche se rendirent en diligence
à Daphné pour porter du secours. Ils ne purent qu'être les témoins
de ce désastre: la violence des flammes et les poutres embrasées
qui tombaient avec fracas, ne leur permettaient pas d'approcher. On
remarqua que l'embrasement avait commencé par le toit. Quelques-uns
l'attribuaient[31] à l'imprudence d'un philosophe, nommé Asclépiade,
qui était venu ces jours-là de bien loin rendre visite à Julien.
Il avait, disait-on, posé aux pieds de la statue une petite figure
d'argent de Vénus Uranie[32], qu'il portait partout avec lui; et après
avoir, selon sa coutume, allumé à l'entour un grand nombre de cierges,
il s'était retiré. Quelques étincelles s'étant élevées jusqu'au toit,
et rencontrant une charpente sèche et très-combustible, avaient produit
cet incendie. La cause était trop simple pour trouver crédit dans
un événement de cette importance. La plupart des chrétiens aimèrent
mieux croire que le feu était descendu du ciel; et des paysans qui
venaient alors à la ville, assurèrent qu'ils avaient vu tomber la
foudre. Julien au contraire se persuada qu'il ne fallait s'en prendre
qu'à la méchanceté des chrétiens, et à la négligence, peut-être même à
la collusion criminelle des gardiens du temple. En conséquence de ce
soupçon il fit appliquer à la question et les ministres et le principal
sacrificateur; mais il n'en put tirer aucun éclaircissement.
[Note 29: C'est Ammien Marcellin qui compare cette statue à celle
d'Olympie. _Simulacrum in eo Olympiaci Jovis imitamenti æquiparans
magnitudinem._ Amm. Marc. l. 22, c. 13. Selon Cédrénus, p. 306,
elle avait été faite par un statuaire célèbre nommé Bryxis ou
Bryaxis.--S.-M.]
[Note 30: Quoiqu'il soit vrai, en général, que les sectateurs de
Zoroastre dussent avoir un grand éloignement pour les représentations
des dieux, il n'en est pas moins certain que plusieurs des monuments de
la Perse, élevés en l'honneur des rois de la dynastie des Sassanides,
offrent les images de plusieurs des anges ou intelligences suprêmes
qui, portant en persan le nom d'_Ized_, c'est-à-dire _dieux_, pouvaient
être réellement assimilés aux dieux des Grecs et des Romains. Ainsi,
par exemple, sur un bas-relief de Nakschi Roustam (Ker Porter, _travels
in Georgia, Armenia, Persia, etc._, t. 1, p. 548. pl. 23), qui
représente le même Sapor dont il s'agit dans le texte de Lebeau, on
voit en face de lui l'image d'_Ormouzd_, à cheval, offrant au roi une
couronne, emblème de la victoire. _Ormouzd_ est qualifié du titre de
_dieu_ dans l'inscription grecque placée au-dessous. Cette inscription
est conçue ainsi: ΤΟΥΤΟ ΤΟ ΠΡΟΣΩΠΟΝ ΔΙΟΥ ΘΕΟΥ, c'est-à-dire: _Ceci
est l'image du Dieu Jupiter_ (Ormouzd). Les inscriptions en langue
syriaque et pehlvie, placées au-dessus, contiennent précisément la même
chose.--S.-M.]
[Note 31: Ce n'était, selon Ammien Marcellin, l. 22, c. 13, qu'un bruit
sans fondement, une vaine rumeur, _rumore levissimo_.--S.-M.]
[Note 32: Ce n'était pas une statue de cette divinité, mais comme nous
l'apprend Ammien Marcellin, l. 22, c. 13, de la Déesse Céleste, _Dea
Cœlestis_, c'est-à-dire de Junon. C'est là le nom que lui donnaient
ordinairement les Romains de cette époque. On l'appelait aussi _Regina
Cœlestis_, ou simplement _Regina_. Ces noms se trouvent souvent
sur les médailles impériales. Elle était la principale divinité
de Carthage, colonie romaine, comme elle l'avait été de Carthage
indépendante.--S.-M.]
[Note latérale: XVII.
Impiété du comte Julien.
[Amm. l. 22, c. 13.]
Chrysost. de Sto Babyla et contra Jul. et Gent. t. 2, p. 563.
Idem, in Mat. Hom. 4, t. 7, p. 47, et de laudibus Pauli, Hom. 4, t. 2,
p. 492.
Theod. l. 3, c. 11 et 12.
Soz. l. 5, c. 7.
Philost. l. 7, c. 10.