ESCLAVE.

Mme Gérard d'Houville (Mme Henri de Régnier) place ses personnages dans

la Louisiane, pays ardent où il y a des nègres et des négresses, et où

la femme, sensible à l'amour, dominée par la passion, semble avoir

vis-à-vis de l'amant une âme soumise d'esclave. Ici, la donnée

romanesque est peu de chose. Antoine Ferlier--que de noms français dans

la délicieuse Louisiane!--regagne, après un séjour en France, la terre

natale, et New-Orléans. Son premier soin est de chercher une jeune

femme, Grâce Mirbel, qui autrefois a été son amie; il en avait même fait

son esclave, la broyant sous ses caprices, lui enlevant jusqu'à la force

de se plaindre. Comme elle a souffert par lui! Il l'a tout à coup

abandonnée et, pendant quatre ans, pendant son séjour en France, n'a pas

même pris la peine de lui envoyer un mot de souvenir.

En quel état va-t il la retrouver? Redeviendra-t-elle sa chose? Un jeune

cousin de Grâce Mirbel s'est épris de la jolie cousine; il a dix-neuf

ans et toute l'ardeur d'un chérubin sensuel. La jeune femme a peur

d'Antoine Ferlier qu'elle revoit; elle se rappelle ses angoisses

anciennes et son esclavage dans lequel elle ne veut pas retomber.

Suppliante, elle conjure Charlie, le jeune chérubin, de la délivrer,

d'éloigner l'infernal Antoine. On apporte à Grâce le corps transpercé de

l'éphèbe amoureux qui s'est battu en duel, pour l'amour d'elle, avec son

rival. Derrière Charlie ensanglanté apparaît Antoine, et là, on ne sait

comment, redevenant esclave, obéissant à l'oeil implacable de l'ancien

amant, elle s'abandonne dans ses bras et reprend ses chaînes. C'est là

surtout une oeuvre de poète. Toute fois, pas de lyrisme désordonné dans

ces pages. Sous les magnoliers aux larges feuilles et sous les

citronniers, Mme d'Houville nous montre des êtres étranges, parfois un

peu pervers, mais en usant de mots habilement choisis et de jolis

apprêts. Elle fait avec raffinement et coquetterie la toilette de sa

phrase.

L'Illustration, No. 3238, 18 Mars 1905 · 第 20 / 30 题