Even the English were forced to admire the loyalty and charity [4]

of our Fathers, who, by showing themselves to the Portuguese, might

have caused the seizure of the ship, and had the English condemned

and executed as pirates. Before entering port they exacted from their

prisoners the promise not to denounce them, and to keep themselves

concealed during their entire sojourn at the Azores. While the

Portuguese were visiting the ship, the Fathers remained in the bottom

of the hold, where they escaped observation. This generosity and

loyalty in keeping their word so surprised the English that they

immediately changed their treatment of their captives, and took them

directly to England, where they publicly eulogized them.

The French ambassador, on hearing of their arrival, hastened to reclaim

them, and had them taken back honorably into their own country, in the

month of May, 1614.

This first voyage of our missionaries, apparently so futile, had,

however, fortunate results. Beside the experience acquired, of which

good use was made, the zeal of French catholics, revived by the stories

of the Fathers, created new resources; and as soon as the French colony

was delivered from the English, the Jesuits resumed their voyages to

Canada, where they finally founded one of the finest missions of the

Society.--[Carayon.]

[9] Lettre du P. Biard, au R. P. Christophe Baltazar, Provincial de

France a Paris.

(_Copiée sur l'autographe conservé aux Archives du Jésus à Rome._)

MON REVEREND PERE,

Pax Christi.

Enfin, par la grace et faveur de Dieu, nous voicy arrivez à Port-Royal,

lieu tant désiré, et après avoir paty et surmonté, pendant l'espace de

sept mois, force contradictions et traverses, que nous susciterent à

Dieppe quelques-uns de la pretendue religion, et sur mer, les fatigues,

orages et tourmentes de l'hyver, des vents et des tempestes. Par la

misericorde de Dieu et par les prieres de Vostre Reverence et de nos

bons Peres et Freres, nous voicy au bout de nostre course, et au lieu

tant souhaité. Voicy aussi la premiere commodité qui se presente pour

escrire à Vostre Reverence, et lui faire sçavoir de nos nouvelles et de

l'estat auquel nous nous retrouvons. Je suis marry que le peu de temps

de nostre arrivée en ce pays ne me permette pas d'en discourir, et

comme je désirerois [10] plus amplement, et de l'estat de cette pauvre

nation; neantmoins je m'efforceray de vous descrire non-seulement

ce qui s'est passé en nostre voyage, mais aussy tout ce qu'avons

peu apprendre de ce peuple depuis que nous y sommes, selon que, je

pense, tous nos bons seigneurs et amis avec Vostre Reverence (doivent)

l'attendre et le desirer.

Et, pour commencer par le préparatif de nostre voyage, Vostre Reverence

aura sceu l'effort que firent deux marchants de Dieppe de la religion

pretendue, qui avoient charge de fretter le navire, pour empescher que

n'y fussions reçus. Il y avoit jà quelques années que ceux qui avoient

commencé et continué le voyage de Canada, avoient desiré quelques uns

de nostre Compagnie pour s'employer à la conversion de ce peuple là; et

le feu Roy d'heureuse memoire Henry le Grand avoit assigné cinq cents

escus pour le voyage des premiers qui y seroient envoyés, quand le R.

P. Enmond Masse et moy, deputés pour ce voyage, après avoir salué la

Reyne Regente, entendu de sa propre bouche le saint zele qu'elle avoit

de la conversion de ces peuples barbares, reçu les susdicts cinq cents

escus pour nostre viatique, aydés aussi de la pieuse libéralité de

Mesdames les Marquises de Guercheville, Verneuil et de Sourdis, partis

de Paris, arrivasmes à Dieppe au jour que nous avait assigné [11]

Monsieur de Biancourt, fils de Monsieur de Potrincourt, pour nous y

prendre, sçavoir le 27 d'Octobre 1610.

Les deux susdicts marchants, aussitost qu'ils ouïrent que deux Iesuites

debvoient aller au Canada, s'adresserent à Monsieur de Biancourt[III.]

et luy denoncerent que si lesdicts Iesuites entroient au navire, ils

n'y vouloient rien avoir. On leur respondit que la venuë des Iesuites

ne leur nuyroit en rien; que, Dieu mercy et la Reyne, ils avoient

moyen de payer leur pension sans grever aucunement leur fret. Ils

persistent toute fois en leur negative; et quoyque Monsieur de Sicoine,

gouverneur de la ville, fort zelé catholique, s'en entremeslast de

bonne affection, si ne pût-il rien obtenir d'eux. A cette cause,

Monsieur Robbin,[IV.] le fils, autrement de Coloigne, associé avec

Monsieur de Biancourt pour le voyage, se delibera d'aller en Cour et

déclarer à la Reyne cet accrochement; ce qu'il fit. La Reyne sur cela

donna lettres addressantes à Monsieur de Sicoigne, à ce qu'il eust à

declarer la volonté du Roy à present regnant, être telle, et avoir

pareillement [12] esté telle celle du feu Roy d'eternelle memoire,

que lesdicts Iesuites allent en Canada; et par ainsy entendissent les

contrariants sur ce fait, qu'ils se trouveroient en opposition contre

le bon plaisir de leur Prince. Les lettres estoient fort affectueuses;

et plût à Monsieur de Sicoigne de mander à soy tout le consistoire, et

leur en faire lecture. Si est-ce que pour tout cela, les marchants sus

mentionnés ne voulurent en rien démordre; seulement fut accordé que,

laissant à part la question des Iésuites, on chargeroit promptement

le vaisseau, de peur que cet embarras et dispute n'apportast du

retardement au secours qui promptement debvoit estre donné à Monsieur

de Potrincourt.

Lors je pensois bien quasi toutes nos attentes estre mises au rouët, et

ne sçavois quelle clef nous en pourroit assez desgager. Mais Monsieur

de Coloigne ne desespera point; ains, se montrant de sa grâce toujours

plus ardent à poursuivre pour nous, fit entendre en Cour, par un

second voyage qu'il fit, y avoir bien moyen de debouter les susdits

marchants, sçavoir est, en leur payant leur marchandise, et ainsi

les dédommageant. Madame de la Guercheville, dame de grande vertu,

recognoissant cet expédient, et jugeant n'estre convenable à la piété

de la cour que pour si peu un oeuvre de Dieu fust arresté, et satan en

eust ainsi le [13] dessus, se délibera de faire un queste pour mettre

ensemble la somme de deniers requise, et le fist avec telle diligence

et si heureusement, par la pieuse liberalité de plusieurs des Seigneurs

et Dames de la cour, qu'elle assembla bientost quatre mil livres, et

les envoya à Dieppe. Ainsy lesdits marchants furent exclus de tout le

droict qu'ils eussent pû avoir sur le vaisseau, sans rien perdre, et

nous y fusmes introduits.

Cet affaire et plusieurs autres qui survinrent dans l'aprest de nostre

voyage, furent cause que ne pusmes partir de Dieppe avant le 26

janvier 1611. Monsieur de Biancourt, jeune seigneur fort accomply et

expert en la maryne, estoit nostre conducteur, et chef du vaisseau.

Nous estions 36 personnes dans un navire appelé _la Grace de Dieu_,

d'environ soixante tonneaux. Nous n'eusmes que deux jours de bon vent;

au troisiesme, nous nous vismes subitement, par un vent et marées

contraires, emportés jusques à cent ou deux cents pas des esquillons

l'isle d'Wytht, en Angleterre; et bien nous en print que nous y

rencontrasmes bon ancrage; sans cela resoluement c'estoit faict de nous.

Eschappés de là, nous relaschasmes à Hyrmice et depuis à Niéport; en

quoy nous consumasmes 18 jours. Le 16 de février, premier jour de

caresme, [14] un bon norouest s'élevant, nous donna moyen de partir,

et nous accompagna jusques hors de la Manche. Ors ont accoustumé les

mariniers, venant à Port-Royal, de ne point prendre la droite route

des isles Ouessants jusqu'au Cap de Sable, ce qui abregeroit beaucoup

le chemin; car en cette façon, de Dieppe à Port-Royal, n'y auroit

qu'environ mil lieues; ains leur coustume est de descendre vers le Sud

jusqu'aux Açores, et de là tirer au grand banc, pour du grand banc,

selon que les vents se présentent, viser au Cap de Sable, ou bien à

Campseaux, ou bien autre part. Ils m'ont dict que pour trois raisons

ils descendent ainsi aux Açores: la première pour esviter la mer du

nort, qui est fort haute, disent-ils; la seconde, pour s'ayder des

vents du sud, qui volontiers reignent le plus; la troisiesme, pour

assurer leur estime: autrement il est difficile qu'ils se recognoissent

et dressent leur voyage sans erreur. Mais nulle de ces causes a eu

effet quant à nous, qui neantmoins avons suivy cette coustume: non la

premiere, parce que nous avons experimenté tant de tempestes et la mer

si rude, que je ne pense pas y avoir beaucoup de gain, nort ou sud,

sud ou nort; non la seconde, parce que souvent, quand nous voulions le

Sud, le Nort souffloit, et à retours; non enfin la troisiesme, d'autant

que nous ne pusmes point voir ces Açores, quoyque nous fussions [15]

descendus jusqu'à 39 degrés et demy. Ainsi toute l'estime de nos

conducteurs s'embrouilla, et nous n'estions pas encore aux Açores du

grand banc, quand quelques-uns opinoient que nous l'eussions desjà

passé.

Le grand banc aux molües n'est pas, comme j'estimois en France, quelque

banc de sablon ou terre qui apparoisse hors de la mer, ains est une

grande lisiere de terre soubs l'eau à 35, 40 et 45 brasses, large en

quelques endroits de 25 lieuës. On l'appelle banc, parce que c'est là

premierement où venant des abismes de l'ocean, l'on trouve terre avec

la sonde. Or, sur le bord de ce grand banc, les vagues sont d'ordinaire

fort furieuses trois ou quatre lieues durant, et ces trois ou quatre

lieues on appelle les Açores.

Nous estions environ ces Açores le mardy de Pasques, quand nous

voicy en prouë notre ennemy conjuré, l'Ouest, avec telle furie et

opiniastreté, que peu s'en fallut que nous ne perissions. De huict

jours entiers, il ne nous donna relasche, adjoustant à sa malice le

froid et souvent la pluie ou la neige.

Naviger en ce traject de la Nouvelle-France, si dangereux et si

aspre, principalement en petits vaisseaux et mal munitionnez, est un

sommaire de toutes les miseres de la vie. Nous n'avions repos ni [16]

jour ni nuict. Si nous pensions prendre nostre refection, nostre plat

subitement eschappoit contre la tête de quelqu'un; un autre tomboit

sour nous, et nous contre quelque coffre, et tourneboulions avec

d'autres pareillement renversez; nostre tasse se versoit sur nostre

lict, et le bidon dans nostre seing, ou bien un coup de mer mandoit

nostre plat.

Monsieur de Biancourt m'honoroit de tant, que je couchois dans sa

chambre. Une belle nuict ainsy qu'estant au lict nous pensions prendre

quelque repos, voicy qu'un gentil et hardy coup de mer qui faussa

les fermetures de la fenestre, la rompt et nous vient couvrir bien

hautement; autant en eusmes nous une autre fois de jour. En outre,

le froid estoit si violent, et l'a esté plus de six semaines durant,

qu'à peine nous sentions nous d'engourdissement et de gel. Le bon Père

Masse a pati beaucoup. Il a demeuré quelques quarante jours malade sans

manger que bien peu, et quasi sans bouger du lict; encore vouloit-il

jeusner avec tout cela. Après Pasque, il meliora tousjours, Dieu mercy

de plus en plus. Pour moy, j'estois gaillard, quand mesme plusieurs des

matelots se rendoient, et la Dieu grâce, je n'ay jamais tenu le lict

pour mal que j'eusse.

Eschappés des tourmentes, nous entrasmes dans les glaces sur les Açores

du banc, degrez du nort 46. Aucunes des glaces sembloient des isles,

autres [17] des petits bourgs, autres des grandes églises ou dômes bien

haults, ou superbes chasteaux: toutes flottoient. Pour les esviter,

nous prismes au sud; mais ce fut tomber, comme l'on dict, de Charybdis

en Sylla, car de ces haults rochers, nous tombasmes en un pavé de

basse glace, la mer en estant toute couverte autant que la vue pouvoit

porter. Nous ne savions en passer; et n'eust esté la hardiesse de M. de

Biancourt, nos mariniers demeuroient sans expedient; mais il fit passer

outre, non obstant le murmure de plusieurs, par où la glace estoit plus

rare, et Dieu, par sa bonté, nous assista.

Le 5 de may, nous descendismes à Campceau, et eusmes le moyen d'y

celebrer la sainte messe après tant de temps, et nous sustenter de

ce pain qui nourit sans deffaut, et console sans fin. Depuis, nous

costoyames terre jusqu'à Port-Royal, et y sommes arrivés à bons et

heureux auspices le saint jour de Pencoste de bon matin, sçavoir est

le 22 de may,[V.] jour auquel le soleil entre dans les Iumeaux. Nostre

voyage avoit duré quatre mois.

Il n'est possible d'exprimer l'ayse que reçurent de nostre arrivée

Monsieur de Potrincourt et les siens, lesquels, durant tout cet hyver,

se trouvèrent [18] en de très-grandes necessités, comme je vous vais

declarer.

Monsieur de Potrincourt avoit accompagné son fils revenant en France

sur la fin de juillet 1610, et y estoit venu jusques au port Saint

Iean,[VI.] autrement dict Chachippé, distant du Port-Royal 70 lieuës

est et sud. Revenant et ayant redoublé le Cap de Sable, se trouvant en

la baye courante, accablé de fatigues, il fut contraint de ceder le

gouvernail pour un peu dormir, donnant mandement à celuy qui succedoit

de suivre toujours terre, jusqu'au plus profond de la Baye. Ce

successeur, ne sçay pourquoy, ne suyvit pas le commandement, ains peu

de temps après changea, et abandonna terre.

Le Sauvage Membertou, qui suyvoit dans sa chaloupe, fut estonné

de cette route; néanmoins, n'en sçachant pas la cause, n'en imita

pas l'exemple, et si n'en dit rien. Aussi arriva-t-il bientost à

Port-Royal, là où M. de Potrincour erra par six semaines en danger de

se perdre; car le bon seigneur, s'estant esveillé, fut bien esbahy de

se veoir en pleine mer, à perte de terre, dans une chaloupe. Il avait

beau regarder son cadran, car ne sçachant [19] quelle route son gentil

gouverneur avoit tenué, il ne pouvoit deviner ni où il estoit, ni où

il convenoit addresser. Un autre mal, sa chaloupe ne pouvoit aller à

la boline,[VII.] ayant esté, ne scay comment, brisée par les flancs.

Ainsi, voulust-il ou non, il estoit necessité à prendre toujours vent

derriere.

Un tiers inconvenient et grief: ils n'avoient de vivres. Néantmoins,

c'est une homme qui ne se rend pas facilement, et bonheur l'accompagne.

Donc, en cette perplexité de route, il se determina heureusement de

prendre au nord, et Dieu lui envoya ce qu'il souhaitoit, un favorable

Sud. Contre le mal de la faim, sa prudence luy servit; car il avoit

chassé et gardé certain nombre de cormorans.[VIII.] Mais quel moyen

de les rôtir en une chaloupe, pour les manger et garder? De bonne

fortune, il se trouva avoir quelque planche, sur laquelle il dressa

un foyer, et ainsi rotit son gibier, à l'ayde duquel il arriva à

Pentegouët, anciennement la Norembegue, et de là aux Etechemins, puis à

l'embouscheure du Port-Royal, où, par desastre, il pensa faire naufrage.

Il faisoit obscur quand il se trouva en cette entrée, et ses gens

commencerent à lui, contredire, [20] niant assurément que ce fust

l'embouscheure du Port-Royal. Luy ouït volontiers les opinions de ses

gens, et malheur qu'encore les suyvit-il, et aynsi prenant en bas de la

Baye Françoise, il s'en alla roder bien loing à la mercy des vents et

des marées. Cependant ses gens estoient bien en peine au Port-Royal, et

jà quasi tenoient-ils pour tout assuré qu'il fust peri; à cela aydoit

le sauvage Membertou, qui affirmoit luy avoir veu prendre vers la mer à

perte de vuë; d'où l'on inferoit, comme l'on croit autant facilement ce

que l'on craint comme ce que l'on ayme, que puisque tels ou tels vents

avoient régné, il estoit impossible qu'avec une chaloupe, il eust peu

eschapper. Et jà traitoit-on du retour en France. Or bien esbahis, et

ensemble bien joyeux furent-ils, quand ils virent leur Thésée, revenu

de l'autre monde; ce fut six semaines après son depart, au même temps

que M. de Biancourt arrivoit en France, le retour duquel estoit attendu

à Port-Royal pour tout Novembre de la même annèe 1610. Mais on fut

bien estonné, quand non seulement on ne le vit pas à Noël, mais aussi

on perdit espérance, à cause de l'hiver, de le revoir avant la fin

d'apvril ensuivant.

Cette fut raison pour quoy on se retrancha de vivres; mais ce

retranchement profitoit peu, d'autant que le Sieur de Potrincourt ne

rabattoit rien [21] de ses libéralités vers les Sauvages, craingnant

les aliener de la foy chrestienne. C'est un seigneur vrayment liberal

et magnanime, mesprisant toute recompense des biens qu'il leur fait;

de maniere que les Sauvages, quand par fois on leur demande pourquoy

ils ne lui redonnent quelque chose pour tant de biens qu'il leur faict,

ont de coustumes de respondre malitieusement: _Endries ninan metaij

Sagamo_: c'est-à-dire, Monsieur ne se soucie point de nos peaux de

castor. Néantmoins ils envoyoient par fois quelques pieces d'orignac,

qui aydoyent à toujours gagner le temps. Or, bon moyen pour espargner,

voicy que, l'hyver venu, leur moulin se glace, et n'y avoit moyen de

faire farine. Bon pour eux, qu'ils trouverent provision de pois et

febves; cette fut leur manne et ambroisie sept semaines durant.

Là estoit venu Apvril, mais non pas le navire, et lors le moulin eut

beau se glacer, car aussi bien n'y avoit-il rien pour la tremye. Que

fera-on? la faim est un meschant mal. On se met à pescher sur eau, et

fouiller soubs terre: sur eau, on eut des esplans et du harang; soubs

terre, on trouva de fort bonnes racines, qu'on appelle _chiqueli_, et

abondent fort en de certains endroits.

Ainsi contentoit-on aucunement cet importun crediteur; je dis

aucunement parce que, le pain leur [22] manquant, toute autre chose

leur estoit peu, et jà faisoit-on estat que, si le navire ne venoit

pour tout le mois de may, que l'on se mettroit par la coste en

recherche de quelques navires, pour repasser au doux pays de froment et

vignoble. C'estoyent les gens de Monsieur de Potrincourt qui parloient

ainsi; car pour luy, il avoit le courage, et si sçavoit bien les moyens

de faire attendre jusques à la saint Iean. Il n'en fut pas de besoing,

Dieu mercy, car comme dict est, nous arrivasmes le 22 de may. Or si,

à cette venue, l'allegresse de Monsieur de Potrincourt et de ceux de

l'habitation fut grande, ceux là le pourront conjecturer, qui sçavent

ce que c'est de la faim, du desespoir, de la crainte, de patir, d'estre

pere, et veoir ses entreprises et travaux à volleau.

Nous pleurasmes tous au rencontre, et nous estimions quasi songer;

puis, quand nous fusmes un peu revenus et entrez en propos, cette

question fut mise en avant, sçavoir: mon (de vrai) qui estoit le plus

ayse des deux, ou M. de Potrincourt et les siens, ou M. de Biancourt

et nous. De vray, nous avions bien tous le coeur bien eslargy, et

Dieu, par sa misericorde, donna signe d'y prendre plaisir; car, après

la messe et le disner, comme ce ne fusse qu'allée et venue du navire

à l'habitation et de l'habitation au [23] navire, chacun voulant

caresser, et estre caressé de ses amis, comme après l'hyver on se

resjouït du beau temps, et après le siége de la liberté, il arriva que

deux de l'habitation prindrent un canot des sauvages pour aller au

navire. Ces canots sont tellement faits que, si on ne s'y tient pas

bien juste et à plomb, aussitost on vire; arriva donc que, voulant

retourner dans le mesme canot du navire à l'habitation ne sçay comment

ne charrierent pas droict, et eux dans l'eau.

Le bonheur porta que pour lors je me promenois avec M. de Potrincourt

à la rive. Nous voyons l'accident, et, à nostre pouvoir faisions

signe avec nos chapeaux à ceux du navire, de courir au secours; car

de crier, rien n'eust proffité, tant le navire estoit esloigné, et le

vent faisoit du bruit. Personne n'y prenoit garde du commencement; de

maniere que nostre recours fut à l'oraison, et de nous mettre à genou,

n'y voyant autre remede; et Dieu eut pitié de nous. L'un des deux se

saisit du canot renversé, et se jette dessus; l'autre, à la parfin,

fut secouru d'une chaloupe, et tous deux ainsi retirez et sauvez nous

comblerent de liesse, voyant comme la bonté divine, par sa toute

parternelle douceur, n'avoit point voulu permettre que le malin esprit

nous enviast et funestast un si bon jour. A elle soit gloire à tout

jamays. Ainsy soit-il.

[24] Or maintenant il est temps qu'arrivés par la grâce de Dieu en

santé nous jettions les yeux sur le pays, et y considerions un peu

l'estat de la chrestienté que nous y trouvons. Tout son fondement

consiste après Dieu en cette petite habitation d'une famille

d'environ vingt personnes. Messire Iessé Flesche, vulgairement dict

le Patriarche, en a eu la charge, et, dans un an qu'il y a demeuré, a

baptizé quelque cent ou tant des Sauvages. Le mal a esté qu'il ne les

a pu instruire comme il eust bien désiré, faute de sçavoir la langue,

et avoir de quoy les entretenir; car celui qui leur nourrit l'âme

faut quand et quand qu'il se delibere de sustenter leur corps. Ce bon

personnage nous a fait beaucoup d'amitié, et a remercié Dieu de nostre

venue; car il avoit jà de longtemps resolu de repasser en France à la

premiere commodité; ce qu'il est bien ayse de faire maintenant, sans le

regret d'abandonner une vigne qu'il auroit plantée.

On n'a pû jusques à maintenant traduire au langage du pays la croyance

commune ou symbole, l'oraison de nostre Seigneur, les commandemens de

Dieu, les Sacremens et autres chefs totalement necessaires à faire un

chrestien.

Estant dernièrement au port Saint-Iean, je fus adverty qu'entre les

autres Sauvages, il y en avoit cinq jà chrestiens. Ie prends de là

occasion de leur [25] donner des images, et planter une croix devant

leur cabane, chantant un _Salve Regina_. Ie leur fis faire le signe

de la croix; mais je me trouvois bien esbahy, car autant quasi y

entendoient les non-baptizés, que les chrestiens. Ie demandois à un

chacun son nom de baptesme; quelques-uns ne le sçavoient pas, et

ceux-là s'appeloient _Patriarches_; et la cause est parce que c'est le

Patriarche qui leur impose le nom; car ils concluënt ainsy, il faut

qu'ils s'appellent _Patriarches_, quand ils ont oublié leur vray nom.

Il y eut aussi pour rire, car lorsque je leur demandois s'ils estoient

chrestiens, ils ne m'entendoient pas; quand je leur demandois s'ils

estoient baptizés, ils me respondoient: _Hetaion enderquir Vortmandia

Patriarché_; c'est à-dire: "Oui, le Patriarche nous a fait semblables

aux Normans." Or, appellent-ils Normans tous les Françoys hormis les

Malouins, qu'ils appellent Samaricois, et les Basques qu'ils disent

Bascua.

Le _sagamo_, c'est-à-dire le seigneur du port Saint-Iean, est un

appelé Cacagous, fin et matois s'il n'y en a point en la coste; c'est

tout ce qu'il a rapporté de France (car il a esté en France), et me

disoit qu'il avoit esté baptizé à Bajonne, me racontant cela comme

qui raconteroit d'avoir esté par amitié conduit à un bal. Sur quoy,

voyant le mal, et [26] voulant esprouver si je luy esmouverois point

la conscience, je luy demandois combien il avoit de femmes. Il me

respondit qu'il en avoit huict; et de fait, il m'en compta sept, qu'il

avoit là presentes, me les désignant avec autant de gloire, tant s'en

faut qu'avec honte, comme si je luy eusse demandé combien il avoit de

fils legitimes.

Un autre, qui cherchoit plusieurs femmes, comme je luy dissuadasse,

luy alleguant qu'il estoit chrestien, me paya de cette response:

_Reroure quiro Nortmandia_: c'est à-dire Cela est bon pour vous

autres, Normans. Aussi ne voit-on gueres de changement en eux après le

baptesme. La mesme sauvagine et les mesmes moeurs demeurent, ou peu

s'en faut, mesmes coustumes, ceremonies, us, façons et vices, au moins

à ce qu'on en peut sçavoir, sans point observer aucune distinction de

temps, jours, offices, exercices, prieres, debvoirs, vertus ou remedes

spirituels.

Membertou, comme celuy qui hante le plus M. de Potrincourt dés long

temps, est aussi le plus zelé, et montre le plus de foy; mais encore

il se plaint de ne nous pas assez entendre, et desireroit d'estre

prescheur, dit-il, s'il estoit bien instruict. Ce fut luy qui me fit

l'autre jour une plaisante repartie; car, comme je luy enseignois son

_Pater_, selon la traduction que m'en a fait M. de Biancourt, sur ce

[27] que je lui faisois dire: _Nui en caraco nac iquem esmoi ciscou_;

c'est-à-dire, donne-nous aujourd'huy nostre pain quotidien. "Mais,

dit-il, si je ne luy demandois que du pain, je demeurerois sans orignac

ou poisson."

Le bon vieillard nous contoit avec grande affection comme Dieu

l'assiste depuis qu'il est chrestien, et nous disoit que ce printemps,

luy arriva de patir grande faim luy et les siens; que sur ce il luy

souvint qu'il estoit chrestien, et par ce il pria Dieu. Après sa

prière, allant veoir à la riviere, il trouva des esplans à suffisance.

Et puisque je suis sur ce vieux sagamo, premices de cette gentilité, je

vous diray encore ce qui luy est arrivé cet hyver.

The Jesuit Relations and Allied Documents, Vol. 1: Acadia, 1610-1613 · 第 9 / 20 段