Et cependant dans la plupart des tableaux nouveaux, les caractères

individuels sont encore marqués avec une fermeté, une minutie même qui

ne saurait échapper à ceux qui ont vu travailler les nouveaux peintres,

qui ont regardé leurs peintures avec un peu d'attention.

La molle généralisation est plutôt le fait des peintres intellectuels

de décadence. Quels caractères individuels y a-t-il dans la peinture

d'un Henry de Groux qui généralise le sentiment décadent des imitateurs

de Baudelaire, dans les tableaux d'un Zuloaga qui généralise l'Espagne

conventionnelle des derniers romantiques? La véritable généralisation

comporte une individualisation plus profonde et qui vit dans la

lumière ainsi que dans les tableaux mêmes des impressionnistes à la

Claude Monet, à la Seurat (à la Picasso même), qui généralisent, leur

sincérité et ont renoncé à préciser les caractères superficiels. Il

n'y a pas un arbre, pas une maison, pas un personnage auquel les

impressionnistes aient gardé un caractère individuel.

C'est un peintre impressionniste qui, avant de faire un portrait,

commençait par dire qu'il ne le ferait point ressemblant.

Mais il y a une généralisation plus vaste encore et plus précise à la

fois. C'est ainsi que le portrait est une des branches importantes

de l'art des peintres nouveaux. Ils pourraient toujours garantir la

ressemblance et je n'ai jamais vu aucun de leurs portraits qui ne fût

ressemblant.

* * *

Quel souci de la réalité, des caractères individuels, ont bien pu avoir

des peintres comme Bouguereau, comme Henner?

Chez beaucoup de peintres nouveaux chaque conception plastique, est

encore individualisée dans la généralisation avec une patience qu'il

faut bien reconnaître.

Parce qu'ils ne se soucient ni de chronologie, ni d'histoire, ni de

géographie, parce qu'ils rapprochent ce qu'on n'avait pas rapproché,

parce qu'un Gleizes tente de dramatiser les objets qu'il dépeint en en

dégageant les éléments d'émotion artistique, on peut dire que le but de

leur art, est d'une précision sublime.

* * *

Toutes les figures des tableaux d'Albert Gleizes, ne sont pas la même

figure, tous les arbres, un arbre, tous les fleuves, un fleuve, mais

le spectateur, s'il peut s'élever jusqu'aux idées générales pourra

fort bien généraliser cette figure, cet arbre ou ce fleuve parce que

le travail du peintre a fait monter ces objets à un degré supérieur de

plasticité, a un degré de plasticité tel, que tous les éléments qui en

constituent les caractères individuels sont représentés avec la même

majesté dramatique.

* * *

La majesté, voilà ce qui caractérise avant tout l'art d'Albert Gleizes.

Il apporta ainsi dans l'art contemporain une émouvante nouveauté. On ne

la trouve avant lui, que chez peu de peintres modernes. Cette majesté

éveille l'imagination, provoque l'imagination et considérée du point de

vue plastique elle est l'immensité des choses.

* * *

Cet art est vigoureux. Les tableaux d'Albert Gleizes sont réalisés par

une force de même sorte que celles qui ont réalisé les Pyramides et les

cathédrales, qui réalisent les constructions métalliques, les ponts et

les tunnels.

Ces œuvres ont parfois ce côté un peu inhabile des grandes œuvres, de

celles que l'humanité met le plus haut parce qu'en effet le dessein de

celui qui les fit était toujours de faire le mieux possible. Et le plus

pur sentiment que puisse avoir de son art un artiste c'est de faire de

son mieux et c'en est un bas que de se contenter de réussir ses œuvres

sans effort, sans travail, sans avoir fait le mieux possible.

Mlle Marie LAURENCIN

Notre époque a permis aux talents féminins de s'épanouir dans les

Lettres et dans les Arts.

Les femmes apportent dans l'art comme une vision neuve et pleine

d'allégresse de l'univers.

Il y a eu des peintres femmes à toutes les époques, et cet art

merveilleux offre à l'attention, à l'imagination, des agréments si

délicats que l'on ne s'étonnerait point s'il y avait eu un plus grand

nombre de peintresses.

Le XVIe siècle italien a produit Sophonisba Angussola, célébrée par

Lanzi et Vasari. Paul IV et le roi d'Espagne se disputèrent ses

ouvrages. Il y en a à Madrid, à Florence, à Gênes, à Londres. Le Louvre

n'en possède point. Née à Crémone vers 1530, elle dépassa vite son

maître Bernadino, et, porta loin l'art du portrait. Les modernes ont

parfois attribué certains de ces tableaux au Titien lui-même. Après

avoir remporté les plus grands succès à la cour de Philippe II, elle

finit par se retirer à Gênes, où elle devint aveugle. Lanzi dit qu'elle

passait pour la personne de son siècle qui raisonnait le mieux sur les

arts, et Van Dyck, qui vint l'écouter, affirma qu'il avait plus appris

de cette vieille femme aveugle que du peintre _le plus clairvoyant._

Sophonisba Angussola, est jusqu'à présent l'exemple le plus élevé d'une

gloire féminine acquise grâce aux arts plastiques.

* * *

Mlle Marie Laurencin, a su exprimer, dans l'art majeur de la peinture,

une esthétique entièrement féminine.

Dès ses premières peintures, ses premiers dessins, ses premières eaux

fortes, bien que ces essais ne se signalassent que par une certaine

simplicité naturelle, on pouvait deviner que l'artiste qui allait

bientôt se révéler exprimerait un jour la grâce et le charme du monde.

Elle produisit alors des tableaux où les arabesques devenaient des

figures délicates.

Depuis ce temps, à travers ses recherches, on retrouve toujours cette

arabesque féminine dont elle a su garder intacte la connaissance.

Tandis qu'un Picasso se préoccupe, en exaltant le pittoresque encore

inconnu d'un objet, de lui faire rendre tout ce qu'il peut donner

comme émotion esthétique. Mlle Laurencin dont l'art est issu de ceux

d'Henri Matisse et de Picasso, s'adonne, avant tout, à exprimer la

nouveauté pittoresque des objets et des figures. Aussi son art est-il

moins sévère que celui de Picasso, art avec lequel cependant le sien

ne va pas sans analogies. C'est qu'il est la numération des éléments

qui composent son tableau. Elle s'attache ainsi à la nature, l'étudiant

avec acharnement, mais écartant avec soin ce qui n'est ni jeune, ni

gracieux, et les éléments inconnus des choses, elle ne les accueille

que s'ils apparaissent sous un aspect juvénile.

Je pense que c'est de propos délibéré qu'elle a orienté ainsi son art

vers la jeune nouveauté ou grave ou riante. L'esthétique féminine qui

ne s'est guère montrée jusqu'ici que dans les arts appliqués comme la

dentelle et la broderie avait avant tout à exprimer dans la peinture la

nouveauté même de cette féminité. Plus tard, il viendra des femmes qui

exploreront d'autres aspects féminins de l'univers.

Comme artiste, on peut placer Mlle Laurencin entre Picasso et le

douanier Rousseau. Ce n'est pas là une indication hiérarchique mais

une simple constatation de parenté. Son art danse comme Salomé entre

celui de Picasso, nouveau Jean-Baptiste qui lave les Arts dans le

baptême de la lumière, et celui de Rousseau, Hérode sentimental,

vieillard somptueux et puéril que l'amour amena sur les confins de

l'intellectualisme, c'est là que les anges vinrent distraire sa

douleur, ils l'empêchèrent de pénétrer dans l'affreux royaume dont il

était devenu le _Douanier_ et ce vieillard, finalement, ils l'admirent

dans leur troupe et il lui vint de lourdes ailes.

* * *

La jeunesse artistique a déjà témoigné de l'honneur où elle tient les

œuvres de ce pauvre vieil ange qu'était Henri Rousseau _le Douanier_,

qui mourut en 1910, à la fin de l'été. On pourrait aussi l'appeler le

maître de Plaisance, tant à cause du quartier où il demeurait qu'en

raison de ce qui rend ses tableaux si agréables à regarder.

Peu d'artistes ont été plus moqués durant leur vie que le Douanier

et peu d'hommes opposèrent un front plus calme aux railleries, aux

grossièretés dont on l'abreuvait. Ce vieillard courtois conserva

toujours la même tranquillité d'humeur et par un tour heureux de son

caractère, il voulait voir dans les moqueries mêmes l'intérêt que les

plus malveillants à son égard étaient en quelque sorte obligés de

témoigner à son œuvre. Cette sérénité n'était que de l'orgueil bien

entendu. Le Douanier avait conscience de sa force. Il lui échappa une

ou deux fois de dire qu'il était le plus fort des peintres de son

temps. Et, il est possible que sur bien des points il ne se trompât

point de beaucoup. C'est que s'il lui a manqué dans sa jeunesse une

éducation artistique (et cela se sent), il semble que, sur le tard,

lorsqu'il voulut peindre, il ait regardé les maîtres avec passion et

que presque seul d'entre les modernes, il ait deviné leurs secrets.

Ses défauts consistent seulement parfois dans un excès de sentiment,

presque toujours dans une bonhomie populaire au-dessus de laquelle

il n'aurait pu s'élever et qui contrastait un peu fort avec ses

entreprises artistiques et avec l'attitude qu'il avait pu prendre dans

l'art contemporain.

Mais à côté de cela que de qualités! Et il est bien significatif que la

jeunesse artistique les ait devinées! On peut l'en féliciter, surtout

si son intention n'est pas seulement de les honorer, mais encore de les

recueillir.

Le Douanier allait jusqu'au bout de ses tableaux, chose bien rare

aujourd'hui. On n'y trouve aucun maniérisme, aucun procédé, aucun

système. De là vient la variété de son œuvre. Il ne se défiait pas

plus de son imagination que de sa main. De là viennent la grâce et

la richesse de ses compositions décoratives. Comme il avait fait la

campagne du Mexique, il avait gardé un souvenir plastique et poétique

très précis de la végétation et de la faune tropicales.

Il en est résulté que ce Breton, vieil habitant des faubourgs parisiens

est sans aucun doute le plus étrange, le plus audacieux et le plus

charmant des peintres de l'exotisme. Sa _Charmeuse de Serpents_ le

montre assez. Mais Rousseau ne fut pas seulement un décorateur, ce

n'était pas non plus un imagier, c'était un peintre. Et c'est cela qui

rend la compréhension de ses œuvres si difficile à quelques personnes.

Il avait de l'ordre et cela se remarque non seulement dans ses

tableaux, mais encore dans ses dessins ordonnés comme des miniatures

persanes. Son art avait de la pureté, il comporte dans les figures

féminines, dans la construction des arbres, dans le chant harmonieux

des différents tons d'une même couleur, un style qui n'appartient

qu'aux peintres français, et qui signale les tableaux français où

qu'ils se trouvent. Je parle, bien entendu, des tableaux de maîtres.

La volonté de ce peintre était des plus fortes. Comment en douter

devant ses minuties qui ne sont pas des faiblesses, comment en douter

quand s'élève le chant des bleus, la mélodie des blancs dans cette

_Noce_ où une figure de vieille paysanne fait penser à certains

Hollandais.

Comme peintre de portraits, Rousseau est incomparable. Un portrait de

femme à mi-corps avec des noirs et des gris délicats est poussé plus

loin qu'un portrait de Cézanne. J'ai eu deux fois l'honneur d'être

peint par Rousseau, dans son petit atelier clair de la rue Perrel, je

l'ai vu souvent travailler et je sais quel souci il avait de tous les

détails, quelle faculté il avait de garder la conception primitive et

définitive de son tableau jusqu'à ce qu'il l'eût achevé et aussi qu'il

n'abandonnait rien au hasard et rien surtout de l'essentiel.

Parmi les belles esquisses de Rousseau, rien de si étonnant que

la petite toile intitulée _La Carmagnole._ (C'est l'esquisse du

_Centenaire de l'Indépendance_, sous lequel Rousseau avait écrit:

Auprès de ma blonde

Qu'il fait bon, fait bon, fait bon...)

Un dessin nerveux, la variété, l'agrément et la délicatesse des tons

font de cette esquisse un petit morceau excellent. Ses tableaux de

fleurs montrent les ressources de charme et d'accent qui étaient dans

l'âme et la main du vieux Douanier.

* * *

Au demeurant, on peut faire remarquer ici que ces trois peintres,

entre lesquels je n'établis aucune hiérarchie, mais dont je cherche

à discerner tout simplement les degrés de parenté soient des

portraitistes de l'ordre le plus élevé.

Dans l'œuvre génial de Picasso, les portraits occupent une place

importante et quelques-uns d'entre eux (le _portrait de M. Vollard_, le

_portrait de M. Kahnweiler_) prendront rang parmi les chefs-d'œuvre.

Les portraits du douanier Rousseau m'apparaissent comme des œuvres

prodigieuses, dont il nous est encore impossible de mesurer toute la

beauté. Les portraits, forment aussi une importante partie de l'œuvre

de Mlle Laurencin.

L'élément prophétique de l'œuvre d'un Picasso et l'élément intellectuel

qui, malgré tout, entrait dans la peinture de Rousseau, peinture

de vieillard, tout cela se retrouve ici transformé en un élément

pittoresque entièrement nouveau. Il est analogue à la danse et c'est en

peinture une numération rythmée infiniment gracieuse.

Tout ce qui jusqu'ici composait l'originalité, la délicatesse des arts

féminins dans la dentelle, la broderie, la Tapisserie de Bayeux, etc.,

nous le retrouvons ici transfiguré, purifié. L'art féminin est devenu

un art majeur et on ne le confondra plus avec l'art masculin. L'art

féminin est fait de bravoure, de courtoisie, d'allégresse. Il danse

dans la lumière et s'alanguit dans le souvenir. Il n'a jamais connu

l'imitation, il n'est jamais descendu aux bassesses de la perspective.

C'est un art heureux.

À propos d'un des tableaux les plus tendres de Mlle Laurencin, _La

Toilette_, M. Mario Meunier, alors secrétaire de M. Rodin et traducteur

excellent de Sapho, de Sophocle, de Platon, rapportait une anecdote

amusante. Il montrait au sculpteur quelques photographies représentant

des tableaux de l'école des Fauves, il s'y trouvait aussi, par hasard,

la reproduction du tableau de Mlle Laurencin: «Au moins, dit l'illustre

vieillard, en voilà une qui n'est pas qu'une _fauvette_, elle sait ce

qu'est la grâce, elle est serpentine.»

C'est cela même: la peinture féminine est serpentine et c'est peut-être

cette grande artiste du mouvement et des couleurs, la Loïe Füller, qui

fut le précurseur de l'art féminin d'aujourd'hui quand elle inventa ces

lumières successives où se mêlaient la peinture, la danse et la grâce

et que l'on appela justement: la danse serpentine.

Et c'est à propos d'une autre œuvre de femme que l'humeur perspicace de

Rodin a retrouvé ce mot là!

L'art féminin, l'art de Mlle Laurencin, tend à devenir une pure

arabesque humanisée par l'observation attentive de la nature et qui,

étant expressive, s'éloigne de la simple décoration tout en demeurant

aussi agréable.

Juan GRIS

Voici l'homme qui a médité sur tout ce qui est moderne, voici

l'artiste-peintre qui ne veut concevoir que des ensembles nouveaux, qui

ne voudrait dessiner, peindre que des formes matériellement pures.

* * *

Ses bouffonneries étaient sentimentales. Il pleurait comme dans les

romances au lieu de rire comme dans les chansons bachiques. Il ignore

encore que la couleur est une forme du réel. Et le voici qui découvre

les minuties de la pensée. Il les découvre une à une et ses premières

toiles ont l'aspect de préparations pour des chefs-d'œuvre. Peu à peu

les petits génies de la peinture se rejoignent. Les collines pâles

se peuplent. Les flammes bleuâtres des fourneaux à gaz, les ciels

aux formes retombantes de saules pleureurs, des feuilles mouillées.

Il conserve à ses tableaux l'aspect humide des façades nouvellement

repeintes. Le papier peint aux murs d'une chambre, un chapeau haut

de forme, le désordre des affiches sur un grand mur, tout cela peut

bien servir à animer une toile, à donner au peintre une limite dans

ce qu'il se propose de peindre. Les grandes formes acquièrent ainsi

une sensibilité. Elles ne sont plus ennuyeuses. Cet art d'ornement

s'acharne à recueillir pieusement et à ranimer les derniers vestiges

de l'art classique, tels que les dessins d'Ingres et les portraits de

David. Il atteint au style comme fit un Seurat sans rien avoir de sa

nouveauté théorique.

* * *

C'est certainement dans cette direction que cherche Juan Gris. Sa

peinture s'éloigne de la musique, c'est dire qu'elle s'efforce avant

tout à la réalité scientifique. Juan Gris a tiré des études qui le

rattachent à son seul maître, Picasso, un dessin qui parut d'abord

géométrique et qui est caractérisé jusqu'au style.

* * *

Cet art, s'il progresse dans la direction qu'il a prise, pourrait

aboutir non à l'abstraction scientifique mais à l'arrangement

esthétique qui, en définitive, peut être considéré comme le but le plus

élevé de l'art scientifique. Plus de formes suggérées par l'habileté

du peintre, plus de couleurs même qui sont aussi des formes suggérées.

On utiliserait des objets dont l'arrangement capricieux aurait un sens

esthétique qui ne serait point niable. Cependant, l'impossibilité qu'il

y a de mettre dans une toile, un homme en chair et en os, une armoire

à glace ou la Tour Eiffel, forceront le peintre à revenir aux méthodes

de la véritable peinture, ou bien à borner son talent à développer

l'art mineur de la montre--il y a aujourd'hui des vitrines de magasins

admirablement arrangées--ou encore celui du tapissier, à moins que ce

ne soit celui du jardinier-paysagiste.

Les deux derniers arts mineurs n'ont pas été sans influencer les

peintres, celui de la montre aura une influence analogue. Il ne causera

aucun tort à la peinture parce qu'il ne saurait se substituer à elle

pour la représentation des objets périssables. Juan Gris est trop

peintre pour renoncer à la peinture.

* * *

Nous le verrons peut-être tenter ce grand art de la surprise, son

intellectualisme et l'étude attentive de la nature lui fourniraient

des éléments imprévus dont le style se dégagerait comme il se dégage

aujourd'hui des constructions métalliques des ingénieurs: grands

magasins, garages, voies ferrées, aéroplanes. L'art n'ayant aujourd'hui

qu'un rôle social bien limité à remplir, il est juste qu'il se donne

la tâche désintéressée d'étudier scientifiquement et même sans aucun

dessein esthétique, l'immense étendue de son domaine.

* * *

L'art de Juan Gris est une expression trop rigoureuse et trop

pauvre du cubisme scientifique, issu de Picasso; art profondément

intellectualiste où la couleur n'a qu'une signification symbolique.

Cependant, tandis que l'art de Picasso est conçu dans la lumière

(impressionisme) celui de Juan Gris se contente de la pureté conçue

scientifiquement.

* * *

Les conceptions de Juan Gris prennent toujours une apparence pure et de

cette pureté s'élanceront, sans doute, un jour, des parallèles.

Fernand LÉGER

Fernand Léger est un des artistes bien doués de sa génération. Il ne

s'est pas attardé longtemps à cette peinture post-impressioniste qui

date d'hier à peine et nous paraît déjà si lointaine. J'ai vu quelques

essais de Léger à ses débuts dans l'art.

Baignades du soir, la mer horizontale, les têtes déjà parsemées comme

dans les difficiles compositions que seul avait abordées Henri Matisse.

Ensuite, après des dessins entièrement nouveaux, Léger voulut s'adonner

à la peinture pure.

Les bûcherons portaient sur eux la trace des coups que leur cognée

laissait aux arbres et la couleur générale participait de cette lumière

verdâtre et profonde qui descend des frondaisons.

* * *

L'œuvre de Léger fut ensuite une féerie où souriaient des personnages

noyés dans des parfums. Personnages indolents qui, voluptueusement,

transforment la lumière de la ville en multiples et délicates

colorations ombrées, souvenirs des vergers normands. Toutes les

couleurs bouillonnent. Puis, il en monte une vapeur et lorsqu'elle

s'est dissipée voilà des couleurs choisies. Une sorte de chef-d'œuvre

est né de cette fougue, il s'appelle _Le Fumeur._

Il y a donc, chez Léger, un désir de tirer d'une composition toute

l'émotion esthétique quelle peut donner. Le voilà qui amène un paysage

au plus haut degré de plasticité.

Il en écarte tout ce qui n'aide point à donner à sa conception l'aspect

agréable d'une heureuse simplicité.

Il est un des premiers qui résistant à l'antique instinct de l'espèce,

à celui de la race, se soient livrés avec bonheur à l'instinct de la

civilisation où il vit.

C'est un instinct auquel résistent beaucoup plus de gens qu'on ne

croit. Chez d'autres il devient une frénésie grotesque, la frénésie de

l'ignorance. Chez d'autres enfin, il consiste à tirer parti de tout ce

qui nous vient par les cinq sens.

Quand je vois un tableau de Léger, je suis bien content. Ce n'est pas

une transposition stupide où l'on a appliqué quelques habiletés de

faussaire. Il ne s'agit pas non plus d'une œuvre dont l'auteur a fait

comme tous ont voulu faire aujourd'hui. Il y en a tant qui veulent se

refaire une âme, un métier comme au XVe ou au XIVe siècle, il y en a

de plus habiles encore qui vous forgent une âme du siècle d'Auguste où

de celui de Périclès, en moins de temps qu'il faut à un enfant pour

apprendre à lire. Non, il ne s'agit point avec Léger d'un de ces hommes

qui croient que l'humanité d'un siècle est différente de celle d'un

autre siècle et qui confondent Dieu avec un costumier, en attendant de

confondre leur costume avec leur âme. Il s'agit d'un artiste semblable

à ceux du XIVe et du XVe siècle, à ceux du temps d'Auguste ou de

Périclès; ni plus, ni moins, et pour la gloire et les chefs-d'œuvre,

que le peintre s'aide, le ciel l'aidera.

* * *

Le sculpteur Manolo lorsqu'il traversait des temps difficiles se rendit

une fois chez un marchand de tableaux, qui avait alors la réputation de

protéger volontiers les talents inconnus.

Manolo avait l'intention de lui vendre quelques dessins et il se fit

annoncer.

Le marchand fit dire à Manolo qu'il ne le connaissait point.

«Allez dire à M. l'Expert que je suis Phidias» répliqua Manolo.

Mais le marchand fit encore répondre qu'il ne connaissait point ce nom

là.

«Alors, dites-lui que c'est Praxitèle qu'il n'a pas voulu recevoir.» Et

le sculpteur s'en alla.

* * *

Certes, Phidias ou Praxitèle ou Manolo pouvaient être là, mais on ne se

refait pas une âme à la Phidias. Et la plupart des hommes se déguisent.

On comprend bien comment il y a toujours si peu d'artistes modernes.

La plupart sont déguisés. Les Salons ne contiennent guère que des

accessoires de carnaval. J'aime les œuvres d'art authentiques. Celles

qui ont été conçues par des âmes qu'on n'a point refaites.

* * *

Vous voici belles, teintes, couleurs légères, et vous, formes en

ébullition; les plaisantes fumées sont l'emblème des civilisations.

Ce ciel de guingois, c'est le ciel de nos rues, on l'a découpé et on

l'a mis debout. La douceur infinie des toits couleur framboise. Et même

si une main avait six doigts, si cet homme avait trois pieds.

Ne croyez point qu'il y ait ici quelque mysticisme. Oh! je ne le

méprise point. Il m'épouvante dans l'admiration. Qu'il vienne, un jour,

ce grand artiste mystique; que Dieu lui commande, qu'il le force, qu'il

lui ordonne. Il sera là, peut-être est-il là, tout près, son nom, je le

connais, mais il ne faut pas le dire, on le saura bien un jour, il vaut

mieux ne pas le lui dire; quel bonheur pour lui: s'il pouvait ignorer

sa mission, ignorer qu'il souffre et aussi qu'il est toujours en danger

ici-bas!

* * *

Mais Fernand Léger, n'est pas un mystique, il est peintre, simple

peintre et je me réjouis autant de sa simplicité que de la solidité de

son jugement.

J'aime son art parce qu'il n'est point dédaigneux, parce qu'il ne fait

point de bassesses non plus et qu'il n'est point raisonneur. J'aime vos

couleurs _légères_ ô Fernand Léger. La fantaisie ne vous élèvera point

jusqu'à la féerie, elle vous procure cependant toutes vos joies.

Ici, la joie est dans le dessein aussi bien que dans l'exécution. Il

trouvera d'autres bouillonnements. Les mêmes vergers livreront des

colorations plus légères. D'autres familles s'éparpilleront comme

les gouttelettes d'une chute d'eau et l'arc-en-ciel viendra vêtir

somptueusement les minuscules danseuses du corps-de-ballet. Les gens

de la noce se dissimulent l'un derrière l'autre. Encore un petit

effort pour se débarrasser de la perspective, du truc misérable de la

perspective, de cette quatrième dimension à rebours, la perspective, de

ce moyen de tout rapetisser inévitablement.

Les Peintres Cubistes: [Méditations Esthétiques] · 第 2 / 3 段