[GU] Il était question depuis quelque temps d’une grande fête

chevaleresque et d’un magnifique tournoi qui devaient avoir lieu dans le

Champ de Mars.--M. le préfet de police a refusé son autorisation;--nous

nous permettrons de trouver que cette mesure de M. Delessert n’est pas

adroite.--Les gouvernements ne peuvent que gagner à ce que le peuple

s’amuse,--surtout,--comme dit l’héroïne de je ne sais quelle chanson

bouffone,--surtout quand il n’en coûte rien.

A moins que M. le préfet,--jaloux de ses droits, ne veuille contribuer

seul et exclusivement aux plaisirs et à l’amusement des Parisiens.

On raconte cependant que M. Delessert avait été, dans cette

circonstance, victime d’une mystification.

On aurait fait croire ce qui suit à M. le préfet de police:

[GU] Ce tournoi, où des chevaliers armés de toutes pièces devaient

jouter devant les dames,--selon les us et coutumes de l’ancien

temps,--cachait des desseins plus sérieux.--Un chevalier mystérieux

devait être au nombre des tenants,--vêtu d’une cotte de mailles et la

visière sévèrement baissée, absolument comme Richard Cœur-de-Lion

dans l’_Ivanhoé_ de Walter Scott.--Sur son bouclier aurait été écrite la

devise--_Déshérité_.

Après que le jeune prince aurait eu vaincu tous les champions qui se

seraient exposés à ses coups redoutables, tous, par un coup de théâtre,

se rangeant sous ses ordres, il aurait levé la visière de son casque, et

laissé voir aux spectateurs assemblés le duc de Bordeaux.

Alors, à la tête de ses fidèles chevaliers, il se serait porté sur le

château des Tuileries,--en essayant de soulever le peuple.

C’est ce que, assure-t-on, on a fait croire à M. Delessert.

[GU] La mer commençait à remonter;--le soleil couchant colorait de

teintes rouges et violettes le sable humide de la plage;--la mer unie et

calme,--blanchie seulement sur ses bords par la marée

montante,--semblait un grand manteau couleur d’aigue-marine avec une

frange d’argent,--mais que signifient de pareilles comparaisons?--A quoi

comparer la mer qui ne soit plus petit et moins beau qu’elle?--Elle

était d’un bleu pâle et verdâtre,--du soleil à mes yeux, s’étendait sur

l’eau un large sillon d’un jaune lumineux.

Le ciel,--au couchant,--entre des bandes de nuages, était du vert de

certaines turquoises,--les falaises se découpaient en noir sur la mer et

sur l’horizon.

Tout à coup,--au détour de la hève,--parut un bâtiment d’une forme noble

et majestueuse:--c’était le _Napoléon_, qui revenait au Havre.

Le _Napoléon_,--c’est-à-dire le bateau à vapeur à hélice,--le bateau à

vapeur sans ces roues incommodes qui ont rendu jusqu’ici les bâtiments à

vapeur impropres à la guerre;--le bateau à vapeur--qui marche à la

voile, quand le vent lui est favorable, aussi vite qu’un autre navire,

et qui continue sa marche avec son charbon et ses hélices sans se

ralentir quand le vent devient contraire,--en un mot, la réalisation

d’un problème longtemps nié et traité d’absurdité et de folie.

On lisait le lendemain dans plusieurs journaux:

«Le bateau à vapeur, nouveau modèle, le _Napoléon_, construit au Havre,

pour le compte de l’État, par M. Normand, est arrivé du Havre à

Cherbourg mercredi 21, dans l’après-midi, pour éprouver sa marche et ses

machines; il a fait ce trajet en sept heures. On sait que c’est le

premier bâtiment français auquel est appliqué le _nouveau système_ de

propulsion consistant en une _vis_ ou _hélice_ mue par la vapeur, et

qui, placée à l’arrière et immergée, tourne dans l’eau avec une vitesse

considérable, de manière à faire filer au navire dix à onze nœuds en

temps favorable. La force de cette hélice équivaut à un appareil

ordinaire de cent vingt chevaux.

»Il y avait à bord du _Napoléon_, pour constater le résultat des

expériences, une commission présidée par M. Conte, directeur général des

postes, et composée de MM. de la Gatinerie, chef du service de la marine

au Havre; Moissard, ingénieur des constructions navales et agent général

du service des paquebots de la Méditerranée; Allix, sous-ingénieur;

Bellanger, capitaine de corvette; Normand, constructeur, et Conte fils,

secrétaire.

»Le bâtiment a parcouru trois fois notre rade dans toute sa longueur.

MM. l’amiral préfet maritime, le sous-préfet de l’arrondissement, les

chefs de service du port, les ingénieurs des constructions navales, et

plusieurs officiers de la marine militaire et administrative, ont

assisté à ces essais. Le sillage a été de onze nœuds. Cette grande

vitesse témoigne assurément en faveur du _nouveau propulseur_.

»Le steamer le _Napoléon_, après avoir touché à Cherbourg et y avoir

pris quelques pièces d’artillerie, s’est rendu devant Portsmouth et

Southampton, où il a salué les forts. Ses saluts lui ont été rendus, et,

après avoir fait l’admiration des nombreux visiteurs qu’il a reçus à son

bord, il devait retourner au Havre, où il est attendu ce soir.»

Il y avait un homme qui n’était pas sur le _Napoléon_,--un homme qui

n’avait pas été admis à prendre sa part de cette promenade

triomphale,--un homme que les journaux ne nomment pas.

Cet homme était tout simplement Sauvage, l’inventeur des

hélices;--Sauvage, qui, depuis treize ans, travaille et lutte:

[mot illisible] deux ans, d’abord, pour trouver et appliquer son hélice;

ensuite, onze ans contre l’incrédulité, l’envie et la malveillance.

C’était Sauvage,--l’homme qui, depuis treize ans, a dépensé tout

l’argent qu’il avait,--toute la santé qu’il avait,--pour arriver à son

but.

D’abord, en construisant le _Napoléon_, on avait essayé, _à grands

frais_, de _perfectionner_ l’hélice de Sauvage,--_perfectionner_,

c’est-à-dire dépouiller l’inventeur;--c’est-à-dire faire en sorte--que

son brevet, qui n’a plus que quelques années à courir,--ne lui eût

rapporté que la ruine et les avanies de toutes sortes,--tandis que le

triomphe et l’argent seraient pour d’autres.

De perfectionnements en perfectionnements--on en est arrivé précisément

au point de départ, c’est-à-dire à l’hélice de Sauvage,--à l’hélice du

_Napoléon_.

J’eus en ce moment une des impressions les plus tristes que j’aie

ressenties de ma vie.

Je savais que Sauvage--était enfermé dans la prison du Havre pour une

misérable dette, contractée, sans doute, pour l’hélice, alors niée et

aujourd’hui triomphante.

On regardait avec fierté rentrer le _Napoléon_,--et personne, excepté

moi, peut-être, ne pensait à l’inventeur.

Le lendemain, les journaux disaient ce que je viens de copier plus haut.

J’allai voir Sauvage dans sa prison;--il s’était parfaitement

installé,--seulement, comme il étouffe dans une chambre fermée,--il

laissait ouverte, la nuit, la fenêtre de sa cellule;--mais les chiens de

la prison--aboyaient avec fureur contre cette fenêtre ouverte et

troublaient le repos de tous les prisonniers.--On lui enjoignit de

fermer sa fenêtre: il essaya d’obéir, mais en vain, à chaque instant, se

sentant suffoqué,--il se levait, ouvrait sa fenêtre, et les molosses

recommençaient leur vacarme.

Il prit un couteau et un morceau de bois,--et fit une machine qui,

lançant de très-loin aux chiens de l’eau et des boulettes de terre, les

obligea à se réfugier dans leur niche et les réduisit au silence.--Il

était heureux comme un roi de ce triomphe.

[GU] Depuis qu’il est en prison,--il joue du violon,--et il met de côté

les cordes qui se cassent--pour en faire toutes sortes de machines

ingénieuses.--Je trouvai sur sa fenêtre un bassin fait par lui avec une

feuille de zinc.--Dans ce bassin était un bateau construit avec un

couteau. Il avait trouvé tout simplement un moyen de diminuer et de

réduire à presque rien le poids d’un bâtiment à remorquer.

Sur des bouteilles--était un modèle d’hélices appliquées à l’air pour

faire un moulin;--l’une était en papier noirci; l’autre était formée

avec les plumes d’oiseaux qu’il avait attrapés sur le toit de la prison.

Et je le trouvai là ne se plaignant que d’une chose,--que le

_Napoléon_--ne répondît pas encore à ses espérances et à ce qu’il veut

de son hélice.

Quoi! M. Conte est venu au Havre et a monté le bateau à hélice, et il

n’a pas demandé où était l’inventeur de l’hélice!

Quoi! il ne s’est trouvé personne parmi tous ces hommes riches qui

étaient fiers d’aller montrer aux Anglais cette invention française, qui

allât demander à Sauvage la permission de lui prêter la somme nécessaire

pour sa mise en liberté!--Quoi! le ministre de la marine,--quoi! le roi

de France,--le laissent en prison depuis deux mois!

Est-ce donc ainsi qu’on récompense, en France, le génie et le dévouement

à une idée féconde?

C’est une tache pour un pays,--c’est une tache pour une époque,--c’est

une tache pour un règne.

[GU] Lorsque Molière, Boileau, Racine, Corneille écrivaient,--on les

comparait à Térence, à Juvénal, à Euripide et à Sophocle;--puis on

établissait clair comme le jour--qu’on n’avait jamais eu de bon sens

qu’en grec,--que toutes les idées grandes et nobles avaient été

exprimées en latin;--que, depuis la mort des auteurs anciens, le genre

humain était complètement idiot,--qu’il était incapable, désormais, de

faire une phrase de son cru--et que la seule chose qu’il pût essayer

était, à l’avenir, de traduire, de copier, d’imiter--les anciens.

Non pas que cette décadence eût été annoncée par quelque prodige;--le

soleil continuait à faire épanouir les fleurs,--à mûrir les fruits des

arbres;--l’intelligence humaine était seule arrêtée dans sa séve--et ne

produisait plus que des fleurs pâles et sans parfum, des fruits âpres ou

sans saveur.

Sous certains rapports, cependant,--on avait moins de modestie;--en

effet, on essayait bien parfois de rabaisser un peintre, en le comparant

à Apelles;--d’écraser un sculpteur avec Praxitèle,--mais cette tentative

ne réussissait que médiocrement.

On racontait bien des prodiges--de la flûte de roseaux de Marsyas, de

l’écaille de tortue à trois cordes (_testudo_), qui servait de lyre à

Orphée;

Des brins d’avoine (_avena_) et des tiges de ciguë (_cicuta_) sur

lesquels les anciens faisaient de si belle musique.

Mais cela n’avait que peu de succès,--les violons d’alors ne s’en

inquiétaient pas plus que les pianistes d’aujourd’hui; on se croyait en

progrès pour la musique;

Et ainsi pour l’art militaire,--et ainsi pour l’industrie et ainsi pour

les sciences.

Mais pour la poésie,--pour la littérature,--les modernes (Racine,

Molière, Corneille) n’étaient que tout au plus dignes d’imiter les

anciens,--ou d’expliquer leurs beautés.

Racine,--Molière,--Boileau,--Corneille, sont morts,--ils ont passé à

l’état d’anciens,--c’est-à-dire d’hommes qui ne prennent pas de part de

soleil, de gloire, ni d’argent;--ils servent aujourd’hui--précisément à

ce que servaient contre eux les anciens.

L’admiration exclamée pour les morts--n’est qu’un déguisement ordinaire

de la haine pour les vivants.

Un autre procédé qu’emploie quelquefois l’envie,--mais dont elle use

sobrement à cause qu’il est dangereux,--consiste à prendre un inconnu et

à l’élever contre ceux dont l’éclat l’offusque et l’irrite.

Le succès de M. Ponsard et de sa _Lucrèce_--a été fait beaucoup moins

pour lui que contre MM. Hugo, Dumas, etc.

Le procédé, comme je le disais, était dangereux--parce que M. Ponsard a

du talent.

Aussi l’envie a-t-elle d’avance attaché des cordes à son idole pour

abattre plus tard la statue qu’elle était forcée d’élever.

On n’a pas fait le succès de M. Ponsard seulement avec son talent;--pas

si imprudente! l’envie veut bien détruire quelqu’un, et pour cela rien

ne lui coûte, même de donner des louanges à un autre;--mais son

instrument d’aujourd’hui deviendra plus tard son ennemi, si, vu la

gravité des circonstances,--elle s’est crue forcée de se servir d’un

homme de quelque valeur, ce qu’elle évite dans les cas ordinaires.--Les

plus grands apologistes de la nouvelle _Lucrèce_--ont donc attribué une

partie du succès au choix du sujet, aux sentiments vertueux, à

l’imitation religieuse de Corneille;--de sorte que plus tard,--si M.

Ponsard s’avise de vouloir prendre tout de bon la place à laquelle on

l’élève aujourd’hui, on saura bien l’abattre au moyen de ses réserves

prudentes.

[GU] Je respecte tous les bonheurs;--je fais un détour dans la rue pour

ne pas déranger les enfants qui jouent aux billes;--dans la campagne,

pour ne pas effaroucher un oiseau qui a trouvé deux grains de chènevis.

C’est pourquoi j’ai hésité à dire ce que je pense de la pièce de M.

Ponsard.--Les hommes de talent se découragent facilement et on doit les

flatter.--Les ravissantes choses qu’ils ont conçues,--les rêves

brillants de leur imagination--sont toujours une critique assez terrible

de ce qu’ils ont écrit--pour qu’on puisse sans grand danger leur en

épargner d’autre;--ils savent assez--et ils sentent avec

désespoir--combien l’exécution d’une œuvre d’imagination reste

au-dessous de sa conception.

Telle une femme, après avoir conçu dans des extases célestes, enfante

avec douleur un enfant quelquefois assez laid;--et certes je me serais

tu, si l’on avait simplement proclamé M. Ponsard un des hommes de talent

de ce temps-ci.

Mais, loin de là, on a voulu dresser au nouveau venu une statue faite

des débris des statues brisées des dieux contemporains,--au lieu de la

lui tailler simplement dans un bloc neuf.

Je dirai donc ce qu’il me semble de la _Lucrèce_ de M. Ponsard.

La pièce manque totalement d’intérêt;--l’histoire de Lucrèce, trop de

fois prodiguée en thème à notre jeunesse, ne permet ni craintes ni

hésitations;--on sait parfaitement comment cela finira en prenant son

billet au bureau.

Je ne ferai pas à l’auteur une grande chicane sur ce défaut, qui

appartient à son sujet;--mais n’a-t-il pas contribué lui-même à perdre

les chances d’intérêt qui pouvaient rester à sa pièce--en mettant les

principaux personnages et le public dans la confidence de la feinte

folie de Brutus?--n’a-t-il pas renoncé volontairement à l’effet qu’eut

produit cette révélation, si,--la sibylle la faisant seulement

soupçonner quand elle lui dit:

«Salut à toi, Brutus, premier consul romain!»

elle n’avait lieu qu’à la dernière scène?

Pour ce qui est du style,--je ne déteste pas ces _latinismes_ que l’on a

trop reprochés à l’auteur;--cela a une force et une grâce

particulières.--Le vers de M. Ponsard, un peu traînant, a néanmoins une

sorte de noblesse et d’élégance bourgeoise qui ne s’élèvent pas

au-dessus d’un certain degré, mais qui ne descendent pas non plus

au-dessous.--Le sens est généralement clair.--Quelques pensées, les unes

spirituelles, les autres raisonnables et nettement exprimées,--m’ont,

avec quelques autres indices, laissé l’impression que, si la pièce de M.

Ponsard est loin de mériter l’enthousiasme dont elle a été l’objet,--M.

Ponsard a beaucoup plus de talent qu’il n’en a mis dans son ouvrage, qui

reste cependant une œuvre estimable sous beaucoup de rapports,--et je

serai bien étonné si M. Ponsard ne joue pas à l’envie, qui a cru se

servir de lui comme d’un instrument, le petit désagrément d’avoir

bientôt à chercher des instruments contre lui.

[GU] Il n’y avait rien de touchant comme d’entendre les gens de ce

temps-ci, qui donnent de si charmants exemples,--s’écrier que le

principal mérite de la tragédie nouvelle était dans les sentiments

d’honnêteté et de vertu qu’elle renferme.

Je ne crois pas qu’il y ait au théâtre une seule tragédie qui ne soit

fondée sur l’opposition du vice et de la vertu.--Les pièces de ce temps

réputées les plus immorales ont leurs personnages honnêtes et leurs

phrases vertueuses.--L’_Auberge des Adrets_ n’a-t-elle pas la femme de

Robert Macaire et son fils,--qui, avec le bon M. Germeuil,--offrent

l’ensemble de toutes les vertus sans en excepter une seule?

[GU] Si vous voulez ne voir dans cette pièce que Robert Macaire et

Bertrand,--reprochez alors à l’auteur de _Lucrèce_ le personnage de

Sextus Tarquin et celui de Tullie.

De tout temps la vertu a été au théâtre un emploi--et il y a eu des

acteurs engagés exprès pour les rôles vertueux--tant ils sont un des

éléments nécessaires et habituels du drame;--certes, les drames de la

Porte-Saint-Martin, tant décriés sous ce rapport,--ont produit plus

d’effet que l’on n’en attend d’ordinaire de bons exemples et surtout de

bons préceptes,--M. Moëssard,--ce bon M. Germeuil,--a tant joué de

rôles honnêtes dans les plus terribles mélodrames,--qu’il a fini par

mériter à la ville un prix Montyon pour des actes très-sérieusement

honorables.

[GU] Je profiterai de la circonstance pour dire une fois dans ma vie ce

que je pense de Lucrèce,--comme femme,--après avoir dit ce que j’en

pense comme tragédie.

Cet exemple éternel de la chasteté antique me paraît aussi mal choisi

que possible.

Sextus Tarquin menaçait Lucrèce, si elle résistait à ses désirs,--de la

tuer, et de tuer ensuite et de mettre auprès d’elle un esclave qu’il

assurerait avoir surpris dans ses bras; c’est à cette menace que céda la

femme de Collatin.

C’est-à-dire que Lucrèce sacrifia la chasteté à la réputation,--la vertu

à la vanité; qu’elle aima mieux être souillée que de passer pour l’être.

Je reviens un moment aux sentiments vertueux étalés, sous prétexte de

_Lucrèce_, par nos contemporains.--La Chambre des députés a été plus

loin;--elle s’est élevée contre un roman de M. E. Sue, publié dans le

_Journal des Débats_;--elle qui venait de nous offrir une foule

d’honnêtes exemples dans les élections de Langres, de Carpentras, etc.;

c’est, du reste, aux époques d’égoïsme et de corruption qu’on a vu de

tout temps afficher la pruderie féroce--et la _vertu tigresse_.

[GU] Au moment du malheur qui vient de frapper M. Odilon Barrot,--il m’a

été fait des révélations que j’ai recueillies avec empressement:--j’ai

vu pleurer sur ce pauvre père et prier pour lui en même temps que pour

sa fille Marie--des gens pour lesquels il a été bon et généreux dans

l’ombre et dans le silence.--S’il était des consolations pour une

pareille douleur, c’en seraient de plus sérieuses que celles qu’ont

voulu lui offrir quelques journaux dans les débats creux, dans les

luttes verbeuses de la tribune.

On assure que le roi a eu le bon goût et le bon cœur d’envoyer porter

des paroles de sympathie à ce père accablé--au sujet de la mort de cette

autre _Marie_,--qui laisse, comme la première, tant de regrets après

elle.

[GU] Il y a des sortes d’oiseaux sinistres qui ne sont pas, à mon gré,

poursuivis d’assez de haine et de mépris.

Chaque année, si des pluies inopportunes, si des chaleurs trop ardentes

viennent inspirer quelques craintes sur la récolte prochaine,--ils

espèrent une _disette_,--même peut-être une _famine_.--Mais ils n’ont

pas la patience de l’attendre,--ils accaparent les grains,--et, par

toutes sortes de ruses et de moyens honteux de leur part,--aidés de la

sottise publique--et de l’incurie de l’administration,--ils trouvent

moyen de donner tout de suite au peuple un avant-goût de misère et de

jeûne.

Quoi!--parce que le blé de cette année n’est pas encore en

fleurs,--parce que les pluies font craindre qu’il ne fleurisse pas

bien,--cela augmente la rareté et le prix du blé récolté il y a un an!

Comment ne recherche-t-on pas,--comment ne poursuit-on pas avec

persévérance les coupables auteurs de ces infâmes manœuvres, pour les

livrer à des peines sévères et méritées?

[GU] M. Villemain a dit: «Les professeurs de l’Université ne manquent

jamais une occasion de rappeler aux élèves ce qu’ils doivent à Dieu,--à

leurs parents,--au roi et à leur pays.»

M. Villemain sait bien que ce n’est pas vrai. En septième, on traduit

l’_Epitome historiæ græcæ_, et l’on fait des pensums;--en sixième, le

_de Viris illustribus_,--et l’on fait des pensums;--en cinquième,

_Cornelius Nepos_,--et le _Selectæ e profanis scriptoribus

historiæ_,--et l’on fait des pensums, etc., etc.--Mais de morale,--mais

de _devoirs_, mais de raison, pas un mot.--On appelle devoirs, au

collége, les thèmes et les versions,--et on n’en connaît pas d’autres.

[GU] Il est une alliance d’idées monstrueuses,--qu’il était réservé à

notre époque d’oser faire,--je veux parler d’_honneurs clandestins_.

Les _Guêpes_ ont déjà parlé de la manière honteuse dont on distribue

aujourd’hui les médailles après l’exposition de peinture.--Autrefois, le

roi lui-même--les distribuait publiquement,--et le _Moniteur_--imprimait

les noms heureux.--Aujourd’hui on apprend de temps en temps, tantôt par

un journal, tantôt par un autre, que M. un tel ou madame trois étoiles a

reçu une médaille d’or pour un _tableau remarqué_ à l’exposition.

On ne saurait croire combien d’images grotesques sont ainsi honorées

d’une récompense que l’on déshonore. Quelques médailles méritées--sont

données par je ne sais quel subalterne, qui écrit au peintre désigné de

venir chercher sa médaille chez lui. Si le peintre n’a pas d’amis dans

quelque journal,--personne ne sait rien du prix qu’il a obtenu.

Il en est de même de la croix d’honneur.--Il arrive à chaque instant

qu’on la voit si grotesquement figurer à certaines boutonnières,--qu’on

n’ose pas même féliciter les nouveaux décorés, qu’on suppose embarrassés

de leur première sortie. On en est venu au point, cependant, d’être un

peu honteux d’une semblable prostitution;--beaucoup de noms de

légionnaires ne sont pas inscrits au _Moniteur_. Mais cet effet de la

honte tourne au profit de l’audace. C’est par pudeur que l’on évite le

contrôle qu’amènerait la publicité. Mais une fois ce contrôle évité, on

n’a plus besoin de se gêner. Et on ne se gêne plus.

M. Donatien-Marquis et M. Lherbette, députés, ont demandé hautement à la

Chambre la suppression de ces honneurs honteux et clandestins,--et

l’insertion au _Moniteur_ de tous les noms des légionnaires.--La Chambre

n’a tenu aucun compte de cette proposition.

Pendant qu’on imprime les _Guêpes_, je remarque que le _National_ est

revenu avec une honorable humilité sur ce qu’il avait dit au sujet du

malheur arrivé à M. Lacave-Laplagne.

[GU] Les journaux annoncent que Trouville fait construire un

théâtre;--je ne crois pas que Trouville ait raison. Ce qu’on va voir à

Trouville, c’est la mer, c’est le départ et l’arrivée des

pêcheurs;--c’est la Touque, cette jolie petite rivière qui tombe dans la

mer; c’est la belle plage découverte à la marée basse, et placée si

admirablement pour voir coucher le soleil.--Mais que voulez-vous que

fassent les Parisiens d’une troupe de comédiens de huitième ordre que

vous rassemblerez avec grande peine?

Savez-vous ce qui a fait depuis dix ans la fortune de Trouville? C’est

son isolement, c’est son aspect calme, c’est tout ce que vous vous

efforcez de lui faire perdre.--C’est que ce n’étaient pas des _bains de

mer_.

Trouville est déjà loin d’avoir le charme que nous y trouvions il y a

une douzaine d’années,--à l’époque où nous découvrions Trouville et

Étretat,--sans compter que tout y est maintenant aussi cher qu’à Dieppe

ou au Havre.--Le conseil municipal de Trouville semble avoir en vue ce

que disait une femme du monde en traversant une grande forêt;--on lui en

faisait admirer la fraîcheur, le calme et le silence; on lui faisait

admirer les dômes de verdure d’où tombaient des chants d’oiseaux.

--Oui, dit-elle, c’est très-joli; j’aime, comme vous, les forêts et les

rivages;--mais quel malheur que ces choses-là ne se rencontrent qu’à la

campagne!

Comme on ne peut guère amener la mer à Paris, on cherche à mettre au

bord de la mer tout ce qu’on peut de Paris.

[GU] Il est remarquable que, dans un siècle où l’on se pique

d’incrédulité, les journaux publient l’annonce qu’on va lire--et que la

profession de pythonisse soit encore une profession lucrative.

«Madame Declaire-Alzin, phrénologue-nécromancienne,--telle rue, tel

numéro, reçoit depuis neuf heures du matin jusqu’à sept heures du

soir;--prix modérés.»

[GU] Les circonstances atténuantes vont leur train.

André Petit frappe son père à plusieurs reprises--et le menace de le

tuer devant de nombreux témoins.--Le jury, ayant égard à ce que si

l’accusé a frappé et menacé un homme--cet homme est son père,--et que ce

sont des affaires de famille, et, en outre, considérant qu’André Petit a

déjà été deux fois condamné pour vol; que c’est un très-mauvais

sujet;--qu’on ne peut attendre d’un voleur obstiné et d’un mauvais sujet

des actions bien vertueuses,--et qu’il serait même injuste de les exiger

de lui;--le jury s’empresse d’admettre en sa faveur des circonstances

atténuantes.

Les guêpes ­— séries 3 & 4 · 第 45 / 47 段