des coups de son fils; le fils était dans un état d’ivresse complet, et
ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que les témoins qui ont
reproduit les griefs de Bonaffoux ont déclaré, les uns, qu’il leur avait
dit que son fils l’avait menacé pour arracher son vote en faveur de M.
Ardoin; les autres, en faveur de M. Allier, d’où résulte une grande
incertitude sur les faits en eux-mêmes, et par conséquent sur la valeur
des témoignages et sur l’intention des plaintes.»
Bonaffoux a battu son père;--mais pour qui et pourquoi a-t-il battu son
père?--en général, quand on bat son père, c’est pour quelqu’un ou pour
quelque chose.
[GU] «Cet arrêt déclare _simulés_ les actes en vertu desquels ces sept
électeurs auraient acquis, en mars et avril 1841, de M. Ardoin,
candidat, l’usufruit, pendant neuf années, de pièces de terre situées à
Saint-Ouen et à Clichy, et reconnaît fausses et contradictoires les
explications données par eux.»
Oh! diable, ceci est laid;--c’est, je crois, maintenant,--M. Allier qui
est le plus honorable de ces deux messieurs.
[GU] «On disait que M. Ardoin était venu de Paris avec deux cent mille
francs pour gagner les électeurs; et l’un d’eux, en effet, était venu
chez Jouve lui demander trois mille francs sur cette somme. _J’en veux
ma part_, aurait-il dit naïvement.
[GU] «Chevalier, adjoint. Celui-ci avait reçu en prêt, de M. Ardoin, une
somme de huit cents francs pour trois ans, sans intérêts. Il vota, le
premier jour, pour M. de Bellegarde, que les amis de M. Allier portaient
à la présidence du collége. Il paraîtrait qu’on avait donné à cet
électeur un mot d’ordre qui ne se serait pas retrouvé dans les bulletins
énoncés. Aux reproches de M. Jouve, le sieur Chevalier aurait répondu:
«Je ne voterai pour M. Ardoin que si, au lieu d’un prêt de huit cents
francs, on le convertit en don, en déchirant mon obligation.»
»Chevalier aurait raconté ce fait en présence de cinq à six témoins. Et
l’obligation a été déchirée. Chevalier aurait même ajouté: «Je dois
mille francs à M. Julien, et j’aurais voulu acquitter cette dette.» Il a
voté le deuxième jour pour M. Ardoin.»
Les parts ne sont pas égales,--nous avons vu tout à l’heure un électeur
qui demande trois mille francs. M. Chevalier fait la chose pour huit
cents francs.--C’est un gâte-métier.
[GU] «Si M. Ardoin ne faisait rien par lui-même, il laissait faire des
agents dévoués. Le nommé Martin, repris de justice; le nommé Trinquier,
sous le coup des réserves du ministère public pour altération de
signature, allaient l’un et l’autre offrant de l’argent à qui voudrait
en recevoir.»
C’est peut-être la première fois que ces deux messieurs offraient de
l’argent au monde,--leurs antécédents judiciaires semblent, en effet,
annoncer des exercices tout opposés.
[GU] «Ces personnes ont ajouté: «Si nous ne votions pas pour M. Ardoin,
dès le lendemain même de l’élection nous serions poursuivis à
outrance.»
Il est bon de se faire corrompre, mais il faut être honnête.--Vous avez
promis de vous déshonorer; un honnête homme n’a que sa parole,--si vous
y manquez et que ça tourne mal,--tant pis pour vous.
[GU] M. Ardoin lui-même s’en est expliqué devant nous en ces termes:
«Les électeurs qui votaient pour moi étaient hébergés chez Gauthier et
chez Bellotte. Il y avait table ouverte pour dîner et pour déjeuner, à
mes frais. C’était connu, je ne m’en suis pas caché. On peut bien
traiter ses amis. Le préfet m’a fait une affaire en 1839, parce que
j’avais amené mon cuisinier. Je crois que je le ferai encore.» M. Ardoin
a ajouté qu’il avait habité l’Angleterre, et que là on faisait bien
autre chose.»
Attendez un peu,--nous ne faisons que commencer,--et nous commençons
bien;--l’Angleterre n’est pas arrivée du premier coup où elle en est.
[GU] «Il n’a pu s’élever d’hésitation dès lors parmi les membres de la
commission d’enquête que sur la manière de caractériser ces actes, et
l’intention qui les avait inspirés. Les uns ont voulu les qualifier de
_manœuvres coupables_, les autres de _tentatives de corruption_. La
majorité de la commission a adopté une expression générale, qui comprend
cette double pensée, et les a déclarés _faits de corruption
électorale_.»
Cette pauvre commission a dû, en effet, se trouver bien embarrassée;--il
paraît que ce que ces messieurs ont fait ne constitue pas des
_manœuvres coupables_,--ni des _tentatives de corruption_.--Quel
bonheur que la commission ait enfin trouvé--le mot,--le vrai mot,--le
seul mot qui rende exactement la chose!--Cependant cette phrase rappelle
un peu la fameuse distinction d’Odry entre les chiquenaudes, les
pichenettes et les croquignoles.
[GU] «La minorité a dit qu’elle désapprouvait hautement, comme la
majorité, les faits à la charge du concurrent de M. Allier (ah! c’est
M. Ardoin qui ne sera pas honorable), mais qu’il lui était impossible de
ne pas voir des actes d’intimidation dans l’ensemble des faits qui
avaient caractérisé l’élection, notamment les actes relatifs à Ardoin de
Briançon, à Bonnaffoux et à Chevalier. Ces actes ont été en quelque
sorte avoués par M. de Bellegarde et par Joubert (M. Ardoin redevient
honorable). La minorité a ajouté qu’il résultait de l’enquête qu’un
grand nombre de bulletins, portant des désignations particulières,
avaient été écrits en faveur de M. Allier; et que si on n’avait pas
découvert la preuve matérielle d’un concert, d’un registre et d’un
contrôle, tout portait à croire que ce concert et ce contrôle avaient
existé, particulièrement de la part des trois membres composant le
comité électoral de M. Allier, placés tous trois auprès du bureau du
président du collége, au moment du dépouillement du scrutin, de manière
à pouvoir lire tous les bulletins qui portaient des désignations et à
constater leur origine. (M. Ardoin continue à redevenir honorable.)
Cette circonstance, réunie à d’autres indices, fortifiait la minorité
dans la conviction où elle était qu’une atteinte sérieuse avait été
portée au secret des votes, à la liberté de l’élection; et que, pour
mettre un terme à l’abus possible des bulletins avec des désignations,
par une sanction sérieuse, elle était d’avis d’annuler l’élection de M.
Allier. (Honorable M. Ardoin!)
»La majorité, au contraire, est d’avis que l’élection a été libre et
pure, et vous propose l’admission de M. Allier.»
Oh! mon Dieu!--voilà M. Ardoin qui n’est plus honorable du tout;--c’est
maintenant M. Allier,--qui, du reste, a bien manqué de ne l’être pas.
On a trouvé généralement cette conclusion de la commission: _l’élection
a été libre et pure_,--un peu facétieuse.
[GU] ÉLECTION DE LANGRES.--Parlez-moi de Langres, à la bonne
heure,--voilà un endroit où les choses se passent beaucoup mieux.
«Une multitude d’agents parcoururent la ville et les campagnes, obsédant
les électeurs de promesses, de menaces, offrant des voitures pour se
rendre à l’élection, et leur indiquant les auberges et les cafés où ils
devaient être défrayés, et, de plus, dénigrant les compétiteurs de M.
Pauwels, en les qualifiant d’aristocrates et de gentilshommes voulant la
ruine du pays.
»La veille de l’élection on avait accaparé toutes les voitures et les
chevaux de louage du chef-lieu pour amener, dès le matin, tous les
électeurs de la campagne dont on redoutait l’indépendance du vote; et
ensuite, placés dans les maisons et auberges où ils étaient gardés à
vue, on les extrayait de leur retraite dans un état voisin de l’ivresse,
et on les accompagnait ainsi au bureau de l’élection.»
M. Ardoin et M. Allier hébergeaient les électeurs d’Embrun;--mais M.
Pauwels fait mieux: il grise les électeurs de Langres.
[GU] «M. Chauchart, membre du conseil général, a déclaré devant la
commission qu’il avait vu dans le sein du collége un sieur Carbillet,
chef d’instruction, amenant un électeur qu’il soutenait, attendu qu’il
ne pouvait presque plus marcher. M. Beguinot de Montrol en a vu un tout
à fait ivre, dont le billet a été écrit par un autre électeur. M.
Renard, substitut du procureur du roi à Vassy, nous a dit: «Les
électeurs dont M. Abreuveux écrivait les billets n’étaient pas ivres,
_mais ils étaient appesantis par le vin_.»
Distinguons:--regardez un peu comme on est méchant dans les petits
endroits;--on disait avoir vu ivres de pauvres électeurs qui n’étaient
qu’appesantis par le vin;--ce serait honteux d’avoir été exercer ivre un
droit aussi sérieux.
[GU] OBSERVATIONS GÉNÉRALES.--«_Treizième question._ M. de Gérante
a-t-il demandé et obtenu une demi-bourse dans un collége royal pour
l’enfant de Raspail, petit-fils d’un électeur, et une autre pour
l’enfant de Guillaume Siffrein, électeur?--_R._ Oui, à l’unanimité.
»_Quatorzième question._ Ces démarches ont-elles eu lieu en vue de
l’élection, et faut-il exprimer un regret que le candidat les ait
faites?--_R._ Non, sept voix contre deux. Il ne doit pas même être
exprimé un blâme implicite.
»La majorité demande que le rapport énonce une crainte générale, et sans
application aux faits actuels, qu’il ne soit fait abus des
demi-bourses.»
_Sans application aux faits actuels_ est un joli mot.--En effet; qui
est-ce qui pourrait voir là le moindre rapport?--Les _Guêpes_ ont
récemment parlé des bourses de collége; à la commission la gloire
d’avoir parlé des demi-bourses.--Est-ce qu’elle croit qu’on ne pourrait
pas abuser un peu aussi des bourses entières?
[GU] «_Dix-neuvième question._ M. Floret a-t-il, le 11 juillet, déclaré
à l’électeur Fabry qu’il donnerait des garanties, par écrit, des
promesses qu’il lui ferait si cet électeur voulait voter pour lui?--_R._
Non, six voix contre trois. Exprimer un regret à raison de la démarche
de M. Floret dans cette circonstance. A l’unanimité.»
Exprimer un regret que M. Floret ait fait une démarche que vous déclarez
qu’il n’a pas faite;--commission, ma mie, ceci n’est pas bien clair.
«_Quatrième question._ Des électeurs ont-ils été défrayés à l’auberge,
pendant l’élection, par le même candidat? Est-ce là une manœuvre
électorale?--_R._ Oui, à l’unanimité.»
J’espère bien que MM. les députés, surtout les membres de la commission,
n’accepteront pendant la session aucun dîner, ni chez le roi, ni chez
aucun ministre;--c’est une belle chose que l’indépendance,--mais qui ne
résiste pas à un dîner,--selon la commission.
[GU] FAITS DE VIOLENCE IMPUTÉS A DES PERSONNES DU PARTI
ALLIER.--_Sixième question._ L’électeur Bonnaffoux, de Caleyères, a-t-il
été menacé et battu par son fils parce qu’il annonçait devoir voter pour
M. Allier? Au contraire, les violences dont il s’est plaint
avaient-elles pour objet de le forcer à voter pour M. Ardoin?--_R._
Quatre voix sont d’avis que, d’après l’enquête, des violences ont eu
lieu parce que Bonnaffoux voulait voter pour M. Ardoin. Cinq voix, qu’il
n’est pas prouvé dans quelle intention des violences ont été exercées.»
Décidément, Bonnaffoux fils n’a battu Bonnaffoux père que pour le
battre.
[GU] CONCLUSION.--«_Dixième question._ Faut-il proposer à la Chambre
d’annuler l’élection d’Embrun?--_R._ Non, cinq voix contre quatre.»
En effet, pourquoi annuler l’élection d’Embrun?--Est-ce qu’elle n’est
pas _pure_?--Qu’est-ce qu’on demande à une élection?--D’être libre et
pure.--Est-il rien d’aussi pur que l’élection d’Embrun?
[GU] «M. Pauwels et ses amis cherchent en vain à couvrir ces abus du
prétexte des _usages du pays_: «On n’y fait pas un marché, nous a dit M.
Pauwels, sans que cela se passe au cabaret.» Nous pensions, nous, qu’il
n’en est que plus nécessaire d’apprendre aux électeurs qu’on ne se
prépare pas ainsi à l’accomplissement d’un devoir civique aussi sérieux
que l’exercice du droit électoral.»
Ah! prenez garde, messieurs, il y a alors bien des gens qui ne viendront
pas aux élections.
[GU] «Ce qui caractérise l’intimidation, c’est l’absence forcée des
électeurs, empêchés, par une terreur répandue à dessein, de venir
exercer leur droit; et l’élection d’Embrun présente, moins que toute
autre, ce caractère, puisque quatre électeurs seulement se sont
abstenus, et que leur absence a été justifiée.»
Est-ce que messieurs de la commission n’appellent pas
intimidation--l’action d’obliger un employé par la peur de perdre sa
place;--un débiteur par la peur des poursuites, à voter autrement qu’ils
ne veulent?--vrai, je ne suis pas satisfait de cette définition de
l’intimidation.
[GU] «Là se borne, messieurs, l’examen des quatre griefs imputés par M.
Floret à l’administration, dans une des séances du mois d’août dernier.
Passons à la discussion des trois faits reprochés à M. Floret dans la
même séance, en réponse à ses accusations.»
Comme nous l’avions remarqué,--quatre faits contre l’administration,
trois faits seulement contre M. Floret.--M. Floret est vertueux; mais
voici quelque chose à quoi, j’en suis sûr, personne ne s’attend, c’est
qu’après le développement des jolies choses que je viens de vous dire en
abrégé,--la commission ravie--s’écrie en finissant:
«Conservons précieusement cet esprit constitutionnel; il y va de tout
notre avenir.»
Voilà de ces choses qu’on n’oserait pas inventer.
[GU] Le lendemain, la Chambre n’a pas été de l’avis de la
commission,--elle a, il est vrai, annulé l’élection de M. Pauwels,--mais
elle a également mis à néant celle de M. Floret.--Au moment où nous
mettons sous presse, on ne sait pas encore ce qu’il sera fait de M.
Allier.
[GU] Très-bien, messieurs, voici la Chambre purifiée.--Deux élections
annulées d’un coup.--Maintenant, il ne reste pas à la Chambre un seul
député qui ait employé la moindre brigue,--la moindre promesse,--pour se
faire élire;--tous, sans exception, ont été violemment arrachés de la
charrue ou de leur maison des champs.
[GU] Tous, sans exception, ont quitté avec regret la vie privée et les
douceurs de la famille;--tous ont été élevés malgré eux à une dignité
dont ils gémissent;--tous ont accepté ce mandat uniquement dans
l’intérêt du pays et de leurs concitoyens.
[GU] Une chose seulement paraît un peu singulière;--voilà M. Pauwels
exclu de la Chambre--comme corrupteur des électeurs, comme auteur de
manœuvres coupables:--Très-bien, mais M. Pauwels était à la fois élu
à Langres et à Saint-Pons.--L’élection de Langres est annulée;--mais
celle de Saint-Pons est maintenue.--Disons ce que nous voulons de l’élu
indigne de Langres;--mais respect à l’honorable député de Saint-Pons.
Juin 1843.
Le déluge.--On demande une famille honnête.--Suppression du mois de
mai.--La rançon du mois de mai.--_Plus de mal de mer!_--Opinion de
madame Ancelot sur une pièce de madame Ancelot.--Les douaniers de
M. Greterin.--Utilité de la langue latine pour une profession.--M.
le préfet de police faisant de la popularité.--La liste
civile.--Les hommes du pouvoir et le peuple.--Le jury.--Les
circonstances atténuantes.--Le bagne.--Brest.--Le duc
d’Aumale.--Noble impartialité des journaux.--De la liberté des
cultes en France.--M. Fould.
[GU] SAINTE-ADRESSE.--NORMANDIE.--Au moment où j’écris ces lignes,--une
chose paraît complètement évidente;--c’est que le ciel veut, par un
nouveau déluge, en finir encore une fois avec le genre humain.--Si la
chose ne va pas plus vite, c’est que Dieu n’a pas encore pu trouver une
famille de justes à préserver--une famille de justes comme celle de
Noé;--une famille de quatre justes dont un gredin.
[GU] La composition de l’arche sera cette fois soumise à des
modifications;--il est parfaitement inutile d’y mettre un
cheval,--espèce prochainement inutile et tombée en désuétude,--et dont
le nom seul restera comme mesure de puissance pour exprimer la force des
machines--en attendant que de nouveaux perfectionnements apportés à la
vapeur et aux machines fassent éprouver le même sort à l’homme,--ce qui
est déjà fort bien commencé en Angleterre et promet de s’établir en
France.
[GU] En effet, qu’est-ce qu’un ouvrier aujourd’hui? une machine qui
n’est pas même de la force d’un cheval, et qu’il faut alimenter avec du
pain, avec du vin, avec de la viande,--tandis qu’on a de si bonnes
machines qui ont la force de trois cents--de quatre cents, de mille
chevaux, et qui ne mangent que de la tourbe!--L’homme avant peu
deviendra un simple encombrement,--un préjugé.
[GU] Dieu, instruit par son premier déluge,--se gardera bien cette fois
d’ordonner à la famille préservée de faire entrer dans l’arche un couple
de tout ce qui existe.
Ce que, du reste, Noé ne fit pas autrefois, malgré l’ordre qu’il en
avait reçu.
Ainsi que l’ont prouvé les savants qui ont retrouvé dans la terre des
ossements d’animaux antédiluviens--qu’on n’a jamais vus vivants depuis
le déluge,--ce qui prouve que Noé ne les avait pas fait entrer dans
l’arche,--et il n’a pas l’excuse de les avoir oubliés par mégarde ou de
ne pas les avoir vus,--attendu que quelques-uns de ces fossiles sont un
peu plus grands que des éléphants.
Nous espérons pour les peuples de l’avenir que, dans ce nouveau déluge,
plusieurs espèces aujourd’hui existantes seront perdues et supprimées;
Et qu’un jour viendra où on ne verra plus ces espèces que dans les
musées et les cabinets d’histoire naturelle, à mesure qu’on les
découvrira dans les couches de terre glaise;
Comme j’ai vu l’été dernier l’excellent et savant M.
Lesueur--chercher,--trouver et reconstruire,--dans nos falaises de
Normandie,--os à os, vertèbre à vertèbre,--une sorte de crocodile
bizarre, appelée, je crois, _ichtyosaurus_.
[GU] Les peuples qui seront créés après ce déluge--reconstruiront
ainsi,--morceaux par morceaux,--une foule d’espèces aujourd’hui vivantes
et régnantes et alors fossiles et antédiluviennes,--qui, j’espère bien
pour eux, ne seront pas admises dans la nouvelle arche d’alliance.
[GU] Alors on ira voir le dimanche, dans quelque muséum, un _avocat_
antédiluvien--parfaitement conservé, donné au cabinet par M. ***; un
_colonel de la garde nationale_ fossile:--ce morceau curieux n’est pas
complet,--il lui manque la partie de la tête connue sous le nom de
bonnet à poil, etc., et autres _icthyosaurus_.
[GU] Mais peut-être serons-nous sauvés d’un nouveau déluge, faute de
pouvoir trouver la famille des justes en question:--quatre justes dont
un gredin.
[GU] En attendant, Dieu nous a supprimé le mois de mai.
Le mois de mai autrefois mois de soleil,--de fleurs, de parfums, d’amour
et de rêveries, maintenant mois de pluie et de boue--et de froid--et de
giboulées.
Les fleurs--se sont ouvertes sans s’épanouir, pâles,
tristes,--affaissées, sans éclat et sans parfum,--les abeilles ont été
noyées dans le nectaire vide des fleurs,--et aussi toutes ces charmantes
fleurs qui, en même temps que celles de la terre, s’épanouissent dans le
cœur au retour du printemps--elles n’ont pas fleuri faute de soleil.
[GU] Dieu nous a supprimé le mois de mai--le mois de mai! Le
printemps--un de ses plus précieux dons--les fleurs! à la fois les
pierreries et les parfums du pauvre.
[GU] Les fleurs--la _fête de la vue_,--comme disaient les Grecs.
[GU] Les fleurs, qui exhalent avec leurs odeurs tant de si douces
pensées, de si charmantes rêveries--les fleurs pleines d’un nectar qu’on
respire et qui enivre d’une ivresse calme et heureuse;--Dieu nous a
caché le ciel bleu--et les étoiles.
[GU] Dieu a mis un voile de nuages sur son soleil, et un voile de
tristesse sur nos cœurs.
[GU] Comme j’ai fait une triste litanie de toutes les fleurs qui
devaient fleurir dans le mois de mai--et qui se sont misérablement
entr’ouvertes--sur la terre boueuse.
Nous étions trop riches, à ce que disaient les journaux et les hommes
politiques.
[GU] Notre siècle, si fécond en progrès--selon eux, avait trop acquis et
trop gagné;--il avait toujours, selon eux, trop d’avantages sur les
siècles précédents.
Il avait trop de lumières et trop de grands hommes; il fallait expier
tout cela.
[GU] Il fallait, comme le tyran de Syracuse, jeter à la mer notre plus
belle bague;--le malheur est un usurier et un créancier intraitable.--Ce
que nous ne lui payons pas porte intérêt, et c’est un capital qui
s’accroît.
[GU] O mon Dieu! parmi les bienfaits dont vous nous avez comblés dans
ces derniers temps,--n’auriez-vous pu nous reprendre autre chose que le
mois de mai?--Sans compter que voici le mois de juin, le mois des
roses,--qui commence par des pluies diluviennes.
[GU] O mon Dieu! rendez-nous le mois de mai--et reprenez-nous en place
tout autre bienfait de la Providence--comme qui dirait, par exemple,--la
pondération des trois pouvoirs.
[GU] Mon Dieu, rendez-nous le soleil--et reprenez-nous M. Ganneron.
[GU] Rendez-nous les fleurs et reprenez les philanthropes qui ont
inventé le régime cellulaire et le mutisme dans les prisons.
[GU] Rendez-nous les parfums des fleurs, et reprenez-nous le jury avec
ses circonstances atténuantes.
[GU] Mon Dieu, rendez-nous le muguet avec ses perles embaumées, et
reprenez-nous M. Chambolle.
[GU] Rendez-nous les pivoines, ces roses géantes,--dont la pluie a,
cette année, dispersé les pétales de pourpre,--et reprenez-nous les
pièces de théâtre de M. Empis, représentées par autorité de la liste
civile.
[GU] Rendez-nous les iris dont le vent a brisé les tiges et déchiré les
fleurs violettes, et reprenez-nous--M. Edmond Blanc,--cet intègre
administrateur.
Rendez-nous notre mois de mai,--mon Dieu! Rendez-nous notre beau mois de
mai,--et reprenez-nous quelques autres choses entre les plus précieuses
que nous ayons.--Rendez-nous les glaïeuls aux fleurs roses et blanches,
au port si gracieux, et reprenez-nous, si vous voulez, le dieu Cheneau
avec son culte et ses boutons, avec son fil, ses aiguilles et son
Évangile.
[GU] Rendez-nous ces belles juliennes aux rameaux blancs si parfumés le
soir,--et reprenez-nous M. Cousin.
[GU] Rendez-nous nos beaux rhododendrons, et nos chèvrefeuilles;--et,
s’il faut une rançon,--reprenez-nous, mon Dieu! M. Dosne, le grand
financier dont la France est si fière.
[GU] Rendez-nous nos azalées--qui grimpent et tapissent les maisons dans
les romans de M. de Balzac,--mais qui, ici, se contentent de se charger
humblement, à trois pieds du sol,--de belles fleurs jaunes, rouges,
roses ou blanches,--et, reprenez-nous, mon Dieu! M. Dupin et ses
pasquinades sans courage.
[GU] Rendez-nous, mon Dieu! les amours des oiseaux dans les feuilles--et
reprenez-nous le prêtre haineux,--si fort sur la mythologie des Persans,
si faible sur les devoirs et les croyances du christianisme.
[GU] Mon Dieu! rendez-nous nos seringats,--qui sont les orangers des
pauvres jardins, et reprenez-nous les bedeaux frénétiques et les
sacristains convulsionnaires qui rédigent le journal religieux
l’_Univers_.
[GU] Mon Dieu! rendez-nous les digitales, les marguerites blanches et
les boutons d’or,--et reprenez toutes ces belles choses,--les
baïonnettes intelligentes, les fonctionnaires indépendants, les
monarchies entourées d’institutions républicaines, etc., etc.
[GU] Rendez-nous les beaux thyrses blancs des marronniers et les haies
d’aubépine,--et resserrez dans votre trésor M. Fulchiron, qui a
découvert _le_ mousson--que, jusqu’à lui, on avait appelé _la_ mousson.
[GU] Rendez-nous les grappes d’or des ébéniers--et reprenez-nous M.
Partarrieu-Lafosse,--le malencontreux défenseur du roi Louis-Philippe
dans l’affaire dite _des lettres attribuées au roi_.
[GU] Rendez-nous, mon Dieu!--les vers luisants dans l’herbe,--et
reprenez-nous M. Aimé Martin, qui ne luit nulle part, et a fait sur la
Rochefoucauld le beau commentaire dont les _Guêpes_ ont fait une
appréciation convenable.
[GU] Je guettais avec tant d’anxiété et de joie--la première rose d’un
charmant rosier-noisette, qui me donne chaque année la première
fleur!--Eh bien, la pluie a détruit le bouton encore fermé. Que ne
donnerais-je pas des splendeurs de ce temps-ci--pour racheter ma pauvre
petite rose!
Rendez-nous, mon Dieu! les premières roses, les roses de mai,--et
reprenez-nous les différents accapareurs de consonnes--que les journaux
appellent de grands, célèbres, d’illustres pianistes,--et qui
_consentent_ à se faire entendre si souvent chaque hiver.