inopportune que celle qu’a eue récemment le maréchal Soult en faisant
couper les moustaches de l’armée,--on sait la peine qu’eut
Napoléon,--qui était Napoléon,--à faire couper les tresses de ses
soldats:--la moustache est une coquetterie qui sied bien au soldat.--Je
suis fort partisan d’une discipline sévère, mais je trouve ridicule et
odieux de faire aussi inutilement sentir le joug aux militaires par des
ennuis et des tracasseries qui n’ont aucun but utile, même en apparence.
Quelques personnes croient que M. Soult a été poussé à cette exécution
par une raison, et cette raison la voici: on avait remarqué souvent que
chaque ministère de M. Soult était signalé par des révolutions dans les
armes et dans les costumes de l’armée.--Chaque changement donne lieu à
des fournitures, chaque fourniture à des marchés,--chaque marché à des
tripotages; on en médisait.--M. le maréchal aura voulu faire passer
quelque changement de ce genre à la faveur d’un changement sur lequel il
n’y a rien à gagner pour personne.
[GU] Une lettre signée: un membre du clergé de
Saint-Denis-du-Saint-Sacrement--a été accueillie par plusieurs journaux.
Cette lettre, qui a la prétention d’être une réponse à celle que j’ai
adressée dans le dernier numéro des _Guêpes_--à l’archevêque de Paris,
est pleine d’invectives grossières contre moi.--Les jupes, quel que soit
le sexe qui les porte,--sont censées désigner la faiblesse,--laquelle
abuse souvent même de l’abri.--Voici donc la seule réponse que j’y
puisse faire, et que j’invite à publier les journaux qui ont inséré
cette lettre.
«Monsieur, vous avez admis dans votre journal--une lettre signée: un
membre du clergé de Saint-Denis-du-Saint-Sacrement.--Je compte sur la
sagacité de vos lecteurs--pour leur faire comprendre combien les
invectives que m’adresse l’auteur de cette lettre--répondent peu
victorieusement à la juste plainte que j’ai élevée; cependant il est
trois points sur lesquels j’ai quelques mots à dire;--je vous prie,--et
au besoin je vous somme de publier dans un prochain numéro--la réponse
que je vous envoie,--et qui _est nécessitée_ par le reproche de
_calomnie_ qui m’est adressé.
»1º Votre correspondant ne nie pas que des ouvriers aient bruyamment
travaillé pendant une cérémonie funèbre;
»2º Il ne nie pas non plus que,--à la sacristie, pendant que le fils du
mort donnait des explications nécessaires,--un sacristain et un autre
homme habillé en prêtre--se soient livrés à des excès de gaieté plus
qu’indécents.
»3º La grotesque _provinciale_ du membre du clergé de l’église de
Saint-Denis-du-Saint-Sacrement me menace du procureur du roi,--et moi,
monsieur, je maintiens la vérité de ce que j’ai avancé.--Je défie votre
correspondant, et avec lui les _certains paroissiens_ dont il parle,--de
m’attaquer en justice sur la lettre que j’ai adressée à l’archevêque de
Paris.--De nombreux témoins sont prêts à proclamer la vérité.
»Je ne ferai aucune remarque sur les phrases dans lesquelles ce pauvre
homme se plaint avec tant de cynisme et de colère qu’on ait donné peu
d’argent à l’église, et avoue si naïvement--que, de recueillement et de
décence, on n’en pouvait pas faire davantage pour le prix.
»Le fils du mort n’avait pas vu dans cette circonstance douloureuse une
occasion de faste;--il n’avait fait demander qu’une simple présentation
à l’église. Un de ses amis avait pris ce soin et avait payé pour lui ce
que l’église avait demandé.--Il ne savait pas,--comme le membre du
clergé de Saint-Denis-du-Saint-Sacrement nous l’apprend aujourd’hui,
qu’il fallait payer à part pour que le mort ne fût pas insulté--et que
cela était l’objet d’un tarif particulier.
»Agréez, monsieur, etc.»
Mai 1843.
Exécution de Besson.--Un rouleau d’or sauvé.--Invitation à déjeuner
noblement refusée.--La Trappe.--Saint Philippe et saint
Jacques.--Une idée érotique du préfet de police.--Discours de
l’archevêque de Paris et réponse du roi.--Le peuple et les
badauds.--M. Pasquier et M. Séguier.--D’un voleur qui voit la
mauvaise société.--Une profession nouvelle.--Un député aimable.--M.
Arago a rompu avec les comètes.--L’enquête de la Chambre sur les
élections de Langres, d’Embrun et de Carpentras.--Le député de
Langres et le député de Saint-Pons.
[GU] Je crois avoir démontré d’une manière inattaquable--que, dans le
procès qui a suivi l’assassinat de M. de Marcellange,--si Besson était
l’auteur du meurtre, les dames de Chamblas en étaient les
complices.--Besson a été condamné, comme on sait.--Les dames de Chamblas
continuent, selon la remarquable expression du ministère public,--à être
_condamnées à des remords perpétuels_,--Besson a été guillotiné
également à perpétuité.
[GU] M. de C*** voyageait, il y a quelques jours, avec sa femme et un
domestique.--Ils sont arrêtés par des voleurs et aussi dépouillés qu’on
le peut être.--On ne leur laisse que leurs chevaux, leur voiture et leur
domestique,--probablement faute d’un moyen sûr de s’en défaire
avantageusement. «Qu’allons-nous faire maintenant? dit M. de C***, il
y a loin d’ici à une ville d’où je puisse écrire à Paris pour me faire
envoyer de l’argent.--Monsieur, dit madame de C***,--j’ai sauvé un
petit rouleau d’or.--Vraiment, ma chère amie? vous avez fort bien
agi;--mais comment avez-vous fait pour le dérober à la curiosité plus
qu’impertinente de ces messieurs? Je vous avouerai que, même comme mari,
j’ai été fort contrarié de la minutie de leurs investigations sur votre
personne.--Oh! j’avais bien caché mon or,--dit madame de C*** en
devenant fort rouge.--Il paraît que vous l’aviez bien caché; mais,
enfin, ce devait être quelque part, et ils m’ont paru chercher
partout.--Oh! partout!...» Et madame de C*** devint encore beaucoup
plus rouge. «Mais, oui, ma chère amie, partout;--c’est du moins ce qu’il
m’a semblé.»
M. de C*** insiste encore beaucoup, malgré l’embarras de sa
femme;--enfin, après une réponse qui probablement l’éclaire, il lui dit:
«Diable! pourquoi ne m’avez-vous pas dit cela, je vous aurais priée de
cacher aussi ma tabatière, que je regrette infiniment.»
[GU] Nouvelle lettre du dieu Cheneau,--qui me déclare «qu’il est forcé,
dans ses épîtres, de descendre à la hauteur de ma conception;»--que «je
ferais bien d’employer toutes mes facultés, attendu que je n’en ai déjà
pas trop.»
Le dieu Cheneau ajoute que «mes inspirations sont froides et
stupides;»--si je trouve «quelques partisans, c’est parce que--un sot
trouve toujours un plus sot qui l’admire.»
Après quoi M. Cheneau--me dit «qu’il n’y a pas de fiel dans son cœur,
et qu’il ne m’en veut pas le moins du monde.»
En effet, M. Cheneau termine sa lettre de la façon la plus paternelle.
«_Je vous autorise_ à venir avec un de vos amis me demander à déjeuner;
je m’arrangerai pour que vous soyez plus satisfait de ma table que de
mes réponses.»
Voilà ce que j’appelle se conduire en dieu.
Aux petits des oiseaux (aux _Guêpes_), il donne la pâture.
Mille remercîments, dieu Cheneau; mais j’ai peu de confiance dans les
festins donnés par le ciel;--ceux qui sont restés dans la mémoire des
hommes ne sont pas, vous l’avouerez, encourageants, sans parler des
divers festins dont je ne parle pas par respect, tels que la manne du
désert,--nourriture purgative.
Cinq pains et deux poissons pour cinq mille hommes;
La célèbre tartine d’Ézéchiel,--les noces de Cana où on fait du vin avec
de l’eau;
Les pains apportés par un corbeau à un autre prophète.
Je rappellerai Saturne--mangeant des pierres;--Proserpine condamnée à
l’enfer pour un grain de grenade;--Tantale qui ne mange pas du tout--et
Prométhée qui est mangé!--Permettez-moi, dieu Cheneau, de ne pas
accepter votre nectar et votre ambroisie, et de me contenter de vos
réponses.
[GU] On lit dans plusieurs journaux l’anecdote que voici:
«Un Anglais de distinction visitait le couvent de la Trappe. L’abbé lui
présenta successivement tous les religieux condamnés à un silence
perpétuel. Arrivé près de l’un d’eux, il dit: «Vous voyez ici, milord,
un malheureux soldat qui, ayant eu grand’peur du canon à la journée de
Waterloo, déserta le champ de bataille, et vint ensuite, désespérant de
son honneur, se jeter dans notre ordre.» A ces mots, le frère changea de
couleur, le combat terrible qu’il éprouvait dans son âme se peignait sur
ses traits altérés; mais, fixant tout à coup le crucifix, il joignit
les mains, tomba humblement à genoux devant l’abbé, et se retira pâle et
silencieux de la salle.
»L’Anglais, ému de cette scène, demanda à l’abbé pourquoi il avait si
durement accusé ce malheureux. «Milord, répondit l’abbé, je l’ai fait
pour vous prouver l’empire que la religion peut exercer sur l’homme. Ce
frère a été un des plus braves officiers de l’armée; il a fait des
prodiges de valeur dans cette bataille; vous avez vu le combat qu’a
excité en lui ma fausse accusation; mais, en même temps, vous avez été
témoin de sa résignation et de son humilité.»
Il n’y a à tout cela qu’un petit inconvénient,--c’est qu’il n’est pas
vrai que les trappistes soient condamnés à un silence perpétuel.--Je
suis allé à la Trappe,--et j’ai été reçu par un frère qui cause fort
bien; je lui ai demandé si, en qualité de frère hospitalier chargé de
recevoir les voyageurs, il avait une permission spéciale pour rompre le
silence auquel les trappistes sont soumis.--Il sourit et me dit: «Je
sais qu’on fait sur nous d’étranges histoires dans le monde;--notre
silence consiste à ne pas avoir entre nous de conversations futiles,--à
ne pas parler en traversant l’église,--ou le cimetière,--ou d’autres
lieux consacrés,--ou pendant certaines prières.--Ne dit-on pas aussi,
ajouta-t-il en souriant de nouveau, que nous creusons nous-mêmes notre
tombe, et qu’en nous rencontrant nous nous disons l’un à l’autre:
«Frère, il faut mourir!»--Vous pouvez voir par vous-même qu’il n’en est
rien.»
[GU] S. M. le roi Louis-Philippe ayant découvert qu’il y avait encore
une trentaine de Français qui ne portaient pas la croix d’honneur,--a
réparé cette omission involontaire et a daigné l’envoyer à quinze
proviseurs de colléges de province et à quinze substituts et
procureurs--à l’occasion de sa fête.
[GU] La Saint-Jacques _tombe_ le même jour que la Saint-Philippe;--les
almanachs, obligés de mettre la Saint-Philippe en lettres
majuscules,--ont supprimé saint Jacques,--mis à la porte ainsi du
calendrier.--La Saint-Jacques est la fête de M. Laffitte.
Le préfet de police--a imaginé un singulier moyen de célébrer la fête du
roi;--il a accordé amnistie pleine et entière à cent cinquante filles
publiques détenues à Saint-Lazare--pour avoir aimé hors des heures
permises par la police.--Ces cent cinquante demoiselles, rendues aux
félicités publiques,--ont pris une part active à la fête,--et
quelques-unes ont orné le soir le carré Marigny, aux Champs-Élysées, de
danses un peu risquées.
[GU] Monseigneur Affre--a tenu au roi un discours un peu
entortillé,--dont le vrai sens est qu’il conseille à Sa Majesté de
rétablir les colléges de jésuites;--à quoi Sa Majesté a répondu par un
discours non moins entortillé qu’elle priait monseigneur Affre de se
tenir tranquille et de se mêler de ses affaires.
[GU] Certains journaux traitent un peu le peuple en comparses
d’opéra-comique.--On lit dans le _National_:--«Il y avait aux
Champs-Élysées un débordement de badauds.»
Je prendrai la liberté de demander au _National_--si ces badauds--ne
sont pas les mêmes figurants qu’il intitule le _grand peuple_ et le
_pays_ dans d’autres circonstances.
[GU] Dans les discours que MM. Pasquier et Séguier ont adressés au roi à
l’occasion de sa fête,--quelques personnes ont paru regretter que ces
messieurs n’aient pas trouvé moyen de mettre dans ces discours un peu de
la variété qu’ils ont mise dans leurs serments et dans leur dévouement
depuis trente ans.
[GU] Un homme accusé de vol est interrogé par le président sur l’emploi
de son temps; il répond qu’il a passé quelques heures dans un estaminet
du boulevard du Temple. «Voilà un joli endroit et une belle société!»
dit le président!
Nous demanderons à M. le président s’il a jamais invité ce pauvre diable
à venir passer la soirée chez lui--et s’il pense qu’il ait le choix
d’une société plus relevée.
[GU] Un voleur, interrogé sur ses _moyens d’existence_, répond qu’il
joue la _poule_ au billard et qu’il est heureux;--c’est un état tout
nouveau:--heureux au billard.
[GU] Un électeur a avoué qu’il s’était décidé à nommer M. Pauwels, parce
qu’on lui avait dit que c’était le plus _aimable_.--Il y a tant de
choses représentées à la Chambre--qu’on ne saurait trop se féliciter de
voir un député élu comme _aimable_.
[GU] M. Arago a annoncé qu’_un de ses élèves_ venait de découvrir une
nouvelle comète.--M. Arago, fâché contre les comètes, ne daigne plus
s’en occuper lui-même.--Cela rappelle un peu M. Willaume, qui _mariait
les gens_ et annonçait en _post-scriptum_ dans les journaux que _son
secrétaire plaçait les domestiques_.
[GU] Lors de la présentation des tableaux devant le jury de
l’exposition, un des membres de cet aréopage juste et éclairé, M.
Bidault, s’absenta pendant quelques instants.--Pendant son absence, cinq
de ses paysages furent étourdiment refusés.--A son retour, il trouva la
besogne fort avancée. «Ah! ah! dit-il, vous avez fini les paysages! eh
bien, j’espère que vous êtes contents de moi cette année.» Les _juges_
comprirent qu’ils venaient de faire une sottise en repoussant par
mégarde les œuvres d’un de leurs complices.--Sur un signe
d’intelligence, le gardien alla prendre dans le tas refusé les cinq
tableaux Bidault et les glissa avec ceux acceptés.
[GU] A la bonne heure,--nous y voilà;--je suis un peu comme la plupart
de nos amis et de nos parents,--qui trouvent une douce consolation pour
les malheurs qui nous frappent--dans la joie de les avoir prédits et de
nous _l’avoir bien dit_.
L’enquête sur les élections contestées,--livrée à l’impression par la
Chambre des députés,--nous donne déjà un avant-goût de ce que deviendra
la vie privée en France,--où tout le monde veut arriver à la vie
politique.--Une partie de la Chambre s’est épouvantée de ce quelle avait
fait elle-même;--la commission a émis le vœu qu’on ne fît plus
d’enquêtes de ce genre;--la moitié de la Chambre a gémi sur une
publicité qu’elle avait autorisée elle-même;--les coulisses de la ville
de Carpentras et autres lieux ont été ouvertes au public,--qui a pu y
voir plusieurs autres petites pièces,--_non destinées à la
représentation_.
Beaucoup de députés se sont récriés contre une publicité à laquelle
chacun d’eux servira de pâture.
Ah! vous voulez du gouvernement représentatif, messieurs! ah! vous
voulez qu’on vous envoie à la Chambre pour discuter tous les intérêts du
pays!--Vous voulez qu’on mette entre vos mains la fortune publique et
l’honneur du pays,--et vous ne voulez pas qu’on examine si les moyens
qui vous ont fait envoyer à la Chambre ne sont pas précisément ceux qui
vous devraient faire exclure de toute participation au gouvernement du
pays.
Vous voulez faire dire dans les journaux qui vous poussent que vous avez
toutes les vertus--et vous ne songez pas que c’est autoriser d’autres
journaux à faire observer qu’il vous en manque quelques-unes et à dire
lesquelles!--Vous n’êtes pas encore au bout, messieurs.--Vous en verrez
bien d’autres.
Attendez un peu,--et l’on voudra savoir à quelle époque chacun de vous
mange des pois verts,--et à quelle femme du monde ou d’ailleurs il
adresse des hommages,--et s’il est aimé pour lui-même;--et, dans le cas
où il achèterait son bonheur,--quel est le prix qu’il y met.--On voudra
savoir où vous allez le soir--ou d’où vous sortez le matin;--on le
dira,--on l’imprimera, et l’on aura raison.
Quoi!--messieurs,--de temps en temps--un homme inconnu,--ayant fait une
fortune dont on ne connaît pas plus le chiffre que les
éléments,--viendra prendre sa part du gouvernement du pays,--et la seule
chose dont vous voulez qu’on s’enquière, c’est combien il y a de portes,
combien il y a de fenêtres à sa maison!
Vous voulez qu’on dise: «Monsieur un tel possède trois portes
cochères,--deux bâtardes,--vingt-cinq fenêtres;--qu’il gouverne la
France: _dignus est intrare_.--Vive M. un tel! soumettons-nous à ses
lois!» Vous voulez que l’on se contente d’être gouverné par le plus
grand nombre des portes--et par la majorité des fenêtres.
Toute autre investigation qui ne porte pas sur vos portes et fenêtres
vous semble indiscrète--et de mauvais goût.
Pardon, messieurs, il n’en peut être ainsi.--Vous voulez à la fois les
bénéfices et les splendeurs de la vie politique et les douceurs secrètes
de la vie privée.
Non, messieurs, les vertus politiques ne consistent pas seulement dans
l’entêtement aveugle à suivre telle ou telle bannière,--il y a encore
deux ou trois petites choses accessoires dont il est prudent de
s’informer, et on s’en informera.
Je sais bien, messieurs, que c’est désagréable--pour des
bourgeois,--encore hier marchands de n’importe quoi, de voir ainsi
produire au grand jour--des détails, des habitudes, des mœurs qu’on
n’a pas préparés pour le public à une époque où on ne savait pas qu’on
deviendrait gouvernement.--Mais soyez de bonne foi,--vous direz qu’il
n’en peut être autrement.
Voyons,--monsieur Ganneron,--quand vous vendiez des lumières des huit à
vos concitoyens,--auriez-vous fait un long crédit à un épicier qui vous
eût paru faire des dépenses au-dessus de sa fortune, ou qui vous eût
semblé inepte,--ou peu exact,--et auriez-vous refusé de savoir ce qu’il
en était?
Non, certes, monsieur Ganneron.
Et vous,--monsieur Cunin-Gridaine,--auriez-vous confié une partie de
draps un peu forte--à un commis voyageur qu’on vous aurait assuré
seulement jouer un peu trop aux dominos?
Et ne pensez-vous pas que les denrées que vous confie la France à tous
sont un peu plus précieuses que celles vous _débitiez_ au compte de vos
commettants?
Ce n’est pas ma faute,--messieurs,--si vous avez pensé que l’art de
gouverner les hommes et les pays--fût le seul qu’il n’y eût pas besoin
d’apprendre,--et pour lequel il n’y eût pas de nécessité de préparer sa
vie.--Restez dans la vie privée,--vous qui aimez la vie
privée,--personne ne vous force d’entrer dans la vie politique.
Pour ce qui est des enquêtes de la Chambre, du reste,--cela ne servira à
rien,--si ce n’est à produire de temps à autres quelques scandales.
Les hommes sont les mêmes partout et toujours,--tous à
vendre,--seulement pour différents prix,--payables en diverses
monnaies.--Mais, si vous ne voulez plus d’enquête,--ô représentants du
pays! ou si vous voulez que vos enquêtes, servent à quelque chose,
rendez un décret--par lequel--l’avidité et l’avarice sont abolies, ainsi
que la vanité et l’ambition.--Ordonnez que tous les Français soient
également vertueux, probes, désintéressés.--Ordonnez que personne ne
vende son suffrage--ni pour de l’argent, ni pour des honneurs (des
honneurs au prix de l’honneur), ni pour aucun intérêt.--Et ensuite vous
n’aurez plus à craindre qu’on achète des suffrages,--quand il n’y en
aura plus à vendre. La difficulté est seulement de réussir sur le
premier point.--En attendant,--voici quelques-unes des plus innocentes
révélations amenées par l’enquête.
M. de Cajoc, sous-préfet,--a écrit une lettre dont voici un extrait: «Je
ne veux pas qu’on mette tous les préfets à la porte, il y en a de bons,
mais je demande seulement qu’on m’en trouve une petite.»--Probablement
une préfecture.
[GU] Madame de Cajoc--a écrit: «Les ministres ne veulent que des
assassins et des gueux pour agents.»
[GU] ÉLECTION DE CARPENTRAS.--«Le sieur Rosty a constamment soutenu que,
le jour du scrutin de ballottage, M. le sous-préfet de Carpentras,
l’ayant pris à part, lui avait témoigné des doutes sur son vote, et
avait voulu exiger de lui, sous peine de destitution, qu’il mît une
marque particulière sur son bulletin.»
Ce n’est pas tout à fait conforme au vœu de la loi, qui exige le
secret des votes.
«Le sieur Roubaud, électeur, nous a dit que, le 12 juillet au matin, le
sieur Rosty fils, notaire, lui avait offert la somme de deux cents
francs s’il voulait consentir à donner sa voix à M. Floret.»
Voici un notaire qui fait là un joli trafic!--et c’est une charmante
chose à faire par-devant notaire qu’un marché de ce genre.
[GU] «Les partisans de M. Floret imputent, au contraire, à ceux de M. de
Gérente d’avoir acheté pour cinquante francs le vote de Roubaud.»
M. Floret a offert deux cents francs à Roubaud--et M. de Gérente
seulement cinquante francs.--Il y a bien du risque que M. de Gérente
soit innocent de la corruption.--Roubaud a dû préférer être corrompu par
M. Floret,--attendu qu’on ne se fait pas corrompre pour l’honneur.
[GU] «Le sieur Bonnet aurait répondu qu’il s’était engagé à voter pour
M. Floret, parce que celui-ci lui avait promis la veille une place de
douze cents francs pour son neveu, dont il désirait se débarrasser.»
Quelque coquin de neveu probablement--comme on en voit tant.--M. Bonnet,
j’en suis sûr, n’aurait rien accepté pour lui-même,--mais pour son
neveu, qui ne sera plus à sa charge et qui l’embarrasse,--c’est bien
différent!
[GU] «Si l’élection de Carpentras est validée, ce n’est pas parce que
cette élection a été exempte de manœuvres, mais uniquement parce que
les griefs les plus graves ne sont pas imputables au candidat élu. Et la
meilleure manière d’atteindre ce but, ne serait-elle pas de proposer à
la Chambre, en même temps qu’elle admet le député, d’infliger un blâme à
ces manœuvres?»
Pardon, messieurs de la commission,--c’est-à-dire que ce n’est pas le
meilleur, mais le moins mauvais qui est élu;--ce n’est pas celui qui n’a
pas fait le moins--qui est déclaré honorable;--disons donc l’honorable
M. Floret.
[GU] ÉLECTION D’EMBRUN.--«L’élection d’Embrun présente deux caractères
bien marqués: tentatives de corruption pécuniaire de la part de M.
Ardoin; essai d’intimidation et violation du secret des votes de la part
des amis de M. Allier.»
C’est gentil;--voyons un peu lequel sera déclaré honorable de ces deux
messieurs.
[GU] «Il s’est élevé, de l’ensemble des témoignages recueillis, la
preuve morale des tentatives de corruption auxquelles avaient eu
malheureusement recours les amis de M. Allier, et peut-être ce
concurrent lui-même. Nous produirons, à cet égard, des déclarations et
des aveux déplorables.»
Ce sera peut-être M. Ardoin.
[GU] «Le secret des votes a-t-il été violé par les désignations qui
accompagnaient, sur la plupart des bulletins, les noms des deux
candidats? Car ce procédé a été employé par les deux partis, c’est le
procès-verbal de l’élection qui le déclare: «Le bureau (y est-il dit),
après en avoir délibéré, a, en effet, remarqué que, de part et d’autre,
les désignations inscrites sur les bulletins des électeurs porteraient
atteinte au secret des votes et pourraient être contraires au vœu de
la loi.»
La chose redevient douteuse.
[GU] «Vous avez sous les yeux les dépositions des témoins; ils ne sont
pas d’accord sur le nombre des bulletins avec des désignations. M.
Bertrand de Rémollon a dit que tous les bulletins pour M. Allier, ou
presque tous, soixante-dix-sept sur soixante-dix-huit, portaient des
désignations. M. Janneau-Lagrave a dit qu’il y en avait un quart ou un
tiers du côté de M. Allier. M. Achille Fourrat: les trois quarts des
bulletins à peu près, dont cinquante environ du côté de M. Allier, et
peut-être quarante-cinq pour M. Ardoin. M. Cézanne un tiers, et pour les
deux candidats. M. Didier: des deux côtés à peu près en nombre égal.»
M. Ardoin a des chances pour être honorable; mais il n’en a guère de
plus que M. Allier.--Voyons encore: