d’hommes vêtus de noir,--maigres, chauves, chétifs,--et qui sont des
chevaliers.--M. Sainte-Beuve est chevalier.
[GU] CAFÉ.--Endroit où, sous prétexte de prendre du café à la crème, on
va tous les matins apprendre les sottises, les niaiseries et les
calomnies qu’on répétera toute la journée.
[GU] CATHOLIQUE.--Certains carrés de papier,--le _Constitutionel_], par
exemple,--si célèbre par sa crédulité--en excepte la religion du
pays,--il protége de _son égide_--tout ce qui s’élève contre
elle:--l’abbé Chatel, sacré par un épicier,--l’abbé Auzou, ancien
comédien, ont droit à ses éloges;--il est protestant, il est mahométan,
il est guèbre,--il est tout, excepté catholique;--il demande la _liberté
des cultes_ pour les autres religions,--mais il ne veut pas l’accorder à
la religion de la majorité des Français;--si l’on fait une procession à
l’époque de la Fête-Dieu,--il dénonce Dieu à la police--et signale ses
tendances contre-révolutionnaires.
Mais--à l’époque où le duc d’Orléans épousa une princesse
luthérienne,--tous les journaux de cette couleur jetèrent feu et
flammes,--ils invoquèrent la religion du pays,--et peu s’en faillut que
MM. Jay et Jouy ne prissent les croix des croisés.
[GU] CIGUE.--Autrefois, quand un homme s’élevait au-dessus de la
foule--et excitait l’envie et la haine de ses concitoyens, il arrivait
quelquefois qu’on l’exilait ou qu’on lui faisait boire la ciguë;--ce
sort, dont il n’y a que des exemples peu nombreux,--est aujourd’hui
non-seulement fréquent, mais inévitable.
Aussitôt qu’un homme se manifeste au public par quelque talent,--tout le
monde se rue sur lui en fureur,--on le tire par les pieds et par les
vêtements pour le remettre au niveau de la foule,--si toutefois on ne
peut le renverser sous les pieds et l’écraser;--puis chaque jour, au
moyen des journaux,--on lui fait boire quelques gorgées d’injures et de
calomnies;--le public qui, sans s’en rendre bien compte,--n’est pas
fâché de voir le _grand homme_ amené aux proportions humaines,--croit
alors tout ce qu’on lui raconte, sans examen et sans restriction.
[GU] CONFISCATION.--Il n’y a plus de _confiscation_;--seulement on peut
condamner n’importe qui à des amendes et à des frais dépassant dix fois
la valeur de ce qu’il possède,--et que la justice fait vendre. C’est
absolument--comme l’abolition de la _conscription_, si heureusement
remplacée par le _recrutement_;--c’est absolument comme ce mot qu’on a
prêté à un roi: _Plus de hallebardes_.--En effet, le roi est escorté par
des hommes armés de sabres et de carabines,--ce qui, du reste, est à
peine suffisant.
Avril 1843.
A. M. Arago (François).--Le dieu Cheneau.--M. de Balza.--Quirinus.
Un mot.--Une ordonnance du ministre de la guerre.--A M. le
rédacteur en chef du journal l’_Univers religieux_.
[GU] A. M. ARAGO (François).--Je me proposais, monsieur, de vous
taquiner un peu sur cette comète--que vous n’avez pas vue,--et qui me
donnait beau jeu--pour dire une fois de plus à quoi s’exposent les
astronomes qui s’occupent trop des choses de la terre. La Fontaine a
gourmandé l’astrologue qui ne regarde pas assez à ses pieds;--je vous ai
souvent reproché de regarder trop aux vôtres,--et d’être plus sensible à
la fumée et au bruit de ce monde où nous sommes qu’il ne paraît convenir
à un homme auquel la science permet de vivre au ciel.
Mais vous avez soutenu à la Chambre des députés, sur une chose
terrestre,--une thèse que je dirais parfaitement juste et
raisonnable,--avec des mots plus ambitieux que ceux que j’emploie,--si
les _Guêpes_ n’avaient à diverses reprises soutenu la même thèse depuis
quatre ans,--à savoir le ridicule profond qu’il y a à faire passer dix
ans aux jeunes gens à apprendre les deux seules langues qui ne se
parlent pas; j’ai de plus prouvé que ces langues seraient inutiles au
plus grand nombre si on les savait,--mais qu’on ne les sait pas après
les avoir apprises pendant dix ans;--à savoir--la sottise qu’il y a à
donner à tout un pays une éducation littéraire et républicaine.
[GU] Éducation dont la première moitié conduit à l’hôpital,--et la
seconde au mont Saint-Michel,--quelquefois aux galères,--quelquefois à
l’échafaud.
[GU] Éducation qui, si elle réussissait, ferait de la France un pays de
poëtes,--et qui, ne réussissant pas, en fait un pays d’avocats--et
d’ambitieux mécontents,--un pays de gens dont personne ne se trouve bien
à sa place,--de gens qui tous ont des désirs et des besoins impossibles
à satisfaire.
[GU] Vous avez eu raison et mille fois raison,--monsieur,--et vous avez
eu raison avec esprit.--Il y a bien des gens auprès desquels cela a dû
faire tort à vous et à votre opinion.
L’homme en général n’aime et ne respecte que ce qui fait un peu de
mal.--Il y a longtemps déjà que j’ai retourné le vieux et faux proverbe:
«Qui aime bien châtie bien» en celui-ci: «Aime bien qui est bien
châtié.»
Il n’y a de grandes passions que les passions malheureuses.--L’homme
n’aime pas d’ordinaire la femme dont il est aimé.--Ses vœux, ses
désirs, ses soumissions, sont presque toujours pour celle qui le
maltraite, l’humilie,--le sacrifie et l’insulte.--Les anciens adoraient
les furies,--la guerre,--la peste,--la fièvre,--la mort, et autres
divinités peu aimables.--Les modernes rendent un culte semblable à
l’ennui,--qui est pis que toutes les autres ensemble.
Ce dieu infernal--a sur la terre des temples qui sont toujours
pleins,--et des ministres qui sont entre tous vénérés, écoutés,
engraissés et enrichis.--Presque toutes les places, les dignités, les
honneurs, reviennent de droit aux gens qui ennuient leurs contemporains,
aux gens qui débitent de longs discours, qui écrivent de gros
livres--également ennuyeux,--qu’on aime mieux admirer que de les écouter
ou de les lire.--Ceux-là seuls paraissent avoir raison,--et sont
écoutés;--on a respecté en eux--le dieu--le dieu terrible--dont ils
prononcent les oracles et dont ils célèbrent les sacrés mystères.
Mais si on s’avise de mêler quelque enjouement à la raison;--si l’on
combat le faux, l’absurde et le mauvais avec les armes légères et
terribles de l’ironie et du sarcasme,--les gens sourient,--vous trouvent
très-drôle,--vous lisent ou vous écoutent volontiers,--mais prennent
tout ce que vous dites ou tout ce que vous écrivez pour des calembours
et des coq-à-l’âne.
Ils vous mettent au nombre des bouffons et des jocrisses,--de Brunet, ou
d’Arnal, ou d’Alcide Touzet.
Ces braves gens--ne se représentent le bon sens et la raison--qu’avec
l’air refrogné--et de mauvaise humeur; si vous souriez, tout est perdu.
[GU] Vous avez eu raison,--monsieur,--et vous avez eu l’imprudence
d’avoir raison avec esprit,--et d’employer l’ironie--contre une chose
plus ridicule qu’aucune qui ait jamais succombé sous les coups du bon
sens. Quelle est donc, en effet, cette langue, ce latin,--qui jouit de
tant de priviléges?--il n’est pas de sottises et de saletés qui ne
soient admises, religieusement apprises et admirées,--si elles sont
écrites en latin:--en latin on livre aux jeunes gens la fameuse églogue
de Virgile:--_Formosum pastor Corydon_.
[GU] En latin,--on apprend que les abeilles naissent de la corruption
d’un animal mort.
[GU] En latin,--on apprend par cœur toutes les faussetés sur la
physique, sur la chimie.
L’églogue _Formosum_ est une chose infâme,--ainsi que celle du _bel
Yolas_; le livre d’_Aristée et des abeilles_--est une sottise insigne.
Mais c’est écrit en latin,--c’est écrit en beaux vers!
Étonnez-vous donc ensuite si vous faites une nation de bavards et
d’avocats;--plus tard--on apprend si on peut,--et combien en ont le
temps--puisque le latin prend toute la première jeunesse--et vous
conduit aux portes de la vie civile et sérieuse?--on
apprend--quelques-uns, du moins, un sur trois cents,--que les abeilles
ne viennent pas de bœuf pourri.
Absolument comme les gens qui font apprendre deux langues aux
enfants:--l’une, composée de mots ainsi faits:
Maman,--nanan,--dada,--papa,--dodo,--lolo, etc.;--l’autre, qui dit les
mots: Mère,--friandise,--cheval,--père,--lit,--lait, etc.
Certes,--et je puis parler ici sans qu’on m’accuse de ressembler au
renard qui avait perdu sa queue dans un piége,--j’ai été ce qu’on
appelle un _élève distingué_ dans l’Université,--j’ai ensuite professé
le latin et le grec,--j’ai rendu, sous ce prétexte,--à de pauvres
enfants que je retrouve hommes aujourd’hui éparpillés dans les diverses
conditions de la vie,--je leur ai rendu une partie de l’ennui que
m’avaient donné mes professeurs;--je serais fâché de ne pas savoir ces
langues,--qui, de temps en temps, me permettent de lire de belles
pensées écrites en beau style.
Mais si c’est une des choses les plus agréables qu’on puisse
savoir,--c’est une des moins utiles--dans les besoins et les nécessités
de la vie.
Sur soixante élèves qui composent d’ordinaire une classe de collége,
c’est un grand malheur s’il doit y avoir un poëte.--Eh bien! toute
l’éducation pendant dix ans n’est faite que pour ce poëte.
Les autres--qui seront--notaires,--ou ferblantiers,--médecins--ou
droguistes,--suivent les mêmes cours,--et passent, entre autres choses,
trois ans à apprendre à faire des vers latins, et quels vers, bon Dieu!
J’aimerais autant les voir jouer à la balle pendant dix ans,--au moins
cela ne leur donnerait pas d’idées fausses--et serait tout aussi utile
aux diverses professions qu’ils doivent embrasser.
Quoi!--on passe dix ans à apprendre,--que dis-je? à ne pas apprendre le
latin.
En effet,--demandez à vous-même, demandez à ceux que vous connaissez:
«Êtes-vous capable de lire Martial en latin?--êtes-vous capable d’écrire
une lettre en latin?» Trouvez-moi dix hommes de quarante ans--qui
fassent sans faute un thème--qu’on donnerait à des élèves de
cinquième,--et qui obtiendraient la première place dans une composition
avec des enfants de dix à douze ans!
On passe dix ans--à ne pas apprendre le latin.
Et on ne connaît pas--les lois de son pays;--on entre dans la vie sans
savoir ni ses droits, ni ses devoirs en rien.
Mais on sait,--non, je veux dire, on a appris le latin.
Et c’est avec ce bagage--qu’on vous lâche les jeunes gens à même la vie.
Ne perdez pas courage,--monsieur,--ceci est plus grand que de renverser
un ministre;--ceci doit renverser une sottise funeste.
Pour moi,--monsieur,--je ne vous dirai rien de la fameuse comète,--vous
ne l’avez pas vue,--mais vous avez découvert une grosse bêtise sur la
terre.
La comète continue sa route absolument comme si vous l’aviez vue.--J’ai
peur que la grosse bêtise ne poursuive la sienne absolument comme si
vous ne l’aviez pas vue.
Néanmoins, monsieur, vos paroles ne seront pas perdues,--de même que je
n’ai pas regretté celles que j’ai laissé échapper sur ce sujet--depuis
quelques années.
Il est bon de dire de temps en temps aux pédants qu’ils sont des
pédants,--aux sots qu’ils sont des sots, quand ce ne serait que pour
que la sottise n’invoque pas un jour le bénéfice de la prescription
contre la logique et le bon sens.
[GU] «Monsieur Alphon_c_e Karr, je me vois forcé de faire ressortir
la différ_a_nce de vos habitudes. Je remarque à l’instant que votre
critique de j_e_nvier dernier contre moi dégénère en compliments,
je vous avoue que j’attache peu de prix aux éloges que vous faites
de mes boutons; j’aime mieux votre critique: jusqu’à ce que vous
fassiez usage de votre conception (1)!
»Puis-je être estimé des écrivains de notre époque? moi je ne les
flattes pas: mais je leur di_t_ de cruelles vérités! je ne leur
ressemble ni en _style_ (2) ni en principe; ils _sa_rrêtent à la
forme, et moi au fond (3). Je n’écri_t_ pas pour flatter, pour
plaire, ni pour faire un trafic (4): ma plume ne s’exerce pas à
trac_és_ (5) des choses légères ou futiles: excepté quand je m’y
trouve forcé, par exemple, pour me faire comprendre des _Guêpes_,
je ne pu_i_ (6) m’en dispenser.
»Monsieur Alphonce Karr, vous êtes venu chez moi, vous m’avez parlé
sans vous faire connaître: rougissez-vous de prononcer votre nom?
Pourquoi gardez-vous l’incognito? C’est s’introduire dans les
maisons comme le font les _Guêpes_, etc. Quel mérite, monsieur A.
Karr, vous êtes-vous reconnus en avouant vos démarches honteuses
(7)?
»Vos émules je le sa_i_ ne se promènent pas toujou_r_ couvert_e_s
de chapeaux à trois cornes (8); d’après vous, _si le dieu Cheneau
ou Chaînon avait des cheveux, il serait blond_ (9).
»Les _Guêpes_ avaient sans doute formé le projet, de me saisir ou
de _mat_taquer par ma partie supérieu_r_, car vous annoncez
monsieur A. Karr que je _nai_ pas de cheveux. C’est encore une
nouvelle mé_to_de pour _ade_sser des compliments. On voit par les
paroles ci-dessus que M. A. Karr se résigne à son sort, et son
introduction incognito chez moi _l_a conduit à prévoir et à
déclarer qu’il n’avait pas prise sur ma partie supérieu_r_, en
disant que je n’ai pas de cheveux.
»Je ne désespère pas de vous monsieur _Car_ dans cette pensée il y
a du sel.
»Mais puisque vous vous introduisez en secret, je suis étonné que
vous _n_ayez pas parlé au public (10) de...
»Si je parle ainsi c’est que je crois utile de me mettre à la porté
des _Guêpes_.
»Au revoir monsieur Alphonse Karr.
»CHENEAU, 15, _rue Croix-des-Petits-Champs_.»
4 mars 1843.
[GU] (1) Vous avez tort, dieu Cheneau;--vous n’avez fait, que je sache,
ni le soleil, ni la lune,--ni le ciel, ni la terre:--vous faites des
boutons, je ne puis parler que de vos boutons.
[GU] (2) En effet, dieu Cheneau, j’avais remarqué déjà que vous
n’écriviez ni comme Hugo, ni comme Lamartine.--Hugo ne met pas d’_s_ à
_je flatte_, et Lamartine ne met pas de _t_ à _je dis_.
[GU] (3) Que ne vous arrêtez-vous à votre fonds de boutonnier?
[GU] (4) Il est vrai que votre libraire M.*** met vos livres dans un
grenier,--et a répondu à quelqu’un, qui est allé les demander de ma
part,--qu’il n’avait pas le temps de monter là-haut et de chercher
ça.--En effet, ça n’a pas trop l’air d’un trafic;--pour le second
point,--vos livres plaisent plus aux lecteurs des _Guêpes_ que vous ne
l’imaginez.
[GU] (5) Madame de Girardin écrit l’infinitif tracer avec un _r_.
[GU] (6) J’ai ici une lettre de M. Eugène Sue, un autre écrivain de
_notre époque_;--il écrit:--_je ne peux._--Décidément vous avez raison,
vous n’écrivez pas comme eux.
[GU] (7) Démarche honteuse! J’allais acheter des boutons--et un peu dans
son temple adorer l’Éternel,--mais accessoirement, et pouvais-je croire
votre puissance aussi bornée, dieu Cheneau, que de supposer que j’avais
besoin de vous dire mon nom? D’ailleurs--je venais d’être foudroyé par
la poste,--et je n’étais pas trop rassuré en votre présence. Je vous ai
parlé,--mais pour vous dire timidement: «Deux douzaines de boutons,
combien?» Et, dieu Cheneau,--à l’exemple des rois mages,--je vous ai
offert L’OR;--pardonnez-moi de n’avoir pas joint l’encens et la
myrrhe.--Vous m’avez rendu ma monnaie,--tout est dans l’ordre. Je ne me
suis reconnu là aucun mérite,--seulement quelques personnes me
paraissent avoir la bonté de m’en reconnaître un peu plus depuis que
j’ai remplacé les vieux boutons de mon paletot par les deux douzaines
que j’ai achetées chez vous.
[GU](8) Je crois, _Dieu_ me pardonne (pas le dieu Cheneau,--l’autre), je
crois que le dieu Cheneau m’appelle mouchard.
[GU](9) Ah! voilà où le dieu est blessé.--Achille était invulnérable
partout, excepté au talon.--Mais il avait un talon:--le dieu Cheneau est
vulnérable _aux cheveux_ qu’il n’a pas.
Samson avait sa force dans ses cheveux;--c’est au contraire dans les
cheveux--qu’il n’a pas--que le dieu Cheneau a toute sa faiblesse.
[GU](10) Ici je suis obligé d’effacer deux lignes pleines de gros
mots;--le dieu se laisse aller à une colère d’un genre tout particulier,
et dont je ne trouve d’analogie dans aucuns souvenirs.
Prométhée fut attaché à un rocher, et condamné à être le souper immortel
d’un vautour.--Les paysans qui se moquèrent de Latone furent changés en
grenouilles.--Apollon écorcha Marsyas.--Jupiter se servait de la foudre,
Hercule d’une massue, Diane de ses flèches; Saturne avait une faux,
Neptune un trident.
La foudre, l’arme vengeresse du dieu Cheneau,--n’a aucun rapport avec
toutes celles-là. Je suis plus qu’embarrassé pour la désigner,--de même
que la vengeance qu’il tire de moi. Je ne puis vous le dire, et il faut
pourtant que je vous le fasse comprendre. Je voudrais trouver quelque
analogie.
Phaëton fut précipité dans le Pô.
La vengeance rêvée par le dieu Cheneau contre moi est toute contraire:
sa foudre est de celles qu’on est exposé à recevoir sur la tête le soir
quand on rentre tard et qu’on passe trop près des maisons;--mais comme
le dieu Cheneau fait de temps en temps imprimer en brochures les lettres
qu’il m’écrit,--on pourra voir quelque jour--ce qu’il m’est impossible
d’écrire et de faire imprimer,--à savoir les menaces du dieu:
Tantæne animis cœlestibus iræ?
AVRIL 1843.--Il faut que je fasse amende honorable à M. de Balzac[O].
J’avais fait prier Janin de m’envoyer--un écrit récent de M. de
Balzac.--Janin,--par oubli--ou pour ménager ma sensibilité,--m’avait
envoyé la chose moins quatre feuillets:--ces quatre feuillets qu’on
m’envoie parlent de moi;--les paragraphes y sont séparés par huit
portraits,--c’est-à-dire quelque chose comme ma tête avec un corps de
guêpe.--Cette plaisanterie a été imaginée il y a un an par un
dessinateur appelé M. Benjamin.
Ce qui est entre les portraits est copié sur une plaisanterie faite sur
les _Guêpes_ par le _Charivari_, il y a deux ans.
Décidément,--mon pauvre monsieur de Balzac, votre muse est réellement
fille de mémoire,--vous n’inventez que ce que vous vous rappelez.
La plaisanterie du _Charivari_ était bonne; j’avais raconté un voyage
bien innocent que j’avais fait avec Gatayes, et où il n’était question
que de la mer,--de l’herbe,--du soleil,--et des premières fleurs des
cerisiers.--La parodie de ce voyage fut rapprochée de mon
épigraphe,--que je crois avoir plus d’une fois justifiée depuis quatre
ans.
«Ces petits livres contiendront l’expression franche et inexorable de ma
pensée sur les hommes et sur les choses, en dehors de toute idée
d’ambition, de toute influence de parti.
»Il n’y a pas un seul journal qui oserait faire imprimer mes petits
livres.»
La plaisanterie,--dis-je,--était bonne comme plaisanterie,--et j’en ai
ri en son temps.
Mais, répétée par M. de Balzac, et répétée sérieusement, elle exige une
réponse.
Voici ce que dit M. de Balzac:
«Aussitôt dix ou douze soldats ont levé la bannière de l’in-32, en
imitant l’inventeur,--dont l’invention consistait à tâcher d’avoir de
l’esprit tous les mois.--Ce fut une épidémie,» etc.
Voilà ce que dit M. de Balzac.
[GU] Or, ce n’est pas douze, mais vingt-huit in-32 qui ont surgi après
les _Guêpes_.--Le second était fait par M. de Balzac,--lequel n’a pu en
faire que trois.
Il manquait à M. de Balzac plusieurs choses pour réussir.
[GU] Les _Guêpes_ ont été une publication honorable;--elles n’ont jamais
rien attaqué--ni rien loué pour aucun intérêt.
Elles ont dit à tous ce qu’elles ont cru la vérité sur tout et sur tous.
Rien ne les a fait reculer quand elles ont cru soutenir ce qui était
juste et vrai.
Elles n’ont jamais hésité à rectifier les quelques erreurs dans
lesquelles elles sont tombées.
Le _National_ et le _Journal du Peuple_, journaux démocratiques,*--ont
avoué qu’elles avaient été plus loin qu’eux dans l’appréciation sévère
de certains faits politiques.
Tous les partis les ont citées ou attaquées tour à tour,--parce qu’elles
n’appartenaient qu’à un seul parti,--à celui du grand, du juste et du
vrai,--et qu’elles rendaient justice à tout le monde.
[GU] Elles n’ont à se reprocher que d’avoir été un peu trop indulgentes
pour certaines extravagances de M. de Balzac,--dont elles aiment le
talent; ce qui fut cause qu’à une époque où le directeur de la _Revue de
Paris_ plaidant contre M. de Balzac--pour un prétendu abus que celui-ci
faisait d’un ouvrage vendu à la _Revue_,--pria la plupart des écrivains
contemporains de signer un blâme formel contre M. de Balzac,--l’auteur
des _Guêpes_ fut, je crois, le seul qui refusa sa signature.
Or,--quand M. de Balzac fit sous le nom de _Petite Revue
parisienne_--une imitation des _Guêpes_,--c’était tout simplement, comme
il ne s’en cachait pas, dans l’intention bénigne d’écraser ma
publication sous la sienne.
Mais, comme je l’ai dit,--il manquait à M. de Balzac plusieurs choses
pour réussir. La fin prématurée de la _Petite Revue parisienne_--peut en
faire soupçonner quelques-unes. Voici quelle fut cette fin.
M. Roger de Beauvoir, attaqué gratuitement et violemment dans le
deuxième numéro de la _Petite Revue_, envoya deux amis à M. de Balzac.
Deux amis de M. de Balzac convinrent avec ceux de M. de Beauvoir--que M.
de Balzac mettrait une rectification dans son prochain numéro, qui était
le troisième.--Ce numéro parut sans la rectification imposée et
promise.--Les amis de M. de Beauvoir revinrent à la charge;--ceux de M.
de Balzac refusèrent de l’assister après son manque de parole.
Deux autres témoins s’engagèrent à une nouvelle rectification: la
_Petite Revue_ cessa de paraître.
[GU] M. de Balzac a donc tort de parler avec tant de dédain d’une
publication--que, quelle qu’elle soit, il a essayé d’imiter.
[GU] Malgré les sages avertissements que les _Guêpes_ avaient donnés à
la reine Pomaré,--en lui décrivant exactement les bienfaits du
gouvernement constitutionnel,--cette souveraine sauvage--a décidément
donné elle et son royaume à la France;--les grands journaux l’annoncent
un an après les _Guêpes_.
[GU] _Quirinus by Felix out of dam._--_Of Hercule._ Ce doit être un
cheval, mais je ne suis pas sportman. Eh bien! _Quirinus_ est un cheval
d’assez noble origine, mais mal élevé, c’est-à-dire qu’il est arrivé à
cinq ans sans avoir été dressé, exercé, ni éprouvé, et de plus qu’il a
été soumis toute sa vie à un système aussi débilitant qu’économique;
foin, un peu; eau et air, à discrétion; avoine, il a pu en entendre
parler. Cet animal, de formes fantastiques, d’un caractère atroce de
sauvagerie, en un mot de l’extérieur le plus repoussant, fut exhibé il y
a quelques mois à une vente publique, pour la plus grande délectation de
la gent maquigonne et de la jeunesse dorée. Un jeune étranger faillit
être expulsé du Jockey-Club, pour en avoir voulu donner mille francs.
Heureux d’en être quitte pour mille brocards.
[GU] Eh bien! ce _Quirinus_, qui, malgré tout cela, est de pur sang,
vient d’être acheté comme étalon par l’administration des haras.
Combien?--Nous l’ignorons.--Si c’est plus de mille francs, pourquoi ne
pas l’avoir poussé à la vente _coram populo_? Si moins, doit-on donner
aux éleveurs de pareils étalons, et notez qu’un très-beau et très-bon
cheval, mieux né et mieux élevé, _Pourceaugnac_, a été refusé en vertu
d’un règlement qui ordonne que tout cheval de pur sang doit, avant de se
reproduire, faire ses preuves parce que noblesse oblige. Pourquoi donc
refuser _Pourceaugnac_, bon en apparence, et prendre _Quirinus_, mauvais
en apparence; tous deux sans preuves? Ah! voilà.
_Quirinus_ sort du haras de Viroflay, acquisition récente de M. Talabot,
gendre du ministre du commerce.
[GU] On se rappelle quelle indignation on excita, dans le temps, contre
la malheureuse reine Marie-Antoinette--en faisant courir le bruit--que,
entendant dire que le peuple était malheureux et qu’il n’avait pas de
pain,--elle avait répondu: «Eh bien! qu’il mange de la brioche.» Le
hasard m’a fait un de ces jours derniers rencontrer un livre daté de
1760--où on raconte le même mot d’une duchesse de Toscane,--ce qui me
paraît prouver à peu près que le mot n’a pas été dit par
Marie-Antoinette, mais retrouvé et mis en circulation contre elle.