douleur vont demander à l’Église et à la religion des consolations pour
eux et des prières pour leur père et leur ami,--qu’ils ne trouvent que
de mauvais comédiens qui ne prennent pas la peine de savoir leur
rôle--et de le jouer décemment!
Il y avait là des poëtes, des musiciens, des soldats,--et tout ce
monde-là était décent et recueilli,--tous, excepté les prêtres,
monseigneur.
Tout le monde priait pour le mort,--excepté les prêtres, qui
l’insultaient.
Tout le monde avait l’air de croire et d’espérer en Dieu,--tout le
monde...--excepté les prêtres.
Jamais, dans mes écrits et dans mes paroles, je ne me suis mêlé aux
attaques vulgaires contre la religion du pays--et contre l’Église;--loin
de là, j’ai souvent élevé la voix contre leurs ennemis;--mais jamais
l’Église et la religion n’ont eu d’ennemis aussi dangereux que de
semblables ministres;--jamais l’impiété ne leur a porté d’aussi
terribles coups que de pareils prêtres.
_Pour les besoins de l’Église_, monseigneur,--je vous demande justice.
_Pour les besoins de l’Église_, monseigneur, je vous demande un désaveu
de semblables choses et de semblables gens.
_Pour les besoins de l’Église_, monseigneur, que les prêtres aient l’air
de croire en Dieu.
_Pour les besoins de l’Église_, si ce sont des comédiens, qu’ils
apprennent leur rôle; qu’ils respectent leur public--et qu’ils ne
laissent personne dans les coulisses.
_Pour les besoins de l’Église_, déguisez mieux les marchands que
Jésus-Christ a chassés du temple, qui y sont rentrés et en ont fait une
boutique--où ils ne vendent, il est vrai, ni bœufs, ni brebis, ni
pigeons,--mais des prières qui ne partent que des lèvres.
J’aimais mieux ceux qui vendaient des bœufs et des brebis et des
pigeons: ils n’étaient que marchands;--ceux-ci sont marchands--et
voleurs.
_Pour les besoins de l’Église_,--monseigneur,--montrez que vous ne
voulez pas que les prêtres agissent ainsi;--montrez que l’Église peut
être un asile sûr pour la douleur,--et qu’elle n’y doit pas rencontrer
l’insulte et le mépris.
_Pour les besoins de l’Église_,--faites, comme Jésus-Christ votre
Maître, un fouet de cordelettes--et chassez ceux-ci du temple--pour
qu’on n’abatte pas un jour le temple lui-même sur vous tous.
Pour le fils du mort,--il est allé pleurer et prier,--loin de là dans la
campagne--au bord de la mer,--là--où tout parle de Dieu,--sous la voûte
bleue de cette belle et grande église--qui est toute la nature,--là où
il n’y a pas de prêtres impies et sacriléges.
[GU] Il se dit depuis quelque temps des choses plus qu’étranges--à
propos du droit de visite,--sur lequel les _Guêpes_ se sont expliquées
assez clairement.
On a un peu parlé de dignité nationale, d’honneur et de fierté
légitime.--A quoi un pair d’abord, puis tous les partisans et tous les
journaux du ministère ont dit:--«Ce sont des préoccupations étrangères à
la _grande_ politique.»
Ce mot m’a expliqué bien des choses qui se sont passées sous mes yeux,
et que je n’avais pas parfaitement comprises en leur temps.
De brusques revirements d’opinions,--des principes défendus aujourd’hui
et attaqués demain, des personnes vénérées et adulées d’abord, puis
ensuite traînées dans la boue.
Des haines irréconciliables se terminent par des alliances honteuses au
profit d’autres haines communes.
Le mensonge,--la mauvaise foi,--l’injustice,--tout cela, c’est de la
grande politique.
Au contraire,--ne se vendre ni aux avantages d’un parti ni aux promesses
d’un autre,--petite politique.
Juger d’après sa conscience et parler d’après son jugement,--petite
politique.
Dire la vérité à tout le monde, sur tout le monde et sur toute
chose,--petite politique.
N’admettre ni la fourberie ni la lâcheté,--petite politique.
Dieu nous délivre de ces grands Machiavels de comptoir et de leur
grande politique--et de leurs grandes phrases, et de leurs grandes
sottises, et de leurs grandes apostasies,--et de leurs grandes lâchetés.
[GU] Sur messieurs les savants et sur mesdames leurs inventions.--Nous
avons à plusieurs reprises signalé certains progrès de la science qu’il
nous a paru utile de dénoncer à la prudence publique.
La gélatine moins nourrissante que l’eau claire, mais plus
malsaine,--que l’on continue à donner aux malades dans les hôpitaux.
Une nouvelle pomme de terre--grosse comme un pois.
Un cerfeuil nouveau, mais vénéneux, etc.
Voici quelque chose d’aussi nouveau,--mais de plus inquiétant.
Les moutons et les bœufs sont sujets à la pleurésie; on a imaginé
depuis quelque temps de leur faire avaler, quand ils en sont
atteints,--_une once d’arsenic_.
C’est-à-dire de quoi empoisonner cinquante personnes.
Les moutons et les bœufs guérissent,--mais ceux qui les mangent
ensuite courent le plus grand risque d’être empoisonnés et de mourir.
On ne peut plus se fier aux côtelettes de mouton, ni aux biftecks.
De bonnes gens qui ont passé toute leur vie à se priver de
champignons--dans la crainte d’un accident--se trouveront empoisonnés
par la soupe et le bouilli,--cette nourriture considérée jusqu’ici comme
au moins assez innocente.
Ce n’était pas assez que M. Gannal et ses disciples--eussent trouvé le
moyen d’empailler le rosbif,--d’embaumer les rognons de mouton--et de
nous faire manger des côtelettes qui sont nos aînées--et des œufs
frais--dont les poulets auraient quarante ans;
Il faut qu’on empoisonne la viande.
Cette découverte des savants serait réputée une infamie si quelqu’un
l’exerçait même à la guerre contre ses ennemis.
[GU] _Le parti conservateur_ qui est _arrivé aux affaires_--a horreur de
toute supériorité d’un de ses membres: il veut que les choses restent ce
qu’elles sont;--tout homme d’action et de puissance le gêne,
l’embarrasse et lui inspire de l’ombrage.
L’opposition, au contraire,--qui veut arriver,--accepte volontiers des
recrues,--sauf à faire plus tard,--en cas de succès,--précisément ce que
font aujourd’hui les conservateurs.
Toujours est-il que lorsque M. de Lamartine vint apporter aux
conservateurs l’appui d’un nom célèbre, d’un beau talent, d’un beau
caractère,--il fut accueilli d’abord assez froidement,--puis ensuite,
l’objet de la jalousie et de la malveillance de son parti, qui ne le
trouvait pas assez médiocre, et dans lequel il voyait plus d’adversaires
réels que dans l’opposition qu’il combattait avec eux.
Il a abandonné solennellement ce parti et s’est rangé dans l’opposition.
L’opposition l’a laissé se placer à sa tête,--à côté de ses chefs les
plus prônés.
Ce qu’il y a d’assez singulier en ceci, c’est de rapprocher ce que
disent aujourd’hui les journaux de l’opposition sur M. de Lamartine de
ce qu’ils en disaient alors.
«Il se perdait dans les nuages...., il ferait mieux de chanter
Elvire.--..... On l’avertissait de reprendre sa harpe ou son téorbe,»
etc., etc.
Aujourd’hui,--c’est un concert d’éloges mérités: «M. de Lamartine est un
homme--sérieux,--éloquent.»
Le vendredi,--3 mars 1843, M. Chambolle a dit dans le journal le
_Siècle_:
«M. de Lamartine a parlé,--_il ne faut pas prétendre_ à analyser ce
_majestueux tableau_ de la situation de la France vis-à-vis de l’Europe;
il ne faut point tenter de reproduire _les élans, les images_ de cette
_parole souveraine_.
»M. de Lamartine _serait notre adversaire_ que nous payerions à son
talent le _même tribut d’éloges_; ce talent laissera après lui une
_trace lumineuse_, _éclatante_, et _honorera à jamais notre pays_.
* * * * *
»Les nobles intérêts qu’il sait si bien comprendre,» etc.
Nous aimons à voir cette impartialité dans un député et dans un
journaliste;--c’est comprendre et exercer convenablement et la dignité
de la presse, et celle de la représentation nationale.
«_Nous payerions_ LE MÊME _tribut d’éloges_ à M. de Lamartine--quand _il
serait notre adversaire_.»
A la bonne heure, ce n’est plus là cet aveuglement, cette mauvaise foi
de l’esprit de parti--qui accordent tout le talent, toutes les lumières,
toutes les vertus, aux gens dont on se sert,--et qui accablent d’injures
les gens qu’on rencontre dans un parti opposé au sien.--Voilà comment
des hommes à conviction font une guerre loyale et honnête,--voilà des
sentiments qui font plaisir à entendre professer.--M. de Lamartine
_serait l’adversaire_ de M. Chambolle, que M. Chambolle lui payerait _le
même tribut d’éloges_.
Félicitons M. Chambolle--.....
PADOCKE. Ah çà! maître, à quoi pensez-vous? que faites-vous?
LE MAITRE DES GUÊPES.--Ce que je fais, Padocke, je fais comme ferait M.
Chambolle, je rends justice à un homme dont je ne partage pas les
idées.--M. Chambolle payerait à M. de Lamartine le même tribut d’éloges,
quand même M. de Lamartine serait son adversaire.
Je paye à M. Chambolle un tribut d’éloges...
PADOCKE. Pardon, maître, mais vous n’avez pas de mémoire. Ouvrez le
numéro des _Guêpes_ qui a paru le 1er septembre 1840.
LE MAITRE DES GUÊPES. Pourquoi faire, Padocke?
PADOCKE. Ouvrez-le,--vous verrez.
LE MAITRE DES GUÊPES.--Le voici ouvert, Padocke.
PADOCKE. Cherchez à la page 365.
LE MAITRE DES GUÊPES. Page 365,--nous y voici!
PADOCKE. Très-bien!... lisez...
LE MAITRE DES GUÊPES. «25 août.--Il est arrivé un grand malheur à ce
pauvre M. Chambolle,--député et rédacteur en chef du journal le
_Siècle_.
«Ledit M. Chambolle, dans le numéro du _Siècle_ d’aujourd’hui 25 août
1840,--numéro tiré à soixante-douze mille exemplaires,--ainsi que le
journal l’affirme lui-même,--M. Chambolle a imprimé que... «_M. de
Lamartine est un niais._»--Ce pauvre M. Chambolle,--je prends la plus
grande part à l’accident qui lui arrive,--et je le prie d’agréer
favorablement mes compliments de condoléance.»
PADOCKE. Eh bien! maître?
LE MAITRE DES GUÊPES. Eh bien! Padocke!
PADOCKE. Eh bien! maître, M. de Lamartine était alors l’_adversaire_ de
M. Chambolle, et il me semble que M. Chambolle ne lui payait pas tout à
fait le _même_ tribut d’éloges.
[GU] Le dieu Cheneau vient de fulminer contre moi une seconde
lettre.--La foudre du dieu, cette fois, n’est pas tirée à un seul
exemplaire, comme le dernier tonnerre.--Ce céleste carreau--a pris la
forme d’une brochure de trente-deux pages,--format in-8º,--imprimée chez
Paul Dupont, rue de Grenelle-Saint-Honoré, 53.
Jamais mortel n’a été aussi complétement réduit en poudre--que celui qui
fut l’auteur des _Guêpes_;--laissons fulminer le dieu:
«Je ne donnerai pas de nouveaux développements--pour me faire
comprendre de M. A. Karr; je vois bien que la faculté de comprendre
manque aux _Guêpes_.--Les _Guêpes_ sont légères,--tellement légères,
qu’elles ne peuvent, à ce qu’il paraît, changer leur nature;--pourquoi
se cassent-elles le nez elles-mêmes! Ces insectes ne font que produire
la douleur et le désordre.--Pauvres _Guêpes_, vous vous servez encore de
plumes d’oie pour écrire.--Les _Guêpes_ n’ont vraiment reçu que le
baptême d’eau,--je ne saurais trop le répéter.
»Oui, monsieur A. Karr,--je suis mercier;--si j’étais Dieu, comme vous
le dites, je ne serais pas le Dieu des _Guêpes_;--j’emploierais mieux
mon loisir!
»Je me sens la force de soutenir les hostilités des _Guêpes_, car je
défie même les corbeaux.
»Votre réponse du mois dernier ne se conservera pas, je vous en
préviens!...
»J’espère que vous serez pardonné, vu votre manque de conception.
»Je vous plains de ne pas comprendre.--M. Jouin, sur lequel vous
demandez des renseignements, n’est pas à Paris;--laissez les absents
tranquilles.
»Depuis longtemps le monde est la dupe de prétendus savants qui, comme
vous, se posent sur le premier piédestal venu pour juger la faculté de
chacun,--comme s’ils en avaient les capacités;--ils déblatèrent,--ils
battent la campagne;--ils sifflent comme des serpents.
»Il est temps que l’on brise ces fausses muses qui produisent la
démence--dans le jugement,--dans l’entendement humain;--que les _Guêpes_
restent _Guêpes_.
»Si M. A. Karr se fût annoncé quand il est venu chez moi, je me serais
procuré le plaisir de le recevoir.--CHENEAU.»
«AVIS.--Toute critique qui ne me sera pas adressée sera considérée comme
critique honteuse.--CHENEAU.»
Une autre brochure,--cette fois en vers, m’appelle: «atroce frelon.»
Un troisième monsieur--a découvert dans les livres hébreux--que
Beelzebuth--veut dire roi des mouches,--et il en tire la conséquence que
je suis Beelzebuth.
[GU] Un M. Prosper Lehoc,--épicier, propriétaire et _fils unique_ de feu
M. Lehoc,--_décédé notaire royal_,--a publié récemment deux
ouvrages;--l’un est un _Traité de l’Épicerie_ avec un _Traité spécial de
la chandelle_ en forme d’appendice.
L’autre ouvrage est un _Traité du véritable gouvernement représentatif,
basé sur la force, la prudence et la justice_.
«Mon travail, dit M. Prosper Lehoc, a eu pour but de faire des peuples
de la terre un seul et même peuple de frères.--Je pense y être parvenu.»
Des deux livres de M. Lehoc, l’un est consacré à la chandelle,--l’autre
aux lumières.
Il répand à la fois la clarté--dans les appartements et dans les
âmes;--il épure le suif et les lois.
M. Lehoc nous permettra cependant de nous étonner un peu de voir le
gouvernement actuel,--le gouvernement représentatif dont nous
jouissons,--nié et sapé dans sa base par un épicier.--Que peuvent donc
encore demander les épiciers,--aujourd’hui que leur règne est
arrivé,--aujourd’hui qu’ils se sont emparés du royaume de la terre en
échange du royaume des cieux, qui semblait leur avoir été spécialement
réservé?
Pour la préparation de la graisse, M. Lehoc ne se sert pas de l’huile de
vitriol,--comme on fait à Rouen.
UN LECTEUR. Ah çà! que voulez-vous dire,--Grimalkin?
GRIMALKIN. Je parle du Traité de la chandelle de M. Lehoc.
LE LECTEUR. Ah! je croyais que nous en étions au Traité du gouvernement
représentatif.
GRIMALKIN. Aimez-vous mieux parler du gouvernement
représentatif?--parlons du gouvernement représentatif.
Nous disions donc que M. Lehoc ne veut plus du gouvernement
représentatif tel qu’il est aujourd’hui;--il n’en veut pas plus que de
l’huile de vitriol pour préparer la graisse de ses chandelles.
M. Lehoc est pour l’extension illimitée du vote électoral--«Un rayon de
la divinité constitue le sentiment et la conscience de chaque citoyen
(épicier ou autre); c’est ce qui fait que les hommes doivent
nécessairement tous concourir à la représentation nationale.»
On ouvre la porte,--le vent emporte la brochure de M. Lehoc,--Où en
étais-je?...--Ah! m’y voici.
«La théorie que j’ai écrite est pour l’instruction des jeunes gens qui
se destinent à cette carrière.--Ma méthode est simple et empêche la
chandelle de couler...»
Ah! me voici encore à la chandelle!--il me semblait cependant que j’en
étais à une phrase pareille dans la partie politique des œuvres de M.
Lehoc.
Ah! la voici:
«C’est spécialement pour servir de guide aux électeurs que j’ai composé
cet ouvrage.
»Tel est en peu de mots, ce que l’on s’empresse d’offrir à tous les
États.»
De la chandelle?
Non, le gouvernement représentatif, le véritable gouvernement
représentatif,--le gouvernement représentatif de M. Lehoc.
«Le gouvernement représentatif (le vrai, celui de M. Lehoc), met
infiniment d’_ordre_ et d’_économie_ dans sa _trésorerie_ (pourquoi pas
dans son comptoir!);--il règle la dépense sur la modicité des revenus,»
etc.
Cette fois, je crois que c’est M. Lehoc qui a confondu la chandelle et
le gouvernement représentatif. Ces préceptes, mêlés, par erreur à la
partie politique, appartiennent sans aucun doute--à l’épicerie en
demi-gros et en détail.
[GU] Certes, jamais à aucune époque les hommes n’ont eu autant de chefs
pour les conduire, autant de philosophes pour les réformer,--autant de
rois disponibles pour les gouverner, autant de dieux et de
prophètes--pour recevoir leur encens ou leur moquerie.
Ce qui manque aujourd’hui,--ce sont des hommes qui veuillent bien être
gouvernés,--c’est une place à prendre, une spécialité à occuper.
[GU] On voit de temps à autre dans les journaux que différents citoyens
ont reçu d’un ministre des médailles--pour avoir, au péril de leur vie,
sauvé celle d’autres citoyens.--Ces citoyens sont toujours des hommes du
peuple--et des ouvriers.
Le cœur et le bon sens disent que, de toutes les décorations, ces
médailles sont sans contredit les plus honorables.
En effet,--les mieux méritées d’entre les autres croix ont été données
pour des traits de courage et de dévouement,--qu’il est juste de
récompenser par des honneurs;--mais ce n’est pas trop que de demander
qu’on traite aussi bien l’homme qui a exposé sa vie pour en sauver un
autre--que celui qui a mis la sienne au hasard--pour en tuer trois ou
quatre.
J’ai parlé plus d’une fois de la sottise et de l’infamie qui ont
récompensé tant de fois des services honteux--du même signe que d’autres
ont payé de vingt blessures et de mille dangers.
Je ne parle aujourd’hui que des médailles d’honneur;--comme il faut
nécessairement les mériter pour les obtenir, comme on ne peut les
obtenir que d’une seule manière,--comme il est écrit dessus la cause
pour laquelle on les donne,--comme elles ne sont guère gagnées, ainsi
que je le disais tout à l’heure, que par des gens du peuple et des
ouvriers,--comme on n’en peut récompenser aucune infamie, le pouvoir les
donne avec une négligence et un dédain honteux.
Le ruban qui les attache n’est pas même un ruban qui leur soit
spécialement affecté,--c’est un ruban tricolore--que tout le monde a le
droit de porter,--aussi bien que les femmes portent des rubans roses et
lilas.
Chez les Romains, qui donnaient des couronnes pour récompenses
honorifiques,--la _couronne civique_, qui était une couronne de
chêne,--était particulièrement estimée.--Cicéron eut soin de la demander
après avoir découvert la conspiration de Catilina,--et Auguste fut si
fier de l’obtenir, qu’il fit graver une médaille sur laquelle il était
représenté couronné de chêne avec ces mots:
_Ob cives servatos._ (Pour avoir sauvé des citoyens.)
Il n’y avait que deux couronnes qui fussent mises au-dessus de
celle-là:--c’était la couronne obsidionale, qu’on obtenait pour avoir
délivré une armée romaine assiégée,--et la couronne triomphale,--qui
était, pour un général en chef, le prix d’une victoire complète en
bataille rangée.
Toutes les autres étaient au-dessous;--la couronne de chêne avait même
certains priviléges et certains honneurs qu’on ne rendait à aucune des
autres.
En général, on ne fait pas grand cas de la croix d’honneur tant qu’on ne
voit pas pour soi des chances de l’obtenir;--mais vous voyez tout
doucement les journalistes qui en ont le plus médit s’abstenir ou en
parler avec plus de respect à mesure qu’ils s’approchent d’une position
qui leur permet d’y aspirer.
Il est singulier, de notre temps, de savoir qu’au même instant, à la
même minute, un soldat s’expose au feu ennemi,--se précipite à travers
les dangers et affronte la mort en Afrique;
Tandis qu’à Paris un monsieur--vend sa voix ou sa plume à un
ministre,--ou l’accable de basses adulations,--et que tous deux sont
également récompensés par une même et identique croix d’honneur. Pour ce
qui est des _médailles_ dont nous parlons, elles sont toujours l’objet
du dédain, parce que, je le répète, on ne peut compter ni sur un
hasard, ni sur une lâcheté, pour les obtenir.
Je connais un homme qui a été l’objet, depuis quinze ans, de cent
brocards et de mille lazzi, et dans le monde et dans les
journaux,--parce qu’il porte quelquefois une médaille de ce genre, même
de la part de gens qui seraient plus qu’embarrassés s’il leur fallait
écrire sur leur croix,--comme c’est écrit sur les médailles,--la cause
qui la leur a fait obtenir.
Je n’ai jamais pu découvrir le côté plaisant de la chose.
Je pense qu’il serait du bon sens, de la justice, de la philosophie,--et
je dirais de la philanthropie, si les spéculateurs n’avaient rendu ce
mot ridicule,--de ne pas montrer de dédain officiel pour cette
décoration;--serait-ce trop demander que d’abord on cessât de l’attacher
au ruban tricolore,--qui appartient à la politique,--et ensuite qu’on
lui affectât un ruban particulier?
Je suis assez curieux de savoir ce que répondra à cette demande le
ministre dans les attributions duquel se trouve la chose, et auquel je
vais faire adresser cette réclamation.
[GU] DICTIONNAIRE FRANÇAIS-FRANÇAIS.--BOURSE.--On a institué dans les
colléges royaux--des _bourses_ et des _demi-bourses_--au moyen
desquelles les enfants de vieux soldats ou de vieux fonctionnaires qui
ont servi l’État avec distinction et sont restés pauvres--peuvent être
élevés gratuitement.
Ce bienfait était également destiné à permettre de faire leurs études à
des enfants de parents pauvres, mais dont l’intelligence promettait des
citoyens utiles.
Je prie M. Villemain, ministre de l’instruction publique, de me démentir
si je me trompe en affirmant--que la moitié des bourses est donnée
uniquement, sur la demande des députés,--à des enfants qui ne sont dans
aucun des cas ci-dessus mentionnés,--à des enfants même dont souvent les
parents sont riches,--et dont quelques-uns ont cinquante mille livres
de rente.--Une _bourse_ est donnée, non pas à un enfant pour qu’il
fasse ses études, mais à un électeur ou à un député, pour qu’il donne sa
voix.
[GU] CABALE.--Un auteur appelle _cabale_ tout public qui siffle;--eût-il
rempli la salle de gens salariés ou d’amis furibonds; eût-on insulté et
un peu rossé les vrais spectateurs, l’auteur appelle alors les
souteneurs de sa muse--_un public éclairé_.--(Voir ce mot.)
[GU] CABARET.--Nos ancêtres allaient dîner _au cabaret_.--Les cabarets
étaient des asiles fort décents présidés par d’excellents cuisiniers et
où ils causaient librement.--On dîne aujourd’hui dans des temples de
mauvais goût, remplis de dorures et de glaces,--où tout est si cher que
les pauvres gens qui les fréquentent affectent des goûts bizarres ou des
maladies plus que fâcheuses--pour y restreindre convenablement leur
écot: l’un _adore le bœuf bouilli_,--un autre n’aime plus _que les
choux_;--la plupart, par raison de santé, ne boivent que de l’eau.--On
allait au cabaret pour dîner; on va au Café Anglais ou au Café de Paris
pour être vu y dîner.
[GU] CADMUS.--Le Phénicien Cadmus a inventé la guerre civile et
l’alphabet.--Son alphabet se composait seulement de seize lettres; il
serait curieux de calculer combien de sottises on écrit tous les jours
rien qu’avec les huit lettres que les modernes y ont ajoutées.
[GU] CADRAN.--Il n’y a rien de si faux que les heures du _cadran_ et ses
divisions; le temps ne peut avoir jamais qu’une durée relative.--Un jour
peut se traîner plus lentement qu’un mois,--un mois échapper plus rapide
qu’un jour.--Le temps doit se _jauger_ et non se mesurer, c’est-à-dire
non s’apprécier par ses dimensions extérieures, mais par ce qu’il
contient.--Il y a telle année qui, si on l’épluchait comme une noix,--si
l’on en retranchait les cartilages et les pellicules amères, tiendrait à
l’aise dans certains jours.--Il y a une heure dans notre vie pendant
laquelle nous avons plus vécu que dans le reste de nos jours.
Le _cadran_ encore met de la préméditation dans toute la vie.--C’est un
tyran qui vous prescrit la faim, la soif, le sommeil.--C’est aussi un
reproche perpétuel.--Jamais je n’ai regardé un _cadran_ sans
m’apercevoir que j’étais en retard pour quelque chose.
[GU] CALOMNIE.--Quand vous avez passé toute votre vie dans une
perpétuelle surveillance sur vous-même, pour ne pas donner prise à la
médisance, vous n’avez atteint qu’un seul but, c’est de forcer les gens
à vous calomnier.
[GU] CONDAMNATION.--Pour avoir donné un soufflet à Paul, Pierre est
condamné à payer une amende.
--Qui reçoit cette amende? Paul, sans doute?
--Non, c’est S. M. Louis-Philippe Ier, roi des Français.
--Comment! est-ce toujours ainsi?
--Oui... à moins cependant que ce ne soit Paul qui paye l’amende.
--Paul... qui a reçu le soufflet?
--Cela arrive quelquefois.
[GU] CHEVALIER.--Un chevalier était autrefois un homme d’armes couvert
d’acier,--à la démarche noble et puissante,--au poignet de fer, à la
poitrine large,--prêt à affronter les périls les plus extravagants pour
sa dame et pour son roi.