Les journaux de toutes parts avertissent le ministère public que les

dames de Chamblas sont en fuite,--le ministère public fait la sourde

oreille--le procès s’instruit de nouveau:--on ne trouve plus les dames

de Chamblas,--le ministère public n’ose pas élever la voix contre

elles,--l’avocat de la famille Marcellange, qui demande vengeance de la

mort du malheureux assassiné,--n’ose risquer que des allusions;--enfin,

vaincu par la rumeur, par l’indignation publiques,--le procureur du

roi--finit par parler; mais sa pensée est entourée de nuages.

Il parle des dames de Chamblas avec une respectueuse terreur:--«Elles

sont en fuite, dit-il,--elles ont une punition terrible, seule punition

que le monde puisse leur infliger,--l’exil et les remords.»

Vraiment, monsieur, croyez-vous que Besson, que vous venez de faire

condamner à mort; Arzac, qui est aux galères, ne s’arrangeraient pas

parfaitement de cette _terrible punition, l’exil et les

remords_?--Laissez seulement ouverte un instant la porte de leur prison,

et vous verrez avec quel empressement ils se condamneront eux-mêmes aux

_remords et à l’exil,--cette terrible punition_.

En un mot, voici le résultat de votre jugement:--je parle ici au

procureur du roi, aux juges et aux jurés.

Arzac est condamné aux travaux forcés--pour avoir porté un faux

témoignage en faveur de Besson.

Ce qui est prouvé aux débats,--prouvé pour vous jusqu’à

l’évidence,--puisque vous avez condamné Besson à la peine de

mort,--puisque pour vous Besson a assassiné M. de Marcellange,--c’est

que les dames de Chamblas ont,--comme Arzac,--rendu un faux témoignage

en faveur de Besson--et qu’elles ont rendu ce témoignage pour sauver

l’assassin de leur gendre et de leur mari.

Je ne vous donne pas ici mon opinion,--je vous donne la vôtre,--la vôtre

approuvée par un jugement terrible,--par une condamnation à mort.

Et si vous rapprochez de ce fait les autres circonstances des

débats,--ne vous naît-il pas d’autres pensées dans l’esprit?--D’où vient

donc que ces pensées que tout le monde a, personne,--ni au tribunal ni

dans la presse, n’a osé les formuler tout haut?--Quelle puissance

invisible protége donc ces deux femmes?--quel danger mystérieux court

donc l’imprudent qui parlerait hautement? quel prestige vous frappe

donc tous de terreur?--Ce danger, je veux le connaître,--et je vais m’y

exposer pour le connaître.

_Dans ma conviction, sur mon âme et sur ma conscience,--ou Besson est

innocent,--ou madame de Chamblas et madame de Marcellange sont ses

complices._

Par votre jugement vous avez déclaré qu’elles avaient rendu, comme

Arzac, le pauvre berger qui est aux galères pour ce fait, un faux

témoignage en faveur de Besson. Et quand ce faux témoignage a pour but

de sauver l’assassin du gendre de l’une, du mari de l’autre,--comment

l’appelez-vous?

«_Ou Besson est innocent, ou les dames de Chamblas sont ses complices._»

[GU] Un homme fort petit--parlait de sa force prodigieuse devant M.

Dorsay,--qui est d’une taille élevée: «Monsieur, disait-il avec ce ton

haineux qu’ont les hommes de petite taille quand ils parlent des

grands,--il n’y a pas un exercice de force ou d’adresse,--il n’y a rien,

en un mot, que fasse un homme aussi grand que vous--que je ne m’engage à

faire aussi bien que lui.»

M. Dorsay,--levant le bras,--toucha du bout du doigt le plafond du salon

et lui dit: «Faites cela.»

[GU] Le dieu Cheneau prépare contre moi des foudres imprimées;--je suis

entré dans le sanctuaire à deux reprises différentes: la première fois,

j’avais retrouvé dans une armoire un vieux paletot auquel il manquait

des boutons.--Je suis allé chez M. Cheneau,--là je n’ai vu que son

co-mercier. Je dois ici faire l’éloge desdits boutons,--je serai forcé

de faire mettre un paletot neuf à ces boutons-là.

La seconde fois, j’ai pénétré dans l’arrière-ciel du dieu mercier, cette

partie de l’Olympe chauffée par le charbon de terre,--éclairée par le

gaz,--donne par son excessive chaleur un avant-goût des peines de

l’enfer.--Le dieu serait blond--s’il avait des cheveux.

[GU] C’est un métier très-couru aujourd’hui que celui de

Mécène;--beaucoup de gens riches _protégent_ les écrivains et les

artistes de talent ou de réputation. Les écrivains leur font présent de

leurs livres,--ou leur donnent des loges le jour qu’on représente leurs

pièces; les artistes jouent gratuitement à leurs soirées.

Ah! c’est là ce que vous appelez des Mécènes; mais c’est une spéculation

sordide.--Je ne vous empêche pas d’apprécier la chose comme vous

l’entendez,--mais c’est comme cela.

Mademoiselle R*** est une jeune artiste qui jouit en ce moment d’une

grande réputation.--Il est d’assez bon genre de l’avoir dans son

salon.--Si elle se faisait payer, cela serait fort cher,--on pourrait

encore ne pas la payer,--on m’a dit qu’elle ne le veut pas;--mais il

faudrait lui faire de riches cadeaux.--Il faut donc la recevoir comme

amie.

Mademoiselle R*** est dans une position qui l’expose à beaucoup de

récits;--on accepte facilement sur elle, comme sur tous les gens en

évidence, les anecdotes les plus saugrenues.--Quelques-unes sont

vraies,--la plupart sont fausses;--beaucoup de gens les croient toutes.

Mais chez madame Réc*** on ne souffre pas la moindre atteinte à la

renommée de la jeune actrice;--si vous l’accusiez même de la moindre

légèreté, vous seriez fort mal venu.--M. de Châ***, habitué de la

maison, est prêt à prendre la cuirasse et la lance contre le téméraire

qui parlerait imprudemment de la vertu sans tache de mademoiselle

R***: elle serait, hors de là, mère d’une nombreuse famille, qu’elle

serait chez madame Réc*** vierge immaculée jusqu’à la fin de ses

jours.

Parce que mademoiselle R*** lit chez madame Réc*** les vers de M.

de Châ***, que si on admettait sur elle la moindre des choses, on ne

pourrait plus la recevoir comme amie,--parce que, ne la recevant pas

comme amie, il faudrait lui faire des cadeaux ou ne la plus avoir à ses

soirées.

[GU] Dans une pièce appelée les _Abeilles_, que l’on a dernièrement

représentée aux Variétés;--chacune des abeilles porte un nom de

fleur;--la censure a fait débaptiser l’une d’elles, qui s’appelait

_Capucine_, parce que, M. Guizot demeurant sur le boulevard des

_Capucines_, le public, en y mettant un peu de malice, pourrait trouver

dans ce nom une allusion politique.

[GU] Le _Télémaque_, dont nous avons parlé dans le dernier numéro des

_Guêpes_,--est encore sous l’eau avec ses immenses richesses, y compris

les millions de M. Hugo; M. Taylor, entrepreneur du sauvetage, a pris la

fuite, abandonnant, sans les payer, trente-cinq ouvriers qu’il avait

fait venir d’Angleterre; ces malheureux ont travaillé pendant cinq ou

six mois, et restent sans pain, sans ressources et dans l’impossibilité

de retourner chez eux.--On assure que le _Télémaque_ n’a pas bougé de

place et qu’il est tout aussi enterré dans le sable qu’au commencement

de l’opération;--au dernier moment et pour faire prendre encore quelques

actions, on aurait fait marcher quelques personnes sur un plancher

soutenu entre deux eaux, en leur persuadant que c’était le pont du

navire.

[GU] Il y a dans chaque administration des heures fixes pour l’ouverture

et la fermeture des bureaux; messieurs les employés du ministère des

finances s’enferment au verrou dix minutes ou un quart d’heure avant

l’heure fixée pour la fermeture, dans la crainte que quelqu’un, arrivant

à l’extrême limite de l’heure indiquée, ne vienne retarder leur départ

de quelques instants;--des intérêts graves sont à chaque instant

compromis par l’_indépendance_ de ces fonctionnaires

subalternes;--chaque jour, des personnes croyant pouvoir se fier au

règlement affiché, arrivent cinq ou six minutes avant l’heure fatale et

trouvent les portes fermées.

[GU] Comme je parlais tout à l’heure des Mécènes, j’en ai oublié un et

un véritable, un homme qui rendait des services réels à des _gens de

lettres_. Il est vrai qu’il est mort, et c’est précisément pour cela que

j’ai à vous parler de lui. C’était M. A***. M. A*** protégeait les

arts et quelquefois, en particulier, celui de la danse;--quelques

journalistes avaient trouvé moyen de lui faire redouter une appréciation

fâcheuse de cette protection.--D’autres menaçaient l’objet de la

protection.--Puis, ils empruntaient de l’argent à M. A***; celui-ci

consentait à prêter, mais seulement contre des lettres de change,--les

lettres de change étaient enfermées au fond d’un secrétaire, et le

bienfaiteur ne songeait nullement à s’en faire jamais payer: seulement,

à l’échéance, il avait soin de les faire protester--et de faire de temps

en temps ce qu’il fallait pour que _ses titres_ ne fussent pas périmés,

afin de conserver une garantie contre de trop fortes exigences ou contre

quelques excès d’ingratitude. «La reconnaissance, disait-il, est un

sentiment délicat qui a besoin d’être étayé d’un peu de crainte.» M.

A*** est mort subitement; ses héritiers ont trouvé les lettres de

change parfaitement en règle, et ont annoncé l’intention formelle de les

faire payer,--par suite de quoi plusieurs personnes ont cru devoir

passer cet hiver à la campagne.

Février 1843.

[GU] FÉVRIER.--Ce mois-là--mon cher père mourut; Gatayes alla trouver

quelques-uns de mes amis et leur dit: «Nous allons faire le numéro des

_Guêpes_.--Alphonse Karr s’en est allé au bord de la mer.»

Ce numéro fut fait par Ad. Adam.--E. d’Anglemont.--Le vicomte

d’Arlincourt.--R. de Beauvoir.--H. Berthoud.--L. Desnoyers.--J.

Ferrand.--Th. Gautier.--Gavarni.--L. Gozlan.--V. Hugo.--J. Janin.--A. de

Lamartine.--Vicomte de Launay.--H. Lucas.--Mallefille.--Méry.--H.

Monnier.--A. Soumet.--E. Sue.

Je leur renouvelle ici mes remercîments;--je ne crois pas devoir, pour

cette nouvelle édition, m’emparer de ce qui me fut prêté alors et a sa

place dans leurs œuvres. Je conserve seulement la notice écrite par

Ad. Adam.

[GU] HENRI KARR.--Henri Karr est né vers 1780, à Deux-Ponts (Bavière);

son père, maître de chapelle du duc de Bavière, était aussi son ami.

Cela nous surprendra peut-être un peu, nous autres habitants d’un pays

où, dit-on, règne l’égalité; mais cela paraît fort ordinaire en

Allemagne, pays d’aristocratie et de préjugés, où l’on a celui de croire

que par la raison que l’on est musicien on n’est pas nécessairement un

imbécile et que l’on peut être bon à donner quelques conseils, fût-ce

même à un prince. Celui dont nous parlons affectionnait donc

particulièrement son maître de chapelle, et comme la Révolution

française venait d’éclater, il le chargea d’une mission délicate auprès

du gouvernement révolutionnaire et l’y envoya en qualité de légat. En ce

bon temps, le respect dû aux personnages diplomatiques n’était pas la

vertu dominante des favoris du pouvoir. On avait l’usage alors de vous

emprisonner dès que vous étiez _suspect_, suspect de quoi? on

l’ignorait, on l’ignore à peu près encore: quoi de plus suspect qu’un

Bavarois? Le père d’Henri Karr fut donc emprisonné au palais du

Luxembourg. Peu habitué à ce genre de réception, il tomba malade et ne

tarda pas à succomber à une hydropisie de poitrine, à l’âge de

trente-six ans.

Voici donc Henri Karr, à peine âgé de quinze ans, seul soutien de sa

mère et de ses frères et sœurs, sans aucune ressource. A l’aide de

son piano et de son violon, car, dans sa jeunesse, il jouait aussi

très-bien de cet instrument, il combattit la mauvaise fortune; mais les

affaires politiques prirent une tournure très-défavorable en Bavière,

tandis qu’elles commençaient à s’améliorer en France. Henri Karr partit

alors pour Paris, où il arriva à l’âge de vingt-deux ans, sans

protection, ignorant même la langue du pays, et plus embarrassé dans la

nouvelle patrie qu’il voulait se faire qu’il ne l’avait jamais été dans

son pays natal. Heureusement il y avait, à cette époque, une providence

pour les artistes: c’était la maison des frères Érard; là, la plus

généreuse hospitalité accueillait les étrangers et les nationaux, il n’y

avait nulle distinction, nulle étiquette, point de différence

d’opinions; vous étiez artiste, donc vous étiez de la maison. Ce fut à

cette porte qu’alla frapper Henri Karr; elle s’ouvrit à deux battants

devant lui, et dès lors il eut une famille. Mais que pouvait-on faire

pour le pauvre artiste? Ignorant notre langue, il ne pouvait donner de

leçons, et il n’avait point encore essayé de composer. Les frères Érard

eurent l’idée d’offrir à Karr de rester à demeure chez eux pour faire

entendre leurs instruments aux étrangers qui venaient pour les acheter.

Soit que cette nécessité eût développé chez leur protégé une spécialité

dont ils étaient loin de se douter, soit que les qualités naturelles de

l’artiste le portassent à la perfection de cette branche de l’art,

toujours est-il que Karr se trouva sans rival pour faire valoir un

instrument. On ne peut se faire une idée du talent qu’il déployait dans

ces occasions. Je vous conterai tout à l’heure comme quoi il donna une

preuve éclatante de sa supériorité. Karr resta pendant vingt ans, je

crois, dans la maison Érard, autant comme ami que comme employé; mais

ses ressources s’étaient accrues; dès qu’il put parler français, les

leçons ne lui manquèrent plus, et puis il se mit à composer des morceaux

de piano d’un style facile et à la portée des moyennes forces. Leur

succès fut immense. On ne peut en expliquer la prodigieuse quantité que

par l’inexplicable facilité avec laquelle il les composait. Nous l’avons

vu souvent, chez les marchands de musique, achevant d’écrire, sans même

l’avoir essayée, la fantaisie qu’on venait de lui commander une heure

auparavant. Ces morceaux avaient une grande qualité: c’était, outre la

facilité d’exécution, un naturel et une conséquence parfaite, ce qui

s’explique naturellement, puisque c’était, pour ainsi dire, de

l’improvisation écrite. Mais, quel que fût leur succès, Karr faisait

trop voir aux éditeurs le peu de peine qu’il se donnait pour produire

ces œuvres qui s’enlevaient par centaines, et on ne peut se figurer

les prix fabuleux de mesquinerie avec lesquels on le rétribuait;

d’ailleurs l’insouciance de Karr était telle, qu’il ne s’inquiétait

jamais de la modicité de ce prix, et qu’il avait l’air de remercier

l’éditeur qu’il venait d’enrichir. C’est ainsi que s’est écoulée la

douce vie d’Henri Karr. Il y a peu de temps qu’il reçut la décoration de

la Légion d’honneur, en même temps que Thalberg, ce favori de la fortune

à qui aucun bonheur n’a manqué: talent, naissance, richesse; celui-là a

eu tout en partage; et, de plus, son caractère est si aimable, qu’il ne

compte que des amis. Mais revenons à Henri Karr. J’ai parlé de sa

supériorité pour faire entendre un piano; je veux vous raconter une

circonstance où il eut l’occasion de déployer tout son talent.

C’était en 1827. L’exposition de l’industrie avait lieu au Louvre. Érard

avait fait disposer un orgue magnifique (le premier qui ait paru en

France avec les mutations de jeu à la pédale) dans une des salles basses

où se fait maintenant l’exhibition des travaux de sculpture. Outre

l’orgue, les pianos et les harpes occupaient une partie de ce local.

Karr touchait les pianos, Léon Gatayes jouait les harpes, et moi je

jouais l’orgue. Te rappelles-tu, Gatayes, comme nous étions heureux

alors? Et pourtant tu n’avais pas de chevaux à monter, tu courais le

cachet, quand tu trouvais des leçons, et moi j’étais bien fier quand un

éditeur me donnait quinze francs d’une romance et cinquante francs d’un

morceau de piano: nous avons eu depuis ce temps-là presque tout ce que

nous avions rêvé, et cependant nous regrettons cette époque

d’insouciance et de folle vie où nous voudrions bien revenir. Nous avons

bien des choses de plus aujourd’hui, mais alors nous avions seize ans de

moins.

Notre concert attirait une foule immense: le Français est fou de musique

gratis. Le fait est que nous faisions de fort jolies choses, et je ne

sais pas s’il y a eu beaucoup d’exemples d’improvisations à trois,

surtout aussi heureusement réussies. Nous avions surtout une fantaisie

sur l’air: _Il pleut, bergère_, où chacun faisait sa variation, puis

l’orgue simulait un orage avec une vérité parfaite, et nos trois

instruments se réunissaient dans un finale qui n’était jamais le même,

et qui avait un succès fou. Tout Paris venait nous entendre: Rossini y

vint aussi, ce fut là que je le vis pour la première fois: je voulus me

distinguer et je jouai d’une manière déplorable; j’étais si troublé de

me sentir ce colosse sur les épaules, que je ne savais plus ce que je

faisais, mes doigts barbotaient sur le clavier, mes pieds

s’embarrassaient dans les pédales, c’était une cacophonie épouvantable.

Jamais je ne fus si malheureux.

Le jour de la visite du jury d’exposition arriva. Les autres facteurs de

pianos avaient leurs instruments exposés dans les salles du premier

étage, encombrées d’étoffes et de tapis et d’une sonorité bien moins

favorable que les salles basses, où étaient les pianos d’Érard. Déjà les

pianos d’Érard avaient été examinés, les membres du jury étaient dans

les salles du premier étage, lorsqu’un facteur de pianos, et des plus

renommés, demanda que ses instruments fussent entendus à côté de ceux

d’Érard et dans les mêmes conditions. On accéda à sa demande. Lorsqu’on

vint proposer au père Érard de faire porter un de ses pianos au premier

étage pour être comparé à ceux d’un rival, il bondit de fureur: cet

homme de génie, qui, en fait de pianos, a presque tout inventé, sentait

si bien sa supériorité sur ses confrères, qu’il n’en voulait reconnaître

aucun; pour lui les deux mots _piano Érard_ étaient inséparables; hors

de sa maison il ne se fabriquait pas de pianos; il n’y avait que les

envieux qui pussent propager un bruit si exorbitant. Il ne voulut jamais

laisser emporter son instrument, et nous eûmes toutes les peines du

monde à le faire consentir à laisser descendre celui de son rival. «Eh

bien! s’écria-t-il, puisque vous le voulez tous, qu’il vienne; qu’on

apporte son plus grand piano à queue, et je le combattrai avec un petit

piano à deux cordes.»--Pour le coup nous le crûmes fou, mais il n’y eut

pas moyen de le dissuader. Notre effroi pour l’honneur de la maison

s’augmenta encore lorsque nous vîmes que le piano à queue du rival

d’Érard allait être joué par un des plus célèbres pianistes. Pendant dix

minutes, celui-ci tint ses auditeurs sous le charme de son jeu savant et

harmonieux. Quand il eut fini, Érard fit un signe à Karr, qui alla se

placer devant le piano à deux cordes. Gatayes et moi nous tremblions

pour Érard et pour Karr: mais ni l’un ni l’autre n’avaient peur; la

belle tête d’Érard avait perdu la contraction de colère qui l’agitait un

instant auparavant, pour reprendre cette dignité calme qui était son

expression habituelle; la bonne grosse figure de Karr était riante et

narquoise; il y avait déjà du triomphe dans son malin sourire. Je ne

sais ce que ce diable d’homme avait dans ses doigts, mais nul pianiste

n’avait cette élégante facilité, ce charme brillant que l’on croyait

venir de l’instrument et qui n’avait pas l’air d’appartenir à

l’exécutant, dont il était pourtant la qualité essentielle. Il ne

faisait pas de grandes difficultés, mais il surmontait la plus grande de

toutes, celle de plaire, et il réussissait toujours. Le morceau qu’il

improvisa n’était pas si savant que celui de son adversaire; il se

serait gardé, sur ce petit instrument, d’aborder le style grandiose qui

en eût démontré l’insuffisance; il fut gracieux, léger, coquet; bref, au

bout d’une trentaine de mesures, il avait gagné la partie.

Érard eut encore cette année la médaille d’or; mais cette fois ce fut

bien à Henri Karr qu’il la dut.

Henri Karr vient de mourir d’une attaque d’apoplexie, dans sa

soixante-troisième année. Sur la fin de sa vie, tout son bonheur était

dans les succès et la réputation de son fils: je ne le rencontrais pas

de fois qu’il ne m’en parlât: il avait fait abnégation de sa personne et

de sa réputation, il vivait tout entier dans celles d’Alphonse.

Consolons-nous donc de la perte de cet artiste estimable en songeant aux

jouissances qu’il a su trouver pendant ses dernières années dans les

succès de celui en qui il se sentait revivre, et puisse l’hommage

d’amitié que nous rendons tous au fils rejaillir encore sur la mémoire

du père!

Ad. ADAM.

Mars 1843.

Le vendredi 13 janvier.--A monseigneur l’archevêque de Paris, pour

les besoins de l’Église.--La grande politique et la petite

politique.--Chandelle et lumière.--M. Lehoc.--Le dieu Cheneau.--Les

_Guêpes_ refoudroyées.--Messieurs les savants et mesdames leurs

inventions.--M. de Lamartine et les journaux.--Sur quelques

décorations.--Chiromancie.--Catholique.--M. Jouy.--M.

Jay.--Ciguë.--Confiscation.

A MONSEIGNEUR L’ARCHEVÊQUE DE PARIS.

Vendredi 13 janvier.

[GU] «13.--Jésus monta à Jérusalem.

»14.--Et trouva au temple des gens qui vendaient des bœufs et des

brebis et des pigeons,--et les changeurs qui y étaient assis.

»15.--Et ayant fait un fouet de cordelettes, il les jeta tous hors du

temple,--et les brebis et les bœufs,--et répandit la monnaie des

changeurs, et renversa les tables.

»16.--Et dit à ceux qui vendaient des pigeons: Otez ces choses d’ici et

ne faites pas de la maison de mon Père un lieu de marché.» (_Évangile_

selon saint Jean.)

Monseigneur, le vendredi--treize janvier de cette année, un fils suivait

avec quelques amis le corps de son père, le cortége s’arrêta rue

Saint-Louis, vis-à-vis l’église de Saint-Denis-du-Saint-Sacrement, et on

porta le corps dans l’église.

Des menuisiers travaillaient dans l’église, sciaient des planches et

enfonçaient des clous à coup de marteau;--il ne se trouva personne pour

leur imposer silence; il y avait bien là un homme, mais il offrait de

l’eau bénite et tendait la main; il y avait bien là une femme, mais elle

passait dans les rangs des chaises, et tendait la main. Un des amis du

mort alla trouver les ouvriers et ne put leur faire suspendre leur

travail qu’en leur donnant de l’argent. Le suisse vint chercher le fils

du mort et un de ses amis et les mena à la sacristie.--La sacristie leur

parut répondre à ce qu’on appelle les _coulisses_ dans les théâtres.--En

effet, il y avait là deux hommes dont l’un s’habillait et revêtait le

costume du rôle qu’il avait à jouer.--L’autre, qui avait fini le sien,

remettait l’habit bourgeois.

Un vieux prêtre--faisait au fils du mort--quelques questions dont il

inscrivait les réponses sur un registre;--pendant ce temps les deux

hommes qui changeaient de vêtement causaient et riaient tout haut.--Je

remarquai surtout celui qui allait entrer en scène;--c’était un grand

drôle--déguisé en prêtre;--il avait des cheveux noirs

huilés--prétentieusement aplatis sur les tempes;--il riait et parlait

comme personne de bien élevé n’oserait rire et parler dans un endroit où

il y a quelqu’un qui fait des questions et quelqu’un qui répond. Je ne

parle ni de la solennité du lieu,--ni de la solennité de la cérémonie;

et pendant ce temps--le fils, arraché à son profond recueillement,

sentait dans son âme la douleur s’aigrir en colère et en haine.--Son ami

l’entraîna--à la triste stalle--où il devait assister à cette

représentation.--En effet, la chose commença.

Le personnage aux cheveux huilés ne tarda pas à faire son entrée; il

avait revêtu avec la chasuble--un air contrit, humble et béat; il tenait

les yeux modestement baissés à terre;--il portait à la main une

bourse--et allait à chaque personne demander quelques sous--en faisant

des révérences;--il ne riait plus, car c’était le _moment sérieux_ de la

cérémonie,--le moment de la recette.--Quelque riche que soit devenue

l’Église, elle n’a pas pour cela cessé d’être humble, et, pour montrer

cette humilité, elle ne laisse jamais passer une occasion de demander

l’aumône. Le drôle aux cheveux huilés,--d’une voix cauteleuse et

caressante,--bien différente de sa voix de la sacristie,--accompagnait

chacune de ses révérences de ces mots: «Pour les besoins de l’église,

s’il vous plaît.»

Ces paroles m’ont frappé, monseigneur, et j’ai songé que l’Église est

dans une mauvaise voie.

Ce n’est pas des quelques gros sous--que cet homme recueille dans sa

bourse--que _l’Église a besoin_,--pensai-je alors,--mais c’est de

croyance et de foi dans son propre sein.

Les guêpes ­— séries 3 & 4 · 第 39 / 47 段