Le 21, gelée.--Le 22, gelée.--Le 23, neige.--Le 24, pluie.--Le 25,

bise.--Le 26, gelée.--Le 27, pluie.--Le 28, pluie.--Le 29, neige.--Le

30, gelée.--Le 31, froid.

[GU] L’homme tourne dans un cercle bizarre de désirs et de crainte;--le

printemps, que nous attendons avec tant d’impatience, nous rapproche de

l’hiver prochain, que nous redoutons.

[GU] AVRIL.--Semer les betteraves et les haricots,--et prendre garde aux

poissons d’avril.

Un ministre renversé fera à la tribune un grand discours sur la misère

du peuple; s’il veut rentrer aux affaires, s’il veut reprendre le

_fardeau_ du pouvoir, c’est uniquement dans l’intérêt du pays, etc.

Il y aura des proclamations,--des professions de foi--et une foule

d’autres choses de circonstance:--les philosophes, les philanthropes,

les savants,--tout le monde se moquera de vous et cherchera à vous

attraper.

[GU] MAI.--Tout fleurit:--les fraisiers au pied de la haie d’épines

blanches;--les papillons fleurissent dans l’air,--et cherchent, fleurs

vivantes, une tige vacante parmi toutes les fleurs qu’ils visitent en

voltigeant.

Les insectes cherchent, sur cette table opulente et toujours mise que la

terre offre à toutes les créatures, chacun la plante qui lui est

destinée.

[GU] L’air,--silencieux pendant l’hiver,--se remplit de chants d’oiseaux

et de bourdonnements d’abeilles.

Partout--sur l’herbe, dans les arbres, dans l’air, dans l’eau,--sous la

mousse, dans la corolle éclatante des fleurs,--tout est plein de

nouvelles amours,--tout aime,--comme tout fleurit.

[GU] Mais rien ne bourgeonne,--rien ne fleurit comme le nez de M.

d’Haubersaert.

[GU] C’est au commencement de ce mois que paraissent les

hannetons,--c’est une nouvelle indifférente pour un siècle où il n’y a

plus d’enfants;--on fume aujourd’hui à l’âge où autrefois on chantait la

fameuse romance:

Hanneton, vole, vole, vole, etc.

[GU] Vers le 25, floraison des fèves de marais!

C’est un préjugé populaire--que le moment de la floraison des

fèves--agit singulièrement sur le cerveau des gens;--on dit même souvent

d’un homme qui fait quelque grande sottise: «Il a passé un champ de

fèves en fleurs.»

Il existe à ce sujet un proverbe latin consigné dans un assez mauvais

vers.

Cum faba florescit, stultorum copia erescit.

La floraison des fèves exercera cette année--une fâcheuse et remarquable

influence.

M. Lherbette, député,--montera encore une fois à la tribune pour

défendre les femmes de lettres--contre la tyrannie des époux--qui

mettent de force dans leur existence la prose des enfants, du

pot-au-feu--et de deux ou trois petits devoirs gênants et surannés.

M. Chapuys de Montlaville reprochera amèrement au roi sa mauvaise

habitude de mettre des cravates blanches qui coûtent énormément cher de

blanchissage,--tandis que Sa Majesté elle-même a breveté, moyennant huit

cents francs, les cols en crinoline Oudinot (cinq ans de durée).

[GU] Un ministre qui ne le sera plus alors--s’inspirera, pour ressaisir

le pouvoir, d’une Égérie--que l’on croit être la même qui autrefois

donna de si bons conseils à Numa Pompilius,--l’an 714 avant

Jésus-Christ.

[GU] La rue Laffitte, parquetée depuis un an,--sera cirée et frottée.

[GU] Les Anglais imagineront de vendre des coups de bâton.--S’apercevant

au bout de quelque temps que cet article d’exportation est en

souffrance, ils feront la guerre à une petite puissance du

Nord.--L’Europe entière regardera sans rien dire.--La petite puissance,

après avoir perdu quelques milliers d’hommes,--viendra à composition et

fera un traité par lequel elle s’engagera à acheter tous les ans pour

sept ou huit millions de coups de bâton.

[GU] M. de Balzac continuera à pousser les fleurs dans la voie de la

révolte ouverte contre la nature.--Il naîtra dans un de ses livres--une

violette de haute futaie.

Une foule de nouveaux auteurs paraîtront à l’horizon littéraire.

Autrefois les gens qui avaient échoué dans leurs projets,--qui

pleuraient les objets d’une grande affection,--qui avaient quelque faute

à expier, _entraient en religion_;--ces gens-là, aujourd’hui, _entrent

en feuilleton_.--A cette époque de la floraison des fèves, des beautés

fanées, des administrateurs destitués, des femmes du monde qui auront

trop voyagé avec des pianistes, encombreront de leur prose et de leurs

vers les revues de journaux.

[GU] Au mois de mai,--on sème des choux de Bruxelles;--retour des

bécasses, floraison du serpolet.--Le petit Martin perd sa faveur, fondée

sur ce qu’il a un pouce de moins que M. Thiers,--par l’imprudence qu’il

a de regagner ce pouce au moyen de bottes à talons.--Vers le 25, on sème

le chanvre; il lève si bien, qu’en songeant aux belles cordes qu’on en

fera et en voyant certains actes administratifs, on regrette qu’on ne

pende plus.--On met des dahlias en place. Premiers melons.

[GU] JUIN.--Il faut éclaircir l’oignon et repiquer les poireaux.--Un

assassin empoisonne toute une famille;--mais, comme il est établi aux

débats que c’est chez lui une mauvaise habitude, puisqu’il est constant

que c’est la troisième fois qu’il se livre à de pareils écarts,--le

jury, reconnaissant la force irrésistible des habitudes,--admet des

circonstances atténuantes, et l’accusé en est quitte pour quinze jours

de prison;--tous les jurés signent un recours en grâce.--Une révolution

avorte et s’appelle émeute criminelle,--attendu que ce sont les

vainqueurs qui sont parrains.--On plante des pois qui doivent produire

en septembre; on repique les ciboules pour l’hiver.--M. Jars, député,

adresse à la tribune ses madrigaux à une actrice maigre.--Quelques

fonctionnaires indépendants méritent d’être pendus.--Plusieurs villes

par lesquelles passent les chemins de fer--voient les voyageurs leur

tomber tout rôtis;--en effet, sur quelques rails on va fort vite, mais

on arrive cuit;--sur d’autres, on arrive en bon état, mais on va un peu

moins vite qu’en fiacre à l’heure.--M. Jay fait dans le

_Constitutionnel_ un article pour lequel, ainsi qu’il l’a dit dans ce

carré de papier, «il trempe sa plume dans son cœur.»--Arroser

abondamment et seulement le soir;--faucher les gazons et greffer les

rosiers; on tond les moutons; on établira sur le lait un impôt dont on

parle depuis longtemps.

[GU] M. Lesourd, directeur de l’octroi de Paris,--tombé en

disgrâce,--débutera à l’Opéra.--On connaît dans le monde la magnifique

voix de cet administrateur.

[GU] JUILLET.--On sème les carottes pour l’hiver.

--Anniversaire de la prise de la Bastille--et consécration des quatorze

petites bastilles qui entourent Paris.

--On sème des radis, des oignons blancs et plusieurs espèces de choux.

--Une émeute réussit et s’appelle glorieuse révolution.--Vers le 15, on

marcotte les œillets.--On sait que Napoléon avait bravé les

œillets rouges, et que la Restauration en a eu fort peur, moins

cependant que des violettes.--Une fleur se fera une mauvaise affaire

avec la police.--Saison des bains et des eaux;--plus d’un dandy sans

argent ira passer l’été à Saint-Denis pour raconter l’hiver suivant

qu’il a perdu un _argent fou_ à _Baden-Baden_.--Les femmes nagent, les

hommes ne nagent plus.--Une des causes de cette bizarrerie est que les

filles portent leurs cheveux nattés ou lissés en bandeau, et que les

hommes se font friser;--les jeunes garçons fument et lisent les

journaux,--tandis que les jeunes filles font de la gymnastique.--Avant

trente ans, les hommes seront devenus à leur tour le _sexe faible et

timide_.

[GU] AOUT.--Récolte des cornichons,--troisième labour de la

vigne.--Moisson des céréales: quelles que soient la qualité et la

quantité des blés cette année, les journaux ministériels diront que

jamais on n’a vu une aussi belle récolte, et qu’il en faut rendre grâce

au gouvernement paternel sous lequel nous avons le bonheur de vivre;--et

les journaux de l’opposition, que les épis sont vides, que la moisson

est misérable, et que c’est la faute du gouvernement tyrannique sous

lequel nous avons le malheur de vivre.

--Jours caniculaires.--La police continuera à jeter des boulettes pour

les chiens attaqués de la rage, dont le signe caractéristique est que

l’animal atteint ne mange pas.--Des citoyens, voyant la patrie en

danger, se réuniront chez Véfour et feront un excellent dîner;--les

journaux de leur parti célébreront avec enthousiasme le courage et le

généreux dévouement dont ils auront fait preuve dans cette

occasion.--Ceux du parti opposé traiteront la chose de gueuleton, mais

feront à leur tour une ripaille semblable, à propos de laquelle ils

feront à leur tour éclater leur courage et leur généreux dévouement.

[GU] SEPTEMBRE.--Des phénomènes sans nombre viennent étonner la France:

de tous côtés il naît des veaux à deux têtes--et des enfants

prodigieux.--On creuse les fondations d’une maison et l’on trouve un

trésor.--On rencontre une fille sauvage dans la forêt de

Montmorency;--d’innombrables centenaires sont cités dans tous les

départements.--Il tombe dans plusieurs localités des grêlons gros comme

des melons.--Un sansonnet,--commensal d’un savetier des faubourgs,

récite aux passants la Charte constitutionnelle.--Plusieurs cochers de

place rapportent des bourses oubliées dans leurs voitures.--Si un

mendiant meurt,--on trouve chez lui sept cent mille francs en or cachés

dans une vieille chaussette.--Un chasseur tue un cygne,--il porte au cou

un collier en argent,--sur lequel sont écrites plusieurs choses qui

prouvent qu’il a appartenu à Charles XII, roi de Suède.--Si une femme

accouche,--ce ne peut être de moins que de douze enfants,--tous bien

portants et parfaitement conformés.

En un mot,--de toutes parts, on n’entend parler que de miracles et de

prodiges;--tout cela parce que, la session des Chambres étant

terminée,--les journaux ne savent comment remplir les deux colonnes

qu’ils avaient l’habitude de consacrer au compte rendu des débats

législatifs.

[GU] OCTOBRE.--Ouverture de la chasse.--Vu le prix des ports d’armes, la

division des propriétés et la destruction des forêts,--il sera mangé des

mésanges et des pinsons qui reviendront à l’heureux chasseur qui en aura

_chargé_ son carnier à trois francs la pièce.--Les feuilles de la vigne

deviennent pourpres,--celles des poiriers oranges,--celles des ormes

jaunes.--Les philanthropes inventeront un nouveau pain de sciure de

bois.--M. Gannal embaumera plusieurs médecins.--La récolte de vins de M.

Duchâtel sera de médiocre qualité.--Vers le 15, chute des

feuilles;--plusieurs journaux de toutes couleurs seront victimes de

cette époque fatale.--Le 28 octobre,--selon un vieux proverbe,--on ne

trouve plus une seule mouche vivante:

A la Saint-Simon (28 octobre),

Une mouche vaut un mouton.

Nous demandons la permission d’excepter les _Guêpes_ de cette

condamnation.

[GU] NOVEMBRE.--Récolte des nèfles et des pommes d’api;--plantation des

arbres fruitiers;--la régie des tabacs imaginera de vendre dix sous

(cinquante centimes) de nouveaux cigares en feuilles de

betteraves;--elle sollicitera du gouvernement l’autorisation pour les

collégiens de fumer en classe;--cette extension augmentera

considérablement ses recettes, qui se sont élevées l’année dernière à

quatre-vingts millions.--On rira beaucoup d’un mot de M. de Rambuteau;

voici ce mot, que le préfet de la Seine prononcera du 17 au 20

novembre:--quelqu’un lui demandera quel est l’inventeur de la régie.

«C’est _Tabaca_, répondra M. de Rambuteau.

--Comment? que voulez-vous dire?

--Ne voyez-vous pas sur tous les bureaux: TABACA FUT MÈRE DE LA RÉGIE?»

C’est ainsi que M. de Rambuteau écrit et prononce ce qu’on lit en effet

sur les vitres des bureaux de tabac: _Tabac à fumer de la régie_.

Le 25 novembre, la Sainte-Catherine, fête des filles,--comme le dit une

vieille chanson:

Aucun jardin n’est resté vert;

L’amour et l’hymen, _malins drilles_.

Exprès, pour punir les filles,

Ont mis leur fête l’hiver.

[GU] Quand on voit une de ces belles jeunes filles au visage calme, au

maintien modeste, aux cheveux lissés sur le front, aux regards doux et

incertains,--l’imagination ne la sépare guère de son vêtement, il semble

qu’elle ait des pieds de satin,--et que ce nuage bleu que forment autour

d’elle les plis de la gaze qui descendent jusqu’à terre--soit son corps.

Mais qu’il est difficile de ne pas rompre ce charme mystérieux,--cet

amour sans désir,--cet amour religieux et poétique!

Il suffit d’une mère qui vienne dire: «Ma fille est un peu malade,--elle

a monté à cheval, elle a les _cuisses_ rompues.» Ou: «Ne cours pas, on

verrait tes _jambes_.» Ou: «Je lui ai acheté des _chemises_ de

batiste--ou des _jarretières_.» Et combien peu de mères savent se priver

de pareilles mentions!

[GU] DÉCEMBRE.--Il semble que l’âge d’or va renaître:--les femmes aiment

leurs maris, les enfants entourent leurs parents de respect, les

domestiques sont empressés et laborieux, les portiers sont polis.--C’est

surtout à prendre du 15 de ce mois que ces changements se font

apercevoir d’une manière sensible;--toutes sortes de beaux sentiments

sont tirés du cœur comme les fourrures des cartons;--les uns comme

les autres secoués, brossés et remis à neuf.--En ce mois finira une

année qui aura eu, comme celles qui la suivront et celles qui l’ont

précédée, cinquante-deux dimanches, et aura été remplie des mêmes

passions, des mêmes sottises, des mêmes craintes, des mêmes désirs;--la

forme seule change un peu,--le fond reste toujours le même,--malgré les

opinions contradictoires et de ceux qui se félicitent du progrès--et de

ceux qui se plaignent que le monde dégénère.

[GU] FOIRES ET MARCHÉS.--Plusieurs réélections auront lieu à la Chambre

des députés. Les journaux avertiront de l’époque des foires et marchés

qui seront tenus à cet effet dans divers départements;--les voix y

seront payées à leur valeur.--MM. les maires garantissent aide et

protection aux marchands.--Une danseuse verte sera rengagée au théâtre

de l’Opéra.--Un publiciste, ardent ennemi du pouvoir, sera nommé

sous-préfet dans une ville du Nord.--Une jeune cantatrice enlèvera à une

rivale qui a plus de talent qu’elle,--mais qui a du talent depuis

longtemps, un rôle écrit pour ladite rivale dans un opéra-comique de M.

Auber.--Plusieurs bureaux de tabac seront accordés à plusieurs femmes

quelconques, sur la recommandation des honorables MM.

***,--***,--***, etc.--Madame Lebœuf, femme du député de ce nom,

sera invitée aux bals de la cour.--Un jeune peintre sans talent,--neveu

d’un député de l’opposition, recevra du ministère de l’intérieur des

travaux extrêmement importants.--Il sera accordé une nouvelle direction

de théâtre.--Le _Journal des Débats_ protégera le gouvernement

_actuel_.--Mademoiselle de ***, qui est si belle,--épousera M.

***, qui est si laid.--Des places seront données en foule à toute

sorte de gens.--Des croix d’honneur seront distribuées.

[GU] ANECDOTES.--Un ancien administrateur poursuivait depuis quelques

mois M. Villemain de ses demandes et de ses réclamations.--Il y a

quelques jours, le ministre reçoit une dernière lettre dans laquelle

l’ex-fonctionnaire annonce qu’il est désespéré,--qu’il est réduit à la

plus affreuse misère, etc., etc.

M. Villemain envoie sous enveloppe une réponse consistant en un billet

de cinq cents francs.

Le lendemain, il lui est remis une lettre ainsi conçue:

«Monsieur, je demandais justice,--mais je ne demandais pas l’aumône; ne

croyez pas acheter mon indépendance par vos bienfaits.--Je vous renvoie

votre billet de cinq cents francs, pour lequel, sans doute, vous vous

êtes trompé d’adresse.--Votre serviteur, etc.»

M. Villemain admire--et tourne le feuillet pour reprendre le billet de

cinq cents francs annoncé.--Il ne le voit pas; il cherche à ses

pieds,--peut-être l’a-t-il fait tomber en ouvrant précipitamment la

lettre:--il n’est pas à ses pieds.--Il cherche dans ses

poches,--peut-être l’y a-t-il mis par distraction:--il n’est pas dans

ses poches.

L’ex-fonctionnaire n’avait pas renvoyé le billet. Il s’était contenté de

l’envoi de la lettre superbe--qu’il avait montrée à trente personnes.

[GU] Un jeune écrivain, le baron T***, nous contait dernièrement des

particularités curieuses sur les chemins de fer aux États-Unis.--Je

regrette de ne me rappeler que les choses sans me rappeler la façon dont

il les disait.

Aux États-Unis on ne s’amuse pas à niveler le terrain,--à aplanir des

côtes, à supprimer des montagnes;--on jette deux rails d’un endroit à un

autre,--sur les montées, sur les vallons, dans l’herbe,--puis on lance

les wagons sur ces rails et l’on va le plus vite possible;--les vaches

et les bœufs--paissent sur le chemin;--les wagons sont précédés d’une

sorte de proue qui les ramasse, qui les entraîne et les jette plus ou

moins broyés à droite et à gauche.

[GU] Tout cela donne lieu à une foule d’accidents; souvent un rail se

brise,--le bout brisé--alors se redresse, et dernièrement une de ces

lances de fer a percé un wagon et blessé plusieurs voyageurs.

On remarquait, à ce sujet, à quel point les choses changent sous nos

yeux chaque jour,--mais tout progrès n’est pas une

amélioration;--pendant bien longtemps, il est vrai, les voyageurs ont

traversé les chemins;--mais, quelque ami que l’on soit du

changement,--on ne saurait approuver cette tendance révolutionnaire que

manifestent les chemins à traverser à leur tour les voyageurs.

Lorsqu’il s’agit, à l’Académie, de distribuer les derniers prix de

vertu,--un académicien, M. D***,--racontant à ses collègues--la belle

conduite d’une pauvre fille qui, sur son travail, avait, pendant

plusieurs années, nourri une famille à laquelle elle n’était alliée que

par sa générosité,--dit par distraction: «Et cette vertueuse

fille--trouvait moyen, sur son faible gain, de donner chaque jour à

cette misérable famille deux _kilomètres_ de pain.»

Tout le monde se mit à rire de ce _lapsus linguæ_--et à s’extasier sur

cette immense tartine.--Un des confrères de l’académicien prit la parole

et dit: «Messieurs, loin de rire comme vous de la distraction qui a fait

dire à notre collègue kilomètres pour kilogrammes,--je le féliciterai de

cette protestation contre une langue barbare imposée à l’Académie

française par la police de Paris.»

[GU] André entre chez M***, qui peint dans son atelier.

«Bonjour.--Bonjour.--Comment vas-tu?--Bien, et toi?--Très-bien.--Tu n’en

as pas l’air.--Tu as raison,--ça va mal.--Diable! est-ce que tu es

malade?--Non.»

André prend une pipe, la bourre de tabac,--l’allume, la laisse

éteindre,--la rallume, fredonne un air.--Pendant ce temps, M***

continue à travailler. «Rien ne me réussit,--dit André,--je n’ai pas de

travaux, je n’ai pas d’argent,--j’ai des dettes,--je voudrais être

mort.» M*** alors pose son pinceau sur son chevalet,--le regarde d’un

air surpris--et dit: «Ah! tu voudrais être mort!--eh bien! tu n’es pas

dégoûté.»

[GU] L’enseigne du marchand de nouveautés du coin de la rue de Seine est

toujours décorée de l’ordre de la Légion d’honneur.

[GU] Comme on parlait de M***,--quelqu’un demanda: «A-t-il des

filles?--Non, répondit M. Romieu,--et tant mieux pour elles.»

[GU] Un journal qui a publié les portraits d’un grand nombre de

célébrités contemporaines, en mettant au-dessous quelques vers souvent

assez heureux,--nous a paru s’être trompé en faisant imprimer ceux-ci

au-dessous du portrait de M. Étienne Arago, vaudevilliste, et frère de

M. François Arago, l’astronome:

Dans la famille on sait d’avance

Comment le partage se fit:

_François_ prit toute la science,

_Étienne_ garda tout l’esprit.

Ce qu’il y a de remarquable en ceci, c’est que le journal en question

suit une ligne politique dans laquelle l’admiration sans bornes pour M.

François Arago est de rigueur.

Or, si l’on s’en rapportait aux susdits vers, M. Étienne ayant _gardé

tout l’esprit_,--M. François n’en aurait aucun vestige;--il est vrai

que, ledit M. François ayant pris _toute_ la science, M. Étienne

resterait avec la plus profonde ignorance de toutes choses;--je crois

que chacun de ces deux messieurs serait en droit de se plaindre;--mais

que dira M. Jacques, un troisième frère, qui fait des livres et des

vaudevilles?--que lui restera-t-il? Et n’y a-t-il pas aussi un quatrième

frère, M. Emmanuel, qui est avocat? quel est son lot?--et je ne sais

combien d’autres, car la famille des Arago est nombreuse comme celle

des Atrides,--et elle a fait autant de vaudevilles que celle des Atrides

a causé de tragédies.

[GU] J’aurai, quelque jour, à vous parler longuement d’un monsieur qui

sera quelqu’un de ces jours député,--et qui n’est pour le moment que

membre du conseil municipal de Nîmes--et chevalier de la Légion

d’honneur, comme tout le monde.

Ce monsieur a été bonnetier,--comme M. Ganneron a été fabricant de

chandelles;--comme M. Ganneron, il a fait une belle fortune dans son

commerce.

On raconte qu’à un voyage de quelques jours que fit à Nîmes une des

princesses de la branche aînée--l’ex-bonnetier trouva moyen d’être, par

le conseil municipal, nommé chevalier d’honneur de la duchesse.--Il

était au comble de la joie,--il prenait tous les prétextes pour parler à

voix basse à la princesse. «Mais que dit-il donc ainsi? demanda

quelqu’un.--Vous le voyez, répondit-on, il parle _bas_.»

Jusqu’ici cela me serait parfaitement égal,--mais ce qui me l’est

moins,--c’est que ce monsieur, qui arrivera un jour à la Chambre--comme

défenseur des intérêts populaires--comme dévoué à la classe

malheureuse,--loue sept francs par an à de pauvres diables le droit de

ramasser des escargots dans ses bois.

[GU] A une des dernières élections--l’affaire était chaudement

disputée.--Le parti de l’opposition fit boire un électeur outre mesure.

Le parti contraire s’aperçut de la chose,--et, pensant, selon toutes

probabilités, que ce serait une voix gagnée pour ses adversaires,--prit

sans façon l’électeur aviné, et le mit comme un paquet dans la diligence

de Paris qui passait.

Le lendemain--on vote--et tout s’explique:--l’électeur envoyé à Paris

devait voter pour le candidat conservateur.--Les amis du candidat de

l’opposition n’avaient pas voulu le griser pour qu’il votât avec

eux,--mais l’enivrer tout à fait pour qu’il ne votât pas,--n’ayant pu,

par aucun moyen, le décider à passer sur leur bord.--Les conservateurs

avaient donc fait, dans l’intérêt de leurs adversaires, ce que ceux-ci

n’avaient pas osé faire pour eux-mêmes.

[GU] Le procès de Besson est terminé--il a été condamné à mort.

Nous avons déjà donné notre opinion sur cette scandaleuse

affaire.--Besson, domestique de M. de Marcellange, est chassé par lui

pour avoir menacé de le tuer;--la femme et la belle-mère de M. de

Marcellange prennent Besson à leur service particulier.--M. de

Marcellange est assassiné, la rumeur publique accuse Besson,--on le mêt

en prison;--là, les dames de Chamblas lui envoient un lit,--et chaque

jour un plat de leur table;--un témoin--plus qu’un témoin

peut-être,--Marie Boudon,--a été emmenée en Suisse par les dames de

Chamblas et n’a pas reparu.

Des charges tellement fortes s’élèvent, aux débats, contre les dames de

Chamblas, que le procureur du roi en est atterré et se trouve presque

mal à l’audience.

Cependant je ne sais quelle égide protège ces femmes,--on arrête et on

condamne des témoins pour faux témoignage,--on ne surveille même pas les

dames de Chamblas;--cependant Besson est condamné à mort, donc la plus

grande indulgence accuse les dames de Chamblas au moins de faux

témoignage,--puisqu’elles ont juré qu’il n’avait pas quitté leur maison

le jour où il assassinait son maître à six lieues de là.

Les guêpes ­— séries 3 & 4 · 第 38 / 47 段