bise.--Le 26, gelée.--Le 27, pluie.--Le 28, pluie.--Le 29, neige.--Le
30, gelée.--Le 31, froid.
[GU] L’homme tourne dans un cercle bizarre de désirs et de crainte;--le
printemps, que nous attendons avec tant d’impatience, nous rapproche de
l’hiver prochain, que nous redoutons.
[GU] AVRIL.--Semer les betteraves et les haricots,--et prendre garde aux
poissons d’avril.
Un ministre renversé fera à la tribune un grand discours sur la misère
du peuple; s’il veut rentrer aux affaires, s’il veut reprendre le
_fardeau_ du pouvoir, c’est uniquement dans l’intérêt du pays, etc.
Il y aura des proclamations,--des professions de foi--et une foule
d’autres choses de circonstance:--les philosophes, les philanthropes,
les savants,--tout le monde se moquera de vous et cherchera à vous
attraper.
[GU] MAI.--Tout fleurit:--les fraisiers au pied de la haie d’épines
blanches;--les papillons fleurissent dans l’air,--et cherchent, fleurs
vivantes, une tige vacante parmi toutes les fleurs qu’ils visitent en
voltigeant.
Les insectes cherchent, sur cette table opulente et toujours mise que la
terre offre à toutes les créatures, chacun la plante qui lui est
destinée.
[GU] L’air,--silencieux pendant l’hiver,--se remplit de chants d’oiseaux
et de bourdonnements d’abeilles.
Partout--sur l’herbe, dans les arbres, dans l’air, dans l’eau,--sous la
mousse, dans la corolle éclatante des fleurs,--tout est plein de
nouvelles amours,--tout aime,--comme tout fleurit.
[GU] Mais rien ne bourgeonne,--rien ne fleurit comme le nez de M.
d’Haubersaert.
[GU] C’est au commencement de ce mois que paraissent les
hannetons,--c’est une nouvelle indifférente pour un siècle où il n’y a
plus d’enfants;--on fume aujourd’hui à l’âge où autrefois on chantait la
fameuse romance:
Hanneton, vole, vole, vole, etc.
[GU] Vers le 25, floraison des fèves de marais!
C’est un préjugé populaire--que le moment de la floraison des
fèves--agit singulièrement sur le cerveau des gens;--on dit même souvent
d’un homme qui fait quelque grande sottise: «Il a passé un champ de
fèves en fleurs.»
Il existe à ce sujet un proverbe latin consigné dans un assez mauvais
vers.
Cum faba florescit, stultorum copia erescit.
La floraison des fèves exercera cette année--une fâcheuse et remarquable
influence.
M. Lherbette, député,--montera encore une fois à la tribune pour
défendre les femmes de lettres--contre la tyrannie des époux--qui
mettent de force dans leur existence la prose des enfants, du
pot-au-feu--et de deux ou trois petits devoirs gênants et surannés.
M. Chapuys de Montlaville reprochera amèrement au roi sa mauvaise
habitude de mettre des cravates blanches qui coûtent énormément cher de
blanchissage,--tandis que Sa Majesté elle-même a breveté, moyennant huit
cents francs, les cols en crinoline Oudinot (cinq ans de durée).
[GU] Un ministre qui ne le sera plus alors--s’inspirera, pour ressaisir
le pouvoir, d’une Égérie--que l’on croit être la même qui autrefois
donna de si bons conseils à Numa Pompilius,--l’an 714 avant
Jésus-Christ.
[GU] La rue Laffitte, parquetée depuis un an,--sera cirée et frottée.
[GU] Les Anglais imagineront de vendre des coups de bâton.--S’apercevant
au bout de quelque temps que cet article d’exportation est en
souffrance, ils feront la guerre à une petite puissance du
Nord.--L’Europe entière regardera sans rien dire.--La petite puissance,
après avoir perdu quelques milliers d’hommes,--viendra à composition et
fera un traité par lequel elle s’engagera à acheter tous les ans pour
sept ou huit millions de coups de bâton.
[GU] M. de Balzac continuera à pousser les fleurs dans la voie de la
révolte ouverte contre la nature.--Il naîtra dans un de ses livres--une
violette de haute futaie.
Une foule de nouveaux auteurs paraîtront à l’horizon littéraire.
Autrefois les gens qui avaient échoué dans leurs projets,--qui
pleuraient les objets d’une grande affection,--qui avaient quelque faute
à expier, _entraient en religion_;--ces gens-là, aujourd’hui, _entrent
en feuilleton_.--A cette époque de la floraison des fèves, des beautés
fanées, des administrateurs destitués, des femmes du monde qui auront
trop voyagé avec des pianistes, encombreront de leur prose et de leurs
vers les revues de journaux.
[GU] Au mois de mai,--on sème des choux de Bruxelles;--retour des
bécasses, floraison du serpolet.--Le petit Martin perd sa faveur, fondée
sur ce qu’il a un pouce de moins que M. Thiers,--par l’imprudence qu’il
a de regagner ce pouce au moyen de bottes à talons.--Vers le 25, on sème
le chanvre; il lève si bien, qu’en songeant aux belles cordes qu’on en
fera et en voyant certains actes administratifs, on regrette qu’on ne
pende plus.--On met des dahlias en place. Premiers melons.
[GU] JUIN.--Il faut éclaircir l’oignon et repiquer les poireaux.--Un
assassin empoisonne toute une famille;--mais, comme il est établi aux
débats que c’est chez lui une mauvaise habitude, puisqu’il est constant
que c’est la troisième fois qu’il se livre à de pareils écarts,--le
jury, reconnaissant la force irrésistible des habitudes,--admet des
circonstances atténuantes, et l’accusé en est quitte pour quinze jours
de prison;--tous les jurés signent un recours en grâce.--Une révolution
avorte et s’appelle émeute criminelle,--attendu que ce sont les
vainqueurs qui sont parrains.--On plante des pois qui doivent produire
en septembre; on repique les ciboules pour l’hiver.--M. Jars, député,
adresse à la tribune ses madrigaux à une actrice maigre.--Quelques
fonctionnaires indépendants méritent d’être pendus.--Plusieurs villes
par lesquelles passent les chemins de fer--voient les voyageurs leur
tomber tout rôtis;--en effet, sur quelques rails on va fort vite, mais
on arrive cuit;--sur d’autres, on arrive en bon état, mais on va un peu
moins vite qu’en fiacre à l’heure.--M. Jay fait dans le
_Constitutionnel_ un article pour lequel, ainsi qu’il l’a dit dans ce
carré de papier, «il trempe sa plume dans son cœur.»--Arroser
abondamment et seulement le soir;--faucher les gazons et greffer les
rosiers; on tond les moutons; on établira sur le lait un impôt dont on
parle depuis longtemps.
[GU] M. Lesourd, directeur de l’octroi de Paris,--tombé en
disgrâce,--débutera à l’Opéra.--On connaît dans le monde la magnifique
voix de cet administrateur.
[GU] JUILLET.--On sème les carottes pour l’hiver.
--Anniversaire de la prise de la Bastille--et consécration des quatorze
petites bastilles qui entourent Paris.
--On sème des radis, des oignons blancs et plusieurs espèces de choux.
--Une émeute réussit et s’appelle glorieuse révolution.--Vers le 15, on
marcotte les œillets.--On sait que Napoléon avait bravé les
œillets rouges, et que la Restauration en a eu fort peur, moins
cependant que des violettes.--Une fleur se fera une mauvaise affaire
avec la police.--Saison des bains et des eaux;--plus d’un dandy sans
argent ira passer l’été à Saint-Denis pour raconter l’hiver suivant
qu’il a perdu un _argent fou_ à _Baden-Baden_.--Les femmes nagent, les
hommes ne nagent plus.--Une des causes de cette bizarrerie est que les
filles portent leurs cheveux nattés ou lissés en bandeau, et que les
hommes se font friser;--les jeunes garçons fument et lisent les
journaux,--tandis que les jeunes filles font de la gymnastique.--Avant
trente ans, les hommes seront devenus à leur tour le _sexe faible et
timide_.
[GU] AOUT.--Récolte des cornichons,--troisième labour de la
vigne.--Moisson des céréales: quelles que soient la qualité et la
quantité des blés cette année, les journaux ministériels diront que
jamais on n’a vu une aussi belle récolte, et qu’il en faut rendre grâce
au gouvernement paternel sous lequel nous avons le bonheur de vivre;--et
les journaux de l’opposition, que les épis sont vides, que la moisson
est misérable, et que c’est la faute du gouvernement tyrannique sous
lequel nous avons le malheur de vivre.
--Jours caniculaires.--La police continuera à jeter des boulettes pour
les chiens attaqués de la rage, dont le signe caractéristique est que
l’animal atteint ne mange pas.--Des citoyens, voyant la patrie en
danger, se réuniront chez Véfour et feront un excellent dîner;--les
journaux de leur parti célébreront avec enthousiasme le courage et le
généreux dévouement dont ils auront fait preuve dans cette
occasion.--Ceux du parti opposé traiteront la chose de gueuleton, mais
feront à leur tour une ripaille semblable, à propos de laquelle ils
feront à leur tour éclater leur courage et leur généreux dévouement.
[GU] SEPTEMBRE.--Des phénomènes sans nombre viennent étonner la France:
de tous côtés il naît des veaux à deux têtes--et des enfants
prodigieux.--On creuse les fondations d’une maison et l’on trouve un
trésor.--On rencontre une fille sauvage dans la forêt de
Montmorency;--d’innombrables centenaires sont cités dans tous les
départements.--Il tombe dans plusieurs localités des grêlons gros comme
des melons.--Un sansonnet,--commensal d’un savetier des faubourgs,
récite aux passants la Charte constitutionnelle.--Plusieurs cochers de
place rapportent des bourses oubliées dans leurs voitures.--Si un
mendiant meurt,--on trouve chez lui sept cent mille francs en or cachés
dans une vieille chaussette.--Un chasseur tue un cygne,--il porte au cou
un collier en argent,--sur lequel sont écrites plusieurs choses qui
prouvent qu’il a appartenu à Charles XII, roi de Suède.--Si une femme
accouche,--ce ne peut être de moins que de douze enfants,--tous bien
portants et parfaitement conformés.
En un mot,--de toutes parts, on n’entend parler que de miracles et de
prodiges;--tout cela parce que, la session des Chambres étant
terminée,--les journaux ne savent comment remplir les deux colonnes
qu’ils avaient l’habitude de consacrer au compte rendu des débats
législatifs.
[GU] OCTOBRE.--Ouverture de la chasse.--Vu le prix des ports d’armes, la
division des propriétés et la destruction des forêts,--il sera mangé des
mésanges et des pinsons qui reviendront à l’heureux chasseur qui en aura
_chargé_ son carnier à trois francs la pièce.--Les feuilles de la vigne
deviennent pourpres,--celles des poiriers oranges,--celles des ormes
jaunes.--Les philanthropes inventeront un nouveau pain de sciure de
bois.--M. Gannal embaumera plusieurs médecins.--La récolte de vins de M.
Duchâtel sera de médiocre qualité.--Vers le 15, chute des
feuilles;--plusieurs journaux de toutes couleurs seront victimes de
cette époque fatale.--Le 28 octobre,--selon un vieux proverbe,--on ne
trouve plus une seule mouche vivante:
A la Saint-Simon (28 octobre),
Une mouche vaut un mouton.
Nous demandons la permission d’excepter les _Guêpes_ de cette
condamnation.
[GU] NOVEMBRE.--Récolte des nèfles et des pommes d’api;--plantation des
arbres fruitiers;--la régie des tabacs imaginera de vendre dix sous
(cinquante centimes) de nouveaux cigares en feuilles de
betteraves;--elle sollicitera du gouvernement l’autorisation pour les
collégiens de fumer en classe;--cette extension augmentera
considérablement ses recettes, qui se sont élevées l’année dernière à
quatre-vingts millions.--On rira beaucoup d’un mot de M. de Rambuteau;
voici ce mot, que le préfet de la Seine prononcera du 17 au 20
novembre:--quelqu’un lui demandera quel est l’inventeur de la régie.
«C’est _Tabaca_, répondra M. de Rambuteau.
--Comment? que voulez-vous dire?
--Ne voyez-vous pas sur tous les bureaux: TABACA FUT MÈRE DE LA RÉGIE?»
C’est ainsi que M. de Rambuteau écrit et prononce ce qu’on lit en effet
sur les vitres des bureaux de tabac: _Tabac à fumer de la régie_.
Le 25 novembre, la Sainte-Catherine, fête des filles,--comme le dit une
vieille chanson:
Aucun jardin n’est resté vert;
L’amour et l’hymen, _malins drilles_.
Exprès, pour punir les filles,
Ont mis leur fête l’hiver.
[GU] Quand on voit une de ces belles jeunes filles au visage calme, au
maintien modeste, aux cheveux lissés sur le front, aux regards doux et
incertains,--l’imagination ne la sépare guère de son vêtement, il semble
qu’elle ait des pieds de satin,--et que ce nuage bleu que forment autour
d’elle les plis de la gaze qui descendent jusqu’à terre--soit son corps.
Mais qu’il est difficile de ne pas rompre ce charme mystérieux,--cet
amour sans désir,--cet amour religieux et poétique!
Il suffit d’une mère qui vienne dire: «Ma fille est un peu malade,--elle
a monté à cheval, elle a les _cuisses_ rompues.» Ou: «Ne cours pas, on
verrait tes _jambes_.» Ou: «Je lui ai acheté des _chemises_ de
batiste--ou des _jarretières_.» Et combien peu de mères savent se priver
de pareilles mentions!
[GU] DÉCEMBRE.--Il semble que l’âge d’or va renaître:--les femmes aiment
leurs maris, les enfants entourent leurs parents de respect, les
domestiques sont empressés et laborieux, les portiers sont polis.--C’est
surtout à prendre du 15 de ce mois que ces changements se font
apercevoir d’une manière sensible;--toutes sortes de beaux sentiments
sont tirés du cœur comme les fourrures des cartons;--les uns comme
les autres secoués, brossés et remis à neuf.--En ce mois finira une
année qui aura eu, comme celles qui la suivront et celles qui l’ont
précédée, cinquante-deux dimanches, et aura été remplie des mêmes
passions, des mêmes sottises, des mêmes craintes, des mêmes désirs;--la
forme seule change un peu,--le fond reste toujours le même,--malgré les
opinions contradictoires et de ceux qui se félicitent du progrès--et de
ceux qui se plaignent que le monde dégénère.
[GU] FOIRES ET MARCHÉS.--Plusieurs réélections auront lieu à la Chambre
des députés. Les journaux avertiront de l’époque des foires et marchés
qui seront tenus à cet effet dans divers départements;--les voix y
seront payées à leur valeur.--MM. les maires garantissent aide et
protection aux marchands.--Une danseuse verte sera rengagée au théâtre
de l’Opéra.--Un publiciste, ardent ennemi du pouvoir, sera nommé
sous-préfet dans une ville du Nord.--Une jeune cantatrice enlèvera à une
rivale qui a plus de talent qu’elle,--mais qui a du talent depuis
longtemps, un rôle écrit pour ladite rivale dans un opéra-comique de M.
Auber.--Plusieurs bureaux de tabac seront accordés à plusieurs femmes
quelconques, sur la recommandation des honorables MM.
***,--***,--***, etc.--Madame Lebœuf, femme du député de ce nom,
sera invitée aux bals de la cour.--Un jeune peintre sans talent,--neveu
d’un député de l’opposition, recevra du ministère de l’intérieur des
travaux extrêmement importants.--Il sera accordé une nouvelle direction
de théâtre.--Le _Journal des Débats_ protégera le gouvernement
_actuel_.--Mademoiselle de ***, qui est si belle,--épousera M.
***, qui est si laid.--Des places seront données en foule à toute
sorte de gens.--Des croix d’honneur seront distribuées.
[GU] ANECDOTES.--Un ancien administrateur poursuivait depuis quelques
mois M. Villemain de ses demandes et de ses réclamations.--Il y a
quelques jours, le ministre reçoit une dernière lettre dans laquelle
l’ex-fonctionnaire annonce qu’il est désespéré,--qu’il est réduit à la
plus affreuse misère, etc., etc.
M. Villemain envoie sous enveloppe une réponse consistant en un billet
de cinq cents francs.
Le lendemain, il lui est remis une lettre ainsi conçue:
«Monsieur, je demandais justice,--mais je ne demandais pas l’aumône; ne
croyez pas acheter mon indépendance par vos bienfaits.--Je vous renvoie
votre billet de cinq cents francs, pour lequel, sans doute, vous vous
êtes trompé d’adresse.--Votre serviteur, etc.»
M. Villemain admire--et tourne le feuillet pour reprendre le billet de
cinq cents francs annoncé.--Il ne le voit pas; il cherche à ses
pieds,--peut-être l’a-t-il fait tomber en ouvrant précipitamment la
lettre:--il n’est pas à ses pieds.--Il cherche dans ses
poches,--peut-être l’y a-t-il mis par distraction:--il n’est pas dans
ses poches.
L’ex-fonctionnaire n’avait pas renvoyé le billet. Il s’était contenté de
l’envoi de la lettre superbe--qu’il avait montrée à trente personnes.
[GU] Un jeune écrivain, le baron T***, nous contait dernièrement des
particularités curieuses sur les chemins de fer aux États-Unis.--Je
regrette de ne me rappeler que les choses sans me rappeler la façon dont
il les disait.
Aux États-Unis on ne s’amuse pas à niveler le terrain,--à aplanir des
côtes, à supprimer des montagnes;--on jette deux rails d’un endroit à un
autre,--sur les montées, sur les vallons, dans l’herbe,--puis on lance
les wagons sur ces rails et l’on va le plus vite possible;--les vaches
et les bœufs--paissent sur le chemin;--les wagons sont précédés d’une
sorte de proue qui les ramasse, qui les entraîne et les jette plus ou
moins broyés à droite et à gauche.
[GU] Tout cela donne lieu à une foule d’accidents; souvent un rail se
brise,--le bout brisé--alors se redresse, et dernièrement une de ces
lances de fer a percé un wagon et blessé plusieurs voyageurs.
On remarquait, à ce sujet, à quel point les choses changent sous nos
yeux chaque jour,--mais tout progrès n’est pas une
amélioration;--pendant bien longtemps, il est vrai, les voyageurs ont
traversé les chemins;--mais, quelque ami que l’on soit du
changement,--on ne saurait approuver cette tendance révolutionnaire que
manifestent les chemins à traverser à leur tour les voyageurs.
Lorsqu’il s’agit, à l’Académie, de distribuer les derniers prix de
vertu,--un académicien, M. D***,--racontant à ses collègues--la belle
conduite d’une pauvre fille qui, sur son travail, avait, pendant
plusieurs années, nourri une famille à laquelle elle n’était alliée que
par sa générosité,--dit par distraction: «Et cette vertueuse
fille--trouvait moyen, sur son faible gain, de donner chaque jour à
cette misérable famille deux _kilomètres_ de pain.»
Tout le monde se mit à rire de ce _lapsus linguæ_--et à s’extasier sur
cette immense tartine.--Un des confrères de l’académicien prit la parole
et dit: «Messieurs, loin de rire comme vous de la distraction qui a fait
dire à notre collègue kilomètres pour kilogrammes,--je le féliciterai de
cette protestation contre une langue barbare imposée à l’Académie
française par la police de Paris.»
[GU] André entre chez M***, qui peint dans son atelier.
«Bonjour.--Bonjour.--Comment vas-tu?--Bien, et toi?--Très-bien.--Tu n’en
as pas l’air.--Tu as raison,--ça va mal.--Diable! est-ce que tu es
malade?--Non.»
André prend une pipe, la bourre de tabac,--l’allume, la laisse
éteindre,--la rallume, fredonne un air.--Pendant ce temps, M***
continue à travailler. «Rien ne me réussit,--dit André,--je n’ai pas de
travaux, je n’ai pas d’argent,--j’ai des dettes,--je voudrais être
mort.» M*** alors pose son pinceau sur son chevalet,--le regarde d’un
air surpris--et dit: «Ah! tu voudrais être mort!--eh bien! tu n’es pas
dégoûté.»
[GU] L’enseigne du marchand de nouveautés du coin de la rue de Seine est
toujours décorée de l’ordre de la Légion d’honneur.
[GU] Comme on parlait de M***,--quelqu’un demanda: «A-t-il des
filles?--Non, répondit M. Romieu,--et tant mieux pour elles.»
[GU] Un journal qui a publié les portraits d’un grand nombre de
célébrités contemporaines, en mettant au-dessous quelques vers souvent
assez heureux,--nous a paru s’être trompé en faisant imprimer ceux-ci
au-dessous du portrait de M. Étienne Arago, vaudevilliste, et frère de
M. François Arago, l’astronome:
Dans la famille on sait d’avance
Comment le partage se fit:
_François_ prit toute la science,
_Étienne_ garda tout l’esprit.
Ce qu’il y a de remarquable en ceci, c’est que le journal en question
suit une ligne politique dans laquelle l’admiration sans bornes pour M.
François Arago est de rigueur.
Or, si l’on s’en rapportait aux susdits vers, M. Étienne ayant _gardé
tout l’esprit_,--M. François n’en aurait aucun vestige;--il est vrai
que, ledit M. François ayant pris _toute_ la science, M. Étienne
resterait avec la plus profonde ignorance de toutes choses;--je crois
que chacun de ces deux messieurs serait en droit de se plaindre;--mais
que dira M. Jacques, un troisième frère, qui fait des livres et des
vaudevilles?--que lui restera-t-il? Et n’y a-t-il pas aussi un quatrième
frère, M. Emmanuel, qui est avocat? quel est son lot?--et je ne sais
combien d’autres, car la famille des Arago est nombreuse comme celle
des Atrides,--et elle a fait autant de vaudevilles que celle des Atrides
a causé de tragédies.
[GU] J’aurai, quelque jour, à vous parler longuement d’un monsieur qui
sera quelqu’un de ces jours député,--et qui n’est pour le moment que
membre du conseil municipal de Nîmes--et chevalier de la Légion
d’honneur, comme tout le monde.
Ce monsieur a été bonnetier,--comme M. Ganneron a été fabricant de
chandelles;--comme M. Ganneron, il a fait une belle fortune dans son
commerce.
On raconte qu’à un voyage de quelques jours que fit à Nîmes une des
princesses de la branche aînée--l’ex-bonnetier trouva moyen d’être, par
le conseil municipal, nommé chevalier d’honneur de la duchesse.--Il
était au comble de la joie,--il prenait tous les prétextes pour parler à
voix basse à la princesse. «Mais que dit-il donc ainsi? demanda
quelqu’un.--Vous le voyez, répondit-on, il parle _bas_.»
Jusqu’ici cela me serait parfaitement égal,--mais ce qui me l’est
moins,--c’est que ce monsieur, qui arrivera un jour à la Chambre--comme
défenseur des intérêts populaires--comme dévoué à la classe
malheureuse,--loue sept francs par an à de pauvres diables le droit de
ramasser des escargots dans ses bois.
[GU] A une des dernières élections--l’affaire était chaudement
disputée.--Le parti de l’opposition fit boire un électeur outre mesure.
Le parti contraire s’aperçut de la chose,--et, pensant, selon toutes
probabilités, que ce serait une voix gagnée pour ses adversaires,--prit
sans façon l’électeur aviné, et le mit comme un paquet dans la diligence
de Paris qui passait.
Le lendemain--on vote--et tout s’explique:--l’électeur envoyé à Paris
devait voter pour le candidat conservateur.--Les amis du candidat de
l’opposition n’avaient pas voulu le griser pour qu’il votât avec
eux,--mais l’enivrer tout à fait pour qu’il ne votât pas,--n’ayant pu,
par aucun moyen, le décider à passer sur leur bord.--Les conservateurs
avaient donc fait, dans l’intérêt de leurs adversaires, ce que ceux-ci
n’avaient pas osé faire pour eux-mêmes.
[GU] Le procès de Besson est terminé--il a été condamné à mort.
Nous avons déjà donné notre opinion sur cette scandaleuse
affaire.--Besson, domestique de M. de Marcellange, est chassé par lui
pour avoir menacé de le tuer;--la femme et la belle-mère de M. de
Marcellange prennent Besson à leur service particulier.--M. de
Marcellange est assassiné, la rumeur publique accuse Besson,--on le mêt
en prison;--là, les dames de Chamblas lui envoient un lit,--et chaque
jour un plat de leur table;--un témoin--plus qu’un témoin
peut-être,--Marie Boudon,--a été emmenée en Suisse par les dames de
Chamblas et n’a pas reparu.
Des charges tellement fortes s’élèvent, aux débats, contre les dames de
Chamblas, que le procureur du roi en est atterré et se trouve presque
mal à l’audience.
Cependant je ne sais quelle égide protège ces femmes,--on arrête et on
condamne des témoins pour faux témoignage,--on ne surveille même pas les
dames de Chamblas;--cependant Besson est condamné à mort, donc la plus
grande indulgence accuse les dames de Chamblas au moins de faux
témoignage,--puisqu’elles ont juré qu’il n’avait pas quitté leur maison
le jour où il assassinait son maître à six lieues de là.