«Que les humains se souviennent,» dites-vous; c’est très-bien; mais

souvenez-vous-en aussi, monsieur le dieu. Continuons la lecture des

tables de la loi.

«Vous avez fait connaître aux _négociants_ et aux autres les mesures de

votre esprit, monsieur Karr,:--vous vous moquez de l’Évangile.»

[GU] De votre Évangile, dieu Cheneau, n’oublions pas que c’est de votre

Évangile,--quand vous dites: «En ce temps-là, je chassai les démons.

»En ce temps-là, mon bon ami saint Jean-Baptiste vint me voir avec mon

autre ami Napoléon.»

[GU] «Suivez mon conseil, relisez mon ouvrage.»

Merci, monsieur Cheneau,--merci,--détournez de moi ce calice, ou plutôt

permettez-moi de le détourner moi-même.

[GU] «Vous découvrirez que j’ai rendu sensible à tous les hommes le vrai

principe théologique, philosophique et la religion d’amour qui est

destinée à produire la foi éclairée par le raisonnement et la liberté

intellectuelle.»

(Encore ici, dieu Cheneau, vous n’êtes pas conséquent, mon bon dieu:

vous appelez la liberté d’examen,--et vous me maltraitez parce que

j’examine votre religion.--Vous dites que vous rendez votre religion

sensible à tous les hommes, et vous ajoutez que je ne la comprends

pas.--Il y a un autre Dieu, Dieu l’ancien, vous savez, celui qui s’est

fait homme,--mais qui, il faut l’avouer, n’avait pas songé à se faire

mercier;--il avait, pour éclairer les choses et les gens, un procédé que

je vous recommande;--pour les choses, «Dieu dit: Que la lumière

soit,--et la lumière fut.»--Pour les hommes, il fit descendre le

Saint-Esprit sur les apôtres.--Pourquoi, mon bon dieu Cheneau, ne

m’éclairez-vous pas, au lieu de me reprocher ma stupidité avec autant

d’amertume?)

[GU] «Vous m’avez supposé, monsieur A. Karr, que j’avais écrit sans

base, cela ne prouve pas une grande profondeur d’intelligence en vous.»

[GU] (Je vous assure, dieu Cheneau, que, lorsque vous me parlez ainsi,

vous n’avez pas l’air de m’aimer du tout,--malgré votre première

phrase.)

[GU] «Je n’ai pas fait comme les Augustin, les Fénelon, les Bossuet, les

Chateaubriand,--les Lamartine, les Victor Hugo, qui n’ont pas compris

leur religion: j’écris pour que l’on comprenne.»

Vous savez que j’en excepte toujours vous et moi.

[GU] «_Je me trouve donc directement en opposition avec_ leur

avilissante doctrine et leur science honteuse; les jeunes auteurs ne

pourront régénérer la littérature, la société même, qu’après avoir

adopté la nouvelle religion que j’ai manifestée. Qu’_ils_ en _sonde_ la

profondeur!»

--Pardon encore une fois, mais peut-être fallait-il ne pas donner tant

de profondeur à une religion qui doit être comprise de tous.

[GU] «J’ai encore bien des choses à dire,--mais j’attendrai votre

réponse pour savoir si elles sont au-dessus de votre portée.»

[GU] Ainsi fulmina le dieu.--Je mis la foudre dans ma poche,--et je me

sentis touché d’un grand désir de voir M. Cheneau. Voici l’avantage d’un

dieu--mercier,--c’est que la joie de voir Dieu face à face était

autrefois réservée aux élus,--tandis qu’avec un dieu mercier on peut se

procurer cette félicité en allant acheter chez lui pour quatre sous de

n’importe quoi.

[GU] Je me transportai à l’adresse indiquée,--l’olympe du dieu Cheneau

est rue Croix-des-Petits-Champs, 15, au rez-de-chaussée,--ce que je

trouve un peu bas pour un ciel.

Le ciel de M. Cheneau est peint en jaune; j’aime mieux le bleu. Je lus

sur la porte:

CHENEAU ET P. JOUIN.

_Fournitures pour tailleurs.

Doublures, fabrique de boutons, dépôt de boutons anglais,

mercerie, soierie en gros et en détail._

Dieu l’ancien avait fait le ciel et la terre--il était réservé au dieu

Cheneau de faire les boutons.

Mais qu’est-ce que P. Jouin?--N’est-il associé de M. Cheneau que pour

les boutons?--n’est-il que comercier,--ou est-il en même temps

codieu?--Pourquoi M. Cheneau ne parle-t-il pas de M. P. Jouin?

J’entre dans le ciel;--de chaque côté de la porte est un comptoir de

noyer;--au fond est un escalier en forme de fourche, qui monte à droite

et à gauche.

Pas la moindre houri dans les comptoirs.--Je crie: «A la boutique!»--Il

arrive un chérubin crépu.

--Donnez-moi un écheveau de fil.

--Voilà.

--M. Cheneau est-il ici?

--Non, monsieur, il est sorti.

Le dieu va en ville.

Je me retire en pensant que si un dieu mercier a quelques avantages, il

regagne l’infériorité sous d’autres points.--Dieu l’ancien est partout à

la fois,--tandis que le dieu Cheneau,--quand il est sorti, n’est pas à

son comptoir.--Les affaires du dieu doivent nuire à celles du

mercier.--Ainsi ne soit-il pas.

[GU] Comme j’allais voir Janin, l’autre jour,--je m’arrêtai surpris au

coin de la rue de Tournon.--J’étais au milieu de la rue:--deux ou trois

cochers me crièrent: «Gare!»--J’allai m’adosser à une boutique pour voir

si mes yeux ne m’avaient pas trompé.

Vous savez cette vieille enseigne, autrefois célèbre, de M. Pigeon?

Elle représente un garde national en costume bourgeois, par-dessus

lequel il a endossé la giberne et le sabre avec leurs larges courroies

blanches en croix: c’est une caricature assez bien faite.

Ce qui causait ma surprise,--c’était de voir que le marchand de

nouveautés avait décoré, de son autorité privée, son enseigne de la

croix de Juillet et de la croix d’honneur.

Je ne suis pas partisan effréné de la garde nationale;--trente-huit

volumes des _Guêpes_ en feraient foi au besoin;--mais si j’étais préfet

de police ou ministre donnant des ordres au préfet de police,--et ayant

besoin de la garde nationale, je ne voudrais pas avoir signé une

autorisation--pour qu’on mît ainsi au-devant d’une maison une caricature

permanente contre la garde nationale.

Mais ceci n’est qu’une considération secondaire.

Certes, c’est une belle et puissante chose--que d’avoir persuadé aux

hommes que les plus grands dévouements, le risque perpétuel de la vie,

la perte d’un bras ou d’une jambe, étaient plus que récompensés par

quelques centimètres de ruban d’une certaine couleur.

Et un gouvernement qui possède une pareille monnaie est assez bête pour

l’avilir!--d’abord en la prodiguant sottement et en en payant des

services honteux,--mais encore en la laissant insulter par qui le veut.

Certes, si j’écrivais aujourd’hui que le gouvernement rogne les pièces

de cent sous ou mêle un tiers d’alliage aux pièces de vingt francs,--le

procureur du roi exigerait une rectification ou mieux encore me ferait

un procès.--«Quoi! me dirait-il, vous dépréciez la monnaie, vous

cherchez à tuer la confiance, à détruire la sécurité des

transactions!--mais vous faites là une mauvaise action, monsieur,--une

action dangereuse.»

Et on permet à une marchande de foulards de coton de tourner en

ridicule cette noble et belle monnaie avec laquelle on paye les braves

sans les déshonorer!

C’est une lâcheté et une sottise.

[GU] Il est une chose honteuse, infâme, qui n’est assez flétrie ni par

les tribunaux ni par l’opinion.

Je veux parler d’une sorte de vol lâche et ignoble--que les filous

appellent _chantage_, et que l’on retrouve aujourd’hui, sans

interruption, depuis les carrefours les plus mal famés jusque dans les

administrations, dans les ministères,--dans les lieux les plus élevés et

les plus respectés.

PREMIER EXEMPLE.--Une petite fille de quatorze ans s’introduit chez un

homme, sous prétexte de lui vendre des cure-dents;--un quart d’heure

après, le père et la mère,--ou un oncle,--ou un frère aîné,--arrivent en

fureur,--menacent, crient, pleurent: la fille était, jusqu’ici,

vertueuse;--elle n’a pas seize ans;--on va faire un procès

criminel;--l’honneur de la malheureuse enfant est perdu;--toute une

famille désolée ne pourra se calmer que par cent écus; on marchande la

consolation de la famille,--on s’arrange à soixante francs: le tour est

fait,--et la jeune innocente--va continuer ses exercices dans un autre

quartier.

[GU] DEUXIÈME EXEMPLE.--Un cocher de fiacre a conduit une femme bien

mise dans un quartier éloigné;--elle était pâle, troublée;--elle est

restée plusieurs heures, s’est fait descendre au coin d’une rue et a

payé le cocher généreusement--sans compter.

Le cocher la suit, voit où elle demeure,--apprend son nom du

portier,--et le lendemain vient demander à lui parler;--il s’adresse à

une femme de chambre;--la femme de chambre avertit sa maîtresse qu’une

sorte d’ouvrier vêtu d’un carrick veut lui parler.

--Demandez ce qu’il veut.

--Il ne veut répondre qu’à madame.

--Alors je ne le reçois pas,--renvoyez-le.

--C’est le cocher qui a conduit madame hier.

--Ah! mon Dieu!

Elle pâlit,--s’appuie sur un meuble.

--Faites-le entrer,--bien vite,--que personne ne le voie!

La femme de chambre, étonnée, obéit.

--Madame, dit le cocher, je suis bien fâché qu’on ait dérangé madame,

j’aurais aussi bien parlé à monsieur,

--Grand Dieu!--ne vous en avisez pas;--que me voulez-vous?

--C’est qu’hier madame s’est trompée d’un quart d’heure;--nous sommes

restés trois heures _là-bas_,--et...

--Vite, combien est-ce?

--C’est à la générosité de madame.

--Tenez, voilà cent sous; allez-vous-en bien vite!

--J’ai eu bien froid à attendre madame; je suis sûr que M... aurait été

plus généreux.

--Voilà vingt francs.

Le cocher s’en va:--mais de temps en temps--il vient mystérieusement

trouver la femme de chambre--et demande si madame n’a rien à lui

ordonner.--La malheureuse femme,--à demi morte de frayeur,--lui fait

chaque fois remettre un louis.

Une fois--elle a voulu refuser cet impôt;--le cocher a alors demandé si

M... y était.--Elle a envoyé le louis à l’instant même.

[GU] TROISIÈME EXEMPLE.--Un acteur va débuter,--un journal lui est

apporté avec la carte du directeur.--S’il ne va pas trouver le directeur

pour _s’arranger avec lui_,--on l’ÉREINTE,--on l’insulte, on le bafoue

dans le journal--jusqu’à ce qu’il se soumette,--et alors on

constate--que l’artiste, _docile aux conseils de la_ CRITIQUE,--_a fait

de notables progrès, qu’il est juste d’encourager ses efforts_, etc.--Le

prix d’un abonnement--à quatre ou cinq billets de mille

francs,--suivant la sensibilité de l’acteur et de ses appointements.

COROLLAIRE.--Quelquefois un journaliste _aime_ une actrice:--il la

maltraite jusqu’à ce qu’il ait obtenu du _retour_.

D’autres fois--il s’agit d’obtenir ses _entrées_ à un

théâtre:--directeur, auteurs, acteurs,--tout est insulté sans pitié

jusqu’à ce que la direction se soit exécutée.

D’autres fois,--après les _entrées_, on exige des subventions annuelles.

[GU] QUATRIÈME EXEMPLE.--Un homme politique ou autre veut une place pour

lui ou pour un de ses amis;--on attaque dans deux ou trois journaux,--et

le ministre duquel elle dépend,--et le roi,--«_la France marche à sa

perte,--les ministres nous déshonorent_,» jusqu’à obtention de la

place--ou du bureau de tabac demandé.

[GU] CINQUIÈME EXEMPLE.--Une trentaine d’hommes occupent depuis douze

ans les ministères,--il ne peut y en avoir que huit aux affaires à la

fois.--Les vingt-deux autres les attaquent, les insultent, les

calomnient--jusqu’à ce qu’ils les aient renversés;--huit des vingt-deux

prennent leur place, les huit renversés se joignent alors aux quatorze

qui ont fait la guerre à leurs dépens,--et on attaque, insulte et

calomnie les huit nouveaux arrivés.

[GU] SIXIÈME EXEMPLE.--Il y a des gens qui ont pour profession--de

savoir une anecdote ridicule,--une fantaisie vicieuse, une liaison

cachée--d’un ministre ou d’un homme en place;--cette profession les fait

vivre dans le luxe et les plaisirs, attendu que l’homme en place leur

fait confier une _mission scientifique_ ou accorder une pension pour

_services rendus à l’État_, etc., etc., etc., etc.

[GU] Il serait facile de multiplier à l’infini des exemples de ce genre.

Seulement, je ne sais pourquoi les auteurs de ces faits ignominieux ne

sont pas punis d’un juste et égal mépris--dans quelque classe qu’ils se

trouvent,--quelque but qu’ils veuillent atteindre.

Au bas de l’échelle, la justice intervient; à mesure que l’objet de ce

honteux trafic prend de l’importance, les opérateurs sont salués, reçus

dans le monde, recherchés, courtisés et enviés.

[GU] DICTIONNAIRE FRANÇAIS-FRANÇAIS.--BOUCHER, _boucherie_.--Sorte de

morgue où sont étalés publiquement des cadavres sur des linges tachés de

sang.--C’est là que chacun va choisir le morceau de cadavre qu’il aime

le mieux pour s’en repaître le soir avec sa famille et ses amis.

[GU] BOUCON, voyez ARSENIC.

[GU] BREVET.--Un brevet est un morceau de papier ou de parchemin que

tout le monde _obtient_ moyennant une somme de sept cent cinquante ou de

quinze cents francs.

Il n’y a pas de pilules inconvenantes, de pâtes obscènes, de mécanique

ridicule,--qui ne commence par se munir d’un brevet;--après quoi on met

dans les journaux: «A obtenu un _brevet_ du roi.»

Ce qui a tout à fait l’air d’une approbation spéciale de Sa Majesté.--Le

public achète, et se trouve volé ou empoisonné.

Il serait de la dignité du gouvernement de ne pas laisser ainsi le roi

complice des marchands d’orviétan de son royaume,--et d’expliquer d’une

manière formelle ce que c’est qu’un brevet;--mais il s’agit bien de

dignité aujourd’hui!

Si le public savait ce que c’est qu’un brevet, il ne s’y laisserait plus

prendre.--Si le public ne se laissait plus prendre à ce gluau, les

charlatans ne le tendraient plus.--Conséquemment, cela ferait un certain

nombre de pièces de sept cent cinquante francs et de quinze cents francs

qui cesseraient de tomber dans les coffres de l’État[N].

[GU] BROUILLARD.--Interrompt toujours les dépêches télégraphiques dont

le gouvernement ne veut faire connaître que la moitié.

[GU] BOUILLON.--Les savants sont des gens qui, sur la route des choses

inconnues, s’embourbent un peu plus loin que les autres,--mais restent

embourbés, parce qu’ils ne veulent pas avouer qu’ils le sont,--et se

gardent bien de crier au secours.

Il y a vingt-cinq ans, M. Darcet imagina de faire du bouillon avec de la

gélatine,--c’est-à-dire en soumettant les os dépouillés de viande à

l’action de la vapeur.

Le bouillon ainsi produit était fade,--donnait des nausées, etc.; mais

l’Académie--représentée par une commission--le trouva et le déclara

excellent. En conséquence,--on en donna, sans réclamation, pendant

_quinze ans_ aux malades des hôpitaux.

Au bout de _quinze ans_,--on crut s’apercevoir de quelque chose.--On fit

de nouvelles expériences sur la gélatine,--et on découvrit cette fois

que la gélatine et le bouillon qui en est fait sont d’une mauvaise odeur

et d’un mauvais goût, ne contiennent _aucun principe alimentaire_, mais

chargent et fatiguent l’estomac, qui ne peut les digérer.--Un élève des

hôpitaux se soumit à la gélatine pour toute nourriture, il ne put

continuer ce régime que quatre jours et resta avec une _gastralgie

intense_.

M. Gannal a essayé d’en nourrir lui et sa famille. Au bout de quelques

jours, ils étaient tous malades et mourant de faim.

Eh bien! il y a dix ans de cela, et on n’a pas encore défendu l’emploi

de la gélatine dans les hôpitaux.--Les malheureux malades--reçoivent

encore comme bouillon--un liquide mauvais au goût, malsain et sans

aucuns principes nutritifs.

Parce que M. Darcet ne veut pas s’être trompé.

Parce que l’Académie des sciences ne veut pas avouer qu’elle s’est

laissé tromper.

Parce que les divers ministres qui se succèdent ont bien d’autres choses

à faire.

[GU] BRUNE.--C’est le nom qu’une femme blonde donne à la maîtresse

présumée de son mari.--«Il est allé voir sa _brune_.»

Une femme brune, au contraire, dit--en pareille circonstance: «Il est

allé voir sa _blonde_.»

Toutes les femmes savent, par un merveilleux instinct,--que l’infidélité

n’est pas pour une femme plus jolie, mieux faite ou plus spirituelle,

mais simplement pour une _autre_ femme.

Ceci devrait mettre leur amour-propre à son aise: on peut être blessée

de se voir préférer une femme--pour l’esprit ou pour la figure,--mais il

est en ce cas une supériorité incontestable dont on ne peut se

fâcher--et à laquelle on ne peut prétendre,--c’est celle d’être une

_autre_ femme.

Janvier 1843.

[GU] JANVIER.--On sème sur couche et sous châssis les radis, la laitue

et le cresson.--On continue à récolter le produit des tendresses, des

soins, des bassesses semés dans la seconde quinzaine de

décembre.--Arrivée de beaucoup d’oies et de très-peu de

cygnes.--Ouverture de la session des Chambres.--Les avocats enrichiront

le _français_ de plusieurs barbarismes et appauvriront les _Français_ de

plusieurs millions.--On taille les pommiers et les poiriers.--Le

_Journal des Débats_ renouvellera l’avis qu’il a donné, il y a quelques

années, aux pauvres, au milieu de la saison rigoureuse: il leur

conseillera de mettre leurs économies à la caisse d’épargne.--M. Armand

Bertin sera incommodé à la suite d’un dîner.--Vers la seconde moitié du

mois, on voit cesser assez brusquement certaines tendresses, certains

soins, qui avaient signalé la fin du mois de décembre.

[GU] On remarquera avec amertume que les diablotins et les papillotes

continuent à marcher dans une voie de progrès.

Autrefois les devises des bonbons étaient de la plus charmante

naïveté:--c’étaient d’innocents madrigaux adressés à la _beauté_,--des

énigmes et des logogriphes proposés à tout le monde.--J’en ai gardé

quelques-uns qui ne datent pas de plus de quinze ans:

Iris, voyez combien vos charmes

Me coûtent chaque jour de larmes!

AUTRE.

Voyez, à mon émotion,

Quelle est l’ardeur de ma passion.

AUTRE.

Chloé, partagez mon ardeur,

Ou je vais mourir de douleur.

AUTRE.

J’ai cinq pieds, et pourtant je ne suis qu’un oiseau,

Otez mon cœur, je suis votre premier berceau. (_Serin sein._)

[GU] Tout cela n’était pas bien neuf, mais ne chargeait pas plus

l’esprit que les bonbons ne chargeaient l’estomac.--Cette poésie même

excitait généralement un léger sourire.--Aujourd’hui les diablotins ont

entrepris de former le cœur et l’esprit:--les papillotes ont leur

mission sociale.--Je vous signale surtout les pastilles de chocolat

recouvertes de petites graines blanches et enfermées deux à deux dans

des papiers blancs;--leur tendance est tout à fait déplorable,--elles

paraissent avoir pour but de dégoûter les enfants et les femmes de

l’existence.

Si les diablotins donnent à leurs lecteurs quelques pièces de Pascal et

de Larochefoucauld qui montrent la fausseté et le vide des choses

humaines, les pastilles de chocolat vous disent des choses dans le genre

de celles-ci:

La beauté, le pouvoir, les honneurs, la richesse.

Ne peuvent éviter l’inévitable sort;

La poussière confond le crime et la sagesse,

Et le même sentier nous conduit à la mort.

BERTHELEMOT.

On ne peut éviter son sort:

Chaque année est un coup dont nous frappe la mort.

LE FIDÈLE BERGER.

Les roses de ton front seront bientôt fanées,

Belle fille, à mourir en naissant condamnée.

DUPONT-JOURNER, _rue Saint-Martin_.

Le gouvernement ne paraît en aucune manière s’inquiéter de cette marche

inquiétante;--je suppose donc qu’il exerce une censure cachée et

scrupuleuse sur les devises de bonbons, et qu’il y a quelque homme de

lettres attaché spécialement à la surveillance des écarts politiques que

pourraient se permettre les diablotins.

Autrement, je ne comprends pas comment ils n’arriveraient pas

très-prochainement à traiter les plus graves questions politiques.--Les

pralines donneraient dans l’opposition;--le chocolat abandonnerait ses

lugubres méditations et ferait des théories humanitaires contre la

propriété;--le roi Louis-Philippe, malgré son inviolabilité, serait

personnellement attaqué par les pistaches.

[GU] Je pense que les poëtes qui faisaient autrefois, l’hiver, les

devises innocentes des papillotes étaient les mêmes qui, l’été,

composaient la poésie qui s’enroule autour des mirlitons;--je n’ai pas

eu occasion de suivre les révolutions de cette dernière poésie--comme

j’ai observé les phases de celle des bonbons,--mais tout me porte à

croire qu’elles marchent d’un pas égal dans la voie du sérieux et du

lamentable!

[GU] Je suppose que le gouvernement étend sur les mirlitons sa

sollicitude à l’égard des papillotes.

[GU] Je suis persuadé qu’une des causes qui ont poussé les confiseurs à

faire des bonbons aussi mélancoliques est une honteuse parcimonie, pour

éviter de payer les droits d’auteur aux poëtes qui jusqu’ici leur

avaient prêté leur concours.

Que deviendront ces malheureux poëtes?

[GU] Monsieur ***,--ex-parvenu assez insolent,--enrichi par des

spéculations hasardées,--a fini par se ruiner,--par suite d’un bilan

dont le passif a été fidèlement déclaré, mais l’actif scrupuleusement

gardé dans sa poche; il offrira--rien pour cent à ses créanciers;--il

sera un peu inquiété à ce sujet:--obligé de se cacher pendant le

jour,--il vivra somptueusement la nuit.--Nous le prévenons que, pendant

le mois de janvier, le soleil se couchera légalement à quatre heures

trente-trois minutes et se lèvera à sept heures cinquante minutes.

[GU] FÉVRIER.--Vers la moitié de ce mois, S. M. Louis-Philippe--vendra,

comme l’année précédente (20 février 1842),--les premiers haricots verts

de l’année.--Fureur de M. de Rothschild, qui n’en pourra livrer au

commerce que plusieurs jours après le roi des Français.--CARNAVAL, _bals

de l’Opéra_; attendu que dix théâtres et établissements publics seront

pleins chaque soir de masques, qui s’y encaqueront par milliers, et que

lesdits masques dormiront le jour, les journaux de l’opposition feront

remarquer qu’on ne voit pas un seul masque sur les boulevards, _signe

évident de la misère, des souffrances et de la tristesse du peuple_.--On

ne rira pas assez des grandes phrases que ces braves journaux feront sur

ce thème.--Plusieurs législateurs seront mis au violon pour danses un

peu trop risquées.--Quelques femmes libres également cesseront

momentanément de l’être pour l’avoir été trop dans leurs

attitudes.--Quelques vieilles femmes abuseront du masque pour séduire et

mener à mal des jeunes gens sans expérience.

[GU] Plusieurs auront des aventures du genre que voici:

UN DOMINO. Je te connais, tu t’appelles Charles.

UN AUTRE. Je te reconnais, tu es employé au ministère des finances.

UN AUTRE. Je te connais, tu avais avant-hier un pantalon bleu.

Et le jeune homme est le plus heureux des mortels; il se dit: «Comme on

m’intrigue donc! comme je suis donc connu! comme on s’occupe donc de

moi!»

[GU] Un domino lui prend brusquement le bras et marche avec lui sans

parler.

--Eh bien! dit le jeune homme s’arrêtant enfin dans un coin, est-ce là

tout? n’as-tu rien à me dire?

--Absolument rien, répond le domino.

Et le jeune homme lève les yeux au plafond et se ronge un ongle, ce qui

lui donne pour les passants l’air de dire: «Où diable a-t-elle appris

tout cela? je suis le plus intrigué des hommes.»

--Je ne te connais pas, ajoute le domino, je ne t’ai jamais vu.

Et le jeune homme frappe du pied avec l’air dépité d’un homme auquel on

raconterait ses aventures les plus secrètes;*--un de ses amis, voyant

ses gestes, dit: «Il paraît qu’on en dit de dures à Charles.»

--Je t’ai pris le bras, continue le domino, parce que tu passais près de

moi, et que c’était le seul moyen de me débarrasser d’un de mes amis qui

s’était cramponné à moi et ne voulait pas me quitter,--je le remercie et

je te laisse.

Le jeune homme reste seul, garde quelque temps l’air d’un homme

très-préoccupé des révélations qu’on vient de lui faire.

L’ami qui l’avait observé l’aborde et lui dit:

--Eh bien, tu parais intrigué?

--Ne m’en parle pas! une femme charmante! un lutin pour l’esprit et la

malice!--oh! elle ne m’a pas ménagé;--elle sait de moi des choses... et

je ne puis savoir qui elle est;--je lui ai fait les questions les plus

insidieuses, elle s’en est tirée avec un sang-froid, un tact, une

présence d’esprit admirables!--Oh! je la connaîtrai.

--Heureux coquin! dit l’ami.

[GU] MARS.--Le 21, commence le printemps des astronomes, des almanachs

et des poëtes.

Les guêpes ­— séries 3 & 4 · 第 37 / 47 段