une horrible histoire qu’on raconte dans les ateliers,--histoire où le
grotesque est singulièrement mêlé à l’horrible;--histoire que je vous
dirai quelque jour où elle me paraîtra plus grotesque qu’horrible.--Dans
cette histoire, le criminel--arrive sur l’échafaud, regarde le panier
qui va recevoir sa tête--et il s’écrie: «Minute, minute!--qu’est-ce que
c’est que ça?--qu’est-ce qu’il y a dans le panier? c’est pas de la
sciure de bois, au moins; j’ai droit à du son, j’exige du son.»
INSOMNIE D’UN POÈTE:
Bientôt le ciel présente un air centicolore,
Qui ne doit s’évanouir qu’au lever de l’aurore.
Qu’est-ce, me direz-vous, qu’un _air centicolore_?--Vous n’avez jamais
vu de pareil air au ciel; je le crois bien, mon bon ami;--mais vous
n’êtes pas poëte;--vous croyez qu’un poëte qui ne dort pas--va voir
simplement ce que vous voyez.*--Quoi! les étoiles, fleurs de feu, dans
les peupliers noirs,--les lucioles, violettes de feu sous l’herbe!--vous
croyez qu’il entendra, comme vous et moi,--le bruit lointain de la mer,
qu’il respirera--les odeurs des fleurs qui s’ouvrent le soir pour les
papillons de nuit!--Allons donc, c’est à la portée de tout le monde,
cela: c’est commun, c’est vulgaire;--parlez-moi, à la bonne heure, de
voir _un ciel qui a l’air centicolore_; voilà ce qui vaut la peine de ne
pas dormir, de prendre du café ou de ne pas lire les vers de M. Kersch.
Ne dis plus désormais, philosophe arbitraire,
Que nuit est un repos aux mortels nécessaire.
Il paraît qu’il y a quelque part un philosophe, belge probablement,--qui
a osé dire qu’il fallait dormir la nuit;--mais, comme notre poëte le
réfute, comme il le traite de philosophe arbitraire,--c’est-à-dire de
tyran, comme il réclame hautement le droit de ne pas dormir,
..... C’est le trépas à la large crinière
Qui vient tout alarmer.
Après avoir remarqué cette image neuve du _trépas à la large crinière_,
passons à un sujet moins triste;--passons à l’éloge de M. le comte de
Liedekerke-Beaufort, ancien gouverneur de Liége:
Liedekerke-Beaufort, ex-gouverneur de Liége,
Pendant des ans nombreux, il occupa le siége.
Le banc de gouverneur, de père des Liégeois.
Mais aussi quand M. Liedekerke cessa d’occuper _le banc de père des
Liégeois_, ce fut un grand chagrin dans la ville:
D’un avenir d’azur s’éclipsèrent les charmes.
Voici des peintures riantes:--c’est le printemps:
Mille zéphyrs, doux et velus,
Vont murmurer dans les humbles feuillages (p. 48).
Les jeunes hommes se baignent.
Faites gonfler sur vous les modestes étangs
A la large crinière (p. 51).
Il paraît qu’en Belgique les étangs sont comme le trépas: ils ont la
crinière extrêmement large.
Ce que c’est que de voyager!--j’ai vraiment regret de toutes les
irrévérences que j’ai laissé échapper maintes fois à l’égard des
voyages--et du gros livre que je fais en ce moment contre eux.
Si j’étais allé en Belgique,--j’aurais vu des _zéphyrs velus_;--j’ai
passé presque toute ma vie aux bords de la mer,--dans mon jardin,--et je
n’ai jamais vu de _zéphyrs velus_.
Mais continuons:
M. Kersch--sort de chez lui et va errer dans le bois; il raconte ce
qu’il y trouva:
Mon âme fut saisie
D’une pleurante voix (p. 61).
* * * * *
Mes pas se dirigèrent
Vers le lieu du soupir...
Grand Dieu! la belle noire!
Aux cheveux de corbeau.
Je ne pense pas que M. Kersch prétende que la _belle noire_ qu’il
rencontre ait des corbeaux pour cheveux,--comme les furies avaient des
serpents.--Si nous cherchons un autre sens, nous trouvons que les
cheveux de corbeaux sont des plumes,--donc il faut ne voir ici qu’une
figure hardie pour exprimer que la belle avait des cheveux noirs comme
l’aile d’un corbeau.
* * * * *
Au sein charmant d’albâtre.
Ah! ah!--la _belle noire_ est une blanche. Eh bien! tant mieux.
Au corps souple, mince et rond;
Le vers est long;--mais faites donc entrer tant de perfections dans un
vers de sept syllabes!
Au léger pied mignon,
Au petit bras blanchâtre.
Pourquoi _blanchâtre_--quand la gorge est d’_albâtre_?--Ah çà!
définitivement, de quelle couleur est la belle noire? Pourquoi
blanchâtre?--Peut-être la belle a du duvet sur ses bras d’albâtre, ce
qui les rend _blanchâtres_ ou grisâtres; je n’aime pas trop cela, mais
c’est peut-être très-bien porté en Belgique.
M. Kersch--s’approche,
Pour être plus capable
De la comprendre mieux (p. 62).
Alors la bergère exhale son désespoir:
«Je pourrais en furie (p. 36)
Dit-elle,
Maudire sans pitié
Les auteurs de ma vie,
Écraser l’amitié,
Percer la terre et l’onde,
Bouleverser le ciel,
Poignarder tout le monde...»
La bergère ne fait rien de tout cela cependant, et il faut convenir que
c’est bien de sa part.
Elle mugit et pleure (p. 64),
Déchire ses habits.
Quand elle a mugi et déchiré ses habits, elle tire un poignard.--M.
Kersch s’élance, la désarme
Et lui dit d’un regard:
«Qu’à ça le jeu ne se termine.»
La bergère lui raconte ses malheurs:--elle veut mourir parce que son
amant ne vient pas; mais tout à coup,--derrière M. Kersch, paraît
l’amant injustement accusé;--la bergère renaît au bonheur, et dit à M.
Kersch:
Adieu! Dieu vous bénisse!
Pour ce noble service (p. 65).
Je dirai comme la bergère,--comme la belle noire aux bras blanchâtres:
M. Kersch, Dieu vous bénisse!
L’ouvrage se trouve à Liége,--imprimerie de DESSAIN, libraire, place
Saint-Lambert.
[GU] ENCORE LES PHILANTHROPES!--A une lieue de Lille est l’abbaye de
Loos;--c’est une des principales maisons de détention de France: elle
contient trois mille prisonniers.
Si on lisait les condamnations des malheureux qui y sont renfermés,--on
verrait qu’ils sont simplement condamnés à tant de mois ou d’années de
prison.
Mais cette prison est livrée aux philanthropes de la seconde
classe,--c’est-à-dire à ceux qui ont imaginé le régime cellulaire,--au
moyen duquel les prisonniers deviennent, en moins de deux ans, fous ou
enragés.
On condamne les prisonniers de l’abbaye de Loos au silence absolu,--qui
est une nuance du régime cellulaire.
Le directeur actuel a,--dit-on,--demandé plusieurs fois l’autorisation
d’accorder, comme récompense, aux prisonniers qui le mériteraient par
leur conduite, un petit morceau de tabac et un verre de bière.
Il assure--que la passion de ces malheureux pour le tabac et la peine
qu’ils éprouvent de s’en voir privés sont si grandes, que l’espoir d’en
obtenir pour deux sous par semaine sur le prix de leur travail
remplacerait--et avec plus d’efficacité, chez tous, tous sans exception,
la crainte des châtiments et du cachot.
Cette demande du directeur est jusqu’ici restée sans résultats.
Je ne crois pas que l’administration ait le droit d’aggraver ainsi le
régime des prisons.--Le régime cellulaire est une atrocité.
Un ministre ne peut l’autoriser sans l’assentiment des Chambres.--Quand
un homme est condamné à la prison, on n’a pas plus le droit de l’isoler
ainsi,--surtout après les horribles résultats qu’on en a vus,--que de
lui faire trancher la tête.
[GU] Les _Impressions de voyage_ de Dumas sont le plus souvent un petit
drame--dans lequel paraissent invariablement, comme personnages
principaux, d’abord Dumas lui-même,--puis Jadin le peintre,--puis
Milord, le chien de Jadin.
Dumas transporte ses deux compagnons, non pas seulement dans tous les
pays où il va,--mais encore dans tous ceux où il lui plaît d’être allé.
Ainsi, il n’est pas rare que Jadin, dans son atelier de la rue des
Dames, lise avec autant de plaisir que de surprise quelques reparties
heureuses que lui, Jadin, aurait faites la veille à un pâtre sicilien. A
chaque instant il lui faut endosser des responsabilités imprévues.
Il rencontre un ami--qui lui dit:
--Nous avons fait, il y a quinze jours, un souper ravissant;--nous
voulions t’inviter, mais nous avons vu, par un feuilleton de Dumas, que
tu étais en Suisse avec lui.
--Eh bien! monsieur, lui dit une femme,--je comprends à présent pourquoi
vous n’aviez pas le temps de m’écrire,--moi qui vous croyais malade à
Paris,--quand j’apprends par un feuilleton de M. Alexandre Dumas--que
vous étiez avec lui à Livourne,--où vous preniez le menton d’une fille
d’auberge.
--Pourquoi, diable, mon cher ami, faites-vous ainsi des plaisanteries
sur le gouvernement pontifical?
--Moi, je n’ai jamais parlé du gouvernement pontifical.
--Allons donc,--c’est dans le journal.
Un soir,--j’étais alors voisin de Jadin,--il vint me chercher pour
souper:--il avait un certain pâté.--Nous partons,--nous entrons à
l’atelier, nous ne trouvons que Milord tenant entre ses pattes un
restant de la croûte de pâté qu’il achevait de manger.--Quelques jours
après,--je lus dans un feuilleton de Dumas que ce même jour où Milord,
pour Jadin et pour moi, n’avait été que trop à Paris,--le même Milord
avait montré les dents à un lazarone à Naples.
Si Milord avait su lire,--cela lui aurait servi à prouver à Jadin son
_alibi_ au moment du crime, et à ne pas recevoir une certaine quantité
de coups de cravache.
Ceux qui voient souvent reparaître Milord dans les _Impressions de
voyage_ d’Alexandre Dumas ne seront peut-être pas fâchés de savoir que
c’est un affreux bouledogue blanc.
[GU] J’ai reçu de M. Gannal une lettre raisonnablement longue,--avec
deux présents: l’un est un ouvrage de lui, accompagné de plusieurs
brochures sur divers sujets;--l’autre, «une promesse formelle de
m’embaumer pour rien, _après ma mort_.»--Je remercie M. Gannal de ses
gracieusetés, je suis surtout sensible à la délicate attention qui lui a
fait ainsi fixer la date de son bienfait à une époque aussi convenable.
M. Gannal me reproche mes _coupables plaisanteries_.
Je plaisante, le plus souvent, beaucoup moins que je ne le parais.
Si vous sautez à pieds joints sur une vessie pleine d’air,--la vessie
glissera sous vos pieds, et vous fera tomber;--si, au contraire, vous la
piquez tout doucement de la pointe d’une épingle, l’air qui la gonflait
s’échappera--et elle restera plate et vide.
La plupart des grandes choses de ce temps-ci--sont des vessies gonflées
de vent, de paroles de vanité;--j’ai choisi l’arme que m’a paru contre
elles la plus efficace.
D’ailleurs,--placé par mes goûts,--par mes idées,--par mes
habitudes,--en dehors de toutes les ambitions; ne désirant rien, et, par
conséquent, ne redoutant rien--de ce qu’on désire et de ce qu’on
redoute,--je vois les choses à peu près ce qu’elles sont, et il en est
bien peu que je puisse prendre au sérieux.
Néanmoins, j’ai blâmé qu’on ne se fût pas servi pour l’embaumement du
duc d’Orléans du procédé de M. Gannal,--qui paraît être, sous plusieurs
rapports,--préférable à ceux connus antérieurement,--mais j’ai blâmé
également la forme peu convenable des réclamations de M. Gannal.
Je n’ai même pas voulu parler alors d’un bruit qui a couru sur le
dernier archevêque de Paris, lequel, embaumé par M. Gannal,--aurait été
cependant enterré, exhalant une odeur qui ne doit pas être--ce qu’on
appelle «odeur de sainteté,»--parce que ce n’était qu’un bruit.
J’ai vu dans les brochures que M. Gannal a bien voulu m’envoyer--sa
lutte longue et ardente contre les préjugés de l’Académie de
médecine--à propos de la _gélatine_.--Il a été reconnu depuis dix ans
que la _gélatine_ ne contient aucun principe nutritif--et qu’elle est,
au contraire, fort malsaine,--au point que les animaux soumis à ce
régime, dit alimentaire,--meurent plus promptement de faim que ceux
auxquels on ne donne que de l’eau claire.
L’Académie de médecine--n’en a pas encore prescrit l’emploi dans les
hôpitaux.
On ne saurait dire combien de malheureux ont ainsi été condamnés à la
mort la plus horrible.
On doit louer M. Gannal--de sa courageuse persistance.--Je lui
rappellerai à ce sujet que, depuis plus de trois ans, les _Guêpes_--se
sont élevées à plusieurs reprises--contre cette désastreuse
philanthropie,--et qu’il y a dix ans,--j’ai parlé dans un livre--appelé
le _Chemin le plus court_--des philanthropes--qui, dans les
hôpitaux,--font mourir les malades de faim en se glorifiant d’avoir
inventé à leur usage--du bouillon de boutons de guêtres.
Ces _plaisanteries_ paraîtront sans doute moins _coupables_ à M.
Gannal--que celles que je me suis permises envers ses brochures à M.
Pasquier.
[GU] On lisait cette semaine dans presque tous les journaux de Paris:
«La crue rapide des eaux de la Seine a failli coûter, avant-hier au
soir, la vie à un vieillard qui, monté sur un petit batelet amarré près
du pont de Beau-Grenelle, avait été renversé dans le fleuve par un
violent coup de vent. Le malheureux vieillard allait périr lorsqu’un
ouvrier maçon, nommé Renaud, se jeta aussitôt à la nage et parvint
jusqu’au vieillard qu’il soutint d’un bras, tandis que de l’autre il
nagea jusqu’à la rive. Ses courageux efforts eurent un plein succès; il
déposa son précieux fardeau sur la berge, et bientôt après il conduisit
le vieillard dans sa demeure, où les bénédictions d’une famille
reconnaissante l’ont PAYÉ de sa généreuse action.»
Les actions de ce genre,--il faut le dire,--sont assez fréquentes,--et
c’est un genre de courage que les gens bien élevés paraissent abandonner
au peuple--comme une vertu trop robuste;--toujours est-il que nous
n’entendons jamais dire à la suite de ces récits--que l’autorité--soit
intervenue pour récompenser cette belle action;--pardon,--je me
trompe,--si le maçon Renaud--l’exige, la préfecture de police--lui
donnera vingt-cinq francs.
Vingt-cinq francs pour avoir sauvé la vie d’un autre homme au péril de
la sienne!
Il n’y a donc plus que les actions honteuses et infâmes qui soient
récompensées en France?
Mais faites le compte des désintéressements qu’il faut acheter, des
incorruptibilités qu’il faut payer,--des indépendances qu’il faut
soudoyer,--et vous verrez qu’il ne reste pour PAYER le dévouement du
maçon Renaud que les _bénédictions d’une famille reconnaissante_.
Certes, je ne suis pas d’avis qu’un trait de ce genre soit récompensé
par une somme fixe et par l’argent;--mais regorge-t-on donc d’honnêtes
gens au point qu’il n’y ait pas une place à donner à un homme brave et
généreux?
[GU] Des personnes,--ordinairement bien informées,--assurent que le
privilége du Vaudeville donné à M. Ancelot--a pour cause des
considérations toutes politiques. Il s’agissait d’assurer à l’élection
de M. Jacqueminot deux voix de deux amis de madame Ancelot.
[GU] On parle beaucoup de la passion d’une Excellence d’un âge mûr pour
une princesse d’un âge avancé.--Il faut que jeunesse se passe; mais il
est fâcheux que ce soit si longtemps après qu’elle est passée.
[GU] On assure que c’est le roi qui a imaginé l’union commerciale de la
France avec la Belgique.--M. Guizot a reçu, par les divers ambassadeurs
des puissances étrangères, des protestations très-sérieuses à ce sujet.
Le roi a alors compris que, cédant à un entraînement trop juvénile, il
était sorti des limites ordinaires de sa politique prudente.
Le projet a été abandonné tout bas et ajourné tout haut.
[GU] Ce qu’il y a de plus curieux dans les chemins de fer,--et de plus
admirable, ce n’est pas de voir ces deux terribles éléments, l’eau et le
feu, s’accorder et se réunir au service de l’homme sous un seul joug;
c’est de voir dans ceux qui ordonnent les chemins de fer et dans ceux
qui les font une ignorance profonde des résultats qu’ils doivent avoir.
Les uns voient là une satisfaction à donner à l’opinion publique et à
l’orgueil national,--et quelque peu aussi quelques modifications
stratégiques;--les autres, des _actions_ à acheter et à vendre;--les
autres, des fournitures de _rails_ à obtenir;--les autres,--quelques
voix d’électeurs à acheter,--soit en faisant passer les chemins par
telles et telles villes,--soit en concédant des fournitures, soit en
donnant des emplois;--ceux-ci pensent qu’ils auront le poisson plus
frais; ceux-là, qu’ils iront manger des huîtres au bord de la mer.
Mais personne ne s’aperçoit que c’est non pas seulement dans le
commerce, mais dans les relations de peuple à peuple,--dans la société
entière,--une révolution au moins égale à celle qu’a produite la poudre
dans l’art militaire.
Commençons par le projet _ajourné_ de l’union commerciale de la France
avec la Belgique.
Quand le chemin de fer sera en activité,--il y aura des convois qui
porteront quinze mille voyageurs;--les voici à la frontière;--aurez-vous
là une armée de quinze mille douaniers pour les visiter et pour fouiller
leurs malles?--C’est difficile.
Mais s’il n’en est pas ainsi,--vous faites perdre aux voyageurs au moins
le temps qu’ils ont gagné en venant par le chemin de fer.--En prenant
les voitures ordinaires, ils sont plus longtemps en route, mais en ne se
présentant à la frontière qu’une douzaine en même temps, ils
n’éprouvent de la part de la douane qu’un retard presque
insignifiant.--Votre chemin de fer est ridicule et inutile,--si vous
laissez subsister votre système de douane tel qu’il est aujourd’hui.
Mais ceci n’est qu’une considération commerciale;--passons à quelques
considérations sociales.
On fait des chemins de fer partout;--avec cette facilité et cette
rapidité de communication par toute l’Europe,--les relations de peuple à
peuple ne tarderont pas à changer entièrement.--Tel allait passer la
belle saison à l’île Saint-Denis, qui ira sur les bords du Rhin;--il y
aura des connaissances, des amis; il y mariera sa fille; il s’y
associera à quelque industrie;--d’autre part, nécessairement et par
suite de relations fréquentes,--on apprendra partout les langues de tous
les pays de l’Europe,--ou peut-être le français deviendra la langue
universelle,--pour deux causes:--d’abord, parce qu’on le parle déjà dans
le monde entier et que c’est la langue du _bel air_,--ensuite, parce que
les Français aiment mieux apprendre pendant dix ans le latin,--qu’au
bout de dix ans ils ne savent pas, et qui d’ailleurs ne leur servirait à
rien;--et naturellement le peuple dont la langue deviendra universelle
sera celui qui s’obstinera à ne pas apprendre celle des autres peuples.
Un homme aura sa maison de ville à Paris, sa maison de campagne à
Mayence, sa maison de commerce à Londres,--sa maîtresse à Naples, ses
garçons à l’université de Leipsick, des amis et des intérêts d’affaires
dans toutes les villes.
Les intérêts, les relations de tous les peuples de l’Europe se mêleront,
s’entrelaceront, se confondront d’une manière inextricable;--les
intérêts communs remplaceront les intérêts contraires,--la guerre sera
impossible,--les frontières n’auront plus de sens,--les distances et
l’étendue n’existent que par le temps qu’on met à les parcourir;--avec
les chemins de fer, la France n’aura pas l’étendue qu’avait autrefois
une de ses provinces,--le continent européen--ne sera pas plus grand
que n’est la France aujourd’hui.--La Belgique sera de Paris à la
distance qu’en était Versailles avant l’application de la vapeur.
Il y aura un royaume d’Europe ou une république européenne;--toutes les
vieilles laisses par lesquelles on tient les peuples,--toutes les
vieilles ficelles par lesquelles on fait jouer les ressorts
politiques,--tout cela se brisera.--Il faudra un code universel comme
une langue universelle. Ce qui est aujourd’hui un crime à Paris n’en est
pas un à cinq cents lieues de là, et cela n’est qu’absurde,--mais peut
aller encore parce que ce sont différents hommes qui sont soumis à
différentes lois;--mais quand, par la rapidité et la fréquence des
communications, on aura remarqué que le même homme se lève criminel,
déjeune innocent, dîne coupable,--et se couche blanc comme neige,--à
cause des différentes lois des pays qu’il aura traversés en vingt-quatre
heures,--on comprendra qu’il faut faire une seule et même chose des deux
choses qui, aujourd’hui, n’ont aucun rapport entre elles,--la justice et
l’équité,--qu’il faut faire des lois basées sur une seule et même
raison, sur une seule et même équité.
Ce n’est pas nous qui verrons tout cela.--Nous n’assisterons qu’à
l’agonie des vieilles choses.
Mais il viendra un jour où on s’étonnera de voir dans les livres qu’il y
a eu un royaume de France,--un royaume de Prusse,--un royaume d’Espagne;
comme nous nous étonnons aujourd’hui quand nous lisons qu’en France, en
511, Thierry était roi de Metz, Clodomir, roi d’Orléans, Childebert roi
de Paris, et Clotaire roi de Soissons, parce qu’alors l’Europe, par les
distances qui en sépareront les différents peuples,--par le mélange des
intérêts et des mœurs,--n’aura pas plus d’étendue et aura plus
d’homogénéité que n’en avait la France en 511.
Un avocat à la cour royale de Paris, appelé M. Gagne--paraît seul
jusqu’ici avoir eu un pressentiment de ce qui doit arriver par suite de
l’établissement des chemins de fer:--il a prévu le besoin d’une langue
universelle.
Il est évident que, dans un temps donné, celui des peuples de l’Europe
qui s’obstinera à ne pas apprendre les langues des autres peuples verra
la sienne universellement adoptée.
[GU] Vous connaissez bon nombre de ferblantiers ambitieux, de droguistes
retirés des affaires, qui consacrent la fin de leur vie à gouverner
l’Etat,--quand ils s’aperçoivent qu’ils commencent à ne plus trop bien
diriger leurs propres affaires. C’est ce qui fait que la Chambre des
députés n’est pas entièrement composée d’avocats.
Voici un mercier qui porte plus loin ses vues:--il n’attend pas à ne
plus être mercier pour se présenter aux suffrages de son
arrondissement;--il n’a pas besoin de suffrages, il s’élit lui-même, et
il s’élit dieu. Je veux parler de M. Cheneau ou Chaînon,--qui a publié,
il y a quelque temps, un gros livre dont je vous ai entretenu, sur la
_Troisième et dernière alliance de Dieu avec sa créature_.--J’ai eu la
patience de lire cet ouvrage,--et j’ai donné consciencieusement mon
résumé,--en disant que la religion nouvelle que propose M. Cheneau est
une religion a galimatias double,--c’est-à-dire à laquelle ni les
lecteurs ni l’auteur ne comprennent absolument rien. A l’appui de mon
opinion, j’ai cité quelques passages du livre, qui ont généralement paru
ne laisser aucun doute à ce sujet.
Je vous avouerai que je ne pensais plus ni à M. Cheneau ni à sa
religion,--quand je reçus de la direction de la poste de Paris--une
lettre m’invitant à aller retirer moi-même un _paquet chargé_ à mon
adresse.--C’est une précaution qu’on ne prend d’ordinaire qu’à l’égard
de lettres contenant de fortes sommes ou des papiers très-importants.
Je me transportai à la poste, et l’on me remit une lettre, qui n’était
chargée que des foudres du dieu Cheneau. Voyez comme les religions se
simplifient.--Autrefois un dieu irrité faisait pour punir un seul homme
un grand bruit mêlé d’éclairs, qui effrayait les populations
innocentes.--Voici un dieu qui met tranquillement ses foudres
vengeresses à la poste et les _affranchit_.--La Fontaine l’a dit:
Même en frappant, un père est toujours père.
Le Dieu me foudroie, mais il affranchit son tonnerre.
[GU] Voici comment parla le dieu Cheneau: «Que les humains se
souviennent que je ne suis point pour condamner les personnes égarées,
mais pour les aimer.
»Les _Guêpes_ sont les insectes qui piquent et qui pincent; si, par
malheur pour elles, elles veulent piquer au-dessus de _leurs facultés_,
elles se détruisent d’_elles_-mêmes.
»Je m’aperçois à l’instant que les _Guêpes_ légères viennent de se
déclarer très-faibles en logique ainsi _quen_ conception en déclarant
que la faculté de comprendre leur manquait.
»Vous n’êtes pas _théologiens_, laissez donc ce soin aux apprentis
papes; que les _Guêpes_ soient légères, c’est vrai, mais qu’elles
apprennent que je ne suis point comme elles inconséquent avec les règles
de la raison. Les _Guêpes_ ont dit: «Nous n’analyserons pas l’ouvrage de
M. Cheneau, attendu que nous n’y comprenons rien, ni lui non plus.»
»Les _Guêpes_ sauront à l’avenir qu’elles manquent de sens en
plaisantant sur mon ouvrage.»
[GU] Pardon, monsieur Cheneau, n’y a-t-il pas dans votre réponse un peu
d’aigreur?--et êtes-vous bien conséquent avec votre première phrase:
«Que les humains se souviennent que je ne suis point pour condamner les
personnes égarées, mais pour les aimer.»
De bonne foi, dieu Cheneau, avez-vous l’air, dans votre lettre, de
m’aimer beaucoup?