M. Passy, qui est depuis huit jours enrhumé du cerveau,--ce qui le
condamnait, il y a deux ou trois jours, à dire: «Je ne peux pas _b_anger
de _b_outon.»
[GU] BALADIN.--BATELEUR.--(Voyez ACTEUR.)
[GU] BAÏONNETTES.--Un officier français assistant à l’exercice à feu
d’un régiment prussien--ne put s’empêcher d’admirer la précision des
tireurs.
--Eh bien! lui dit un général prussien,--que pensez-vous de cela?
--Je pense, reprit le Français, que je suis de l’avis de beaucoup de mes
camarades;--nous voulons proposer au ministre de la guerre de supprimer
la poudre dans l’armée française,--et de ne plus admettre que l’usage de
la baïonnette.
Nous avons parlé déjà, à plusieurs reprises, de l’admirable invention
des politiques de ce temps-ci,--qui ont imaginé les _baïonnettes
intelligentes_,--c’est-à-dire une armée composée de quatre cent mille
hommes,--chacun agissant à sa guise et d’après ses idées particulières.
Un digne pendant a été presque en même temps trouvé à cette remarquable
découverte,--c’est-à-dire une administration dans laquelle personne
n’obéit à personne.
On jouit en ce moment d’un _spécimen_ agréable de fonctionnaires
indépendants.--MM. Hourdequin, Morin et autres employés de la préfecture
de la Seine sont occupés à répondre en cour d’assises au sujet d’actes
d’INDÉPENDANCE poussée jusqu’à la prévarication et la concussion.
[GU] BADE.--Autrefois était une ville d’Allemagne. Aujourd’hui ce nom
s’applique à deux ou trois villages des environs de Paris,--où certains
élégants peu riches vont se cacher pendant trois mois,--pour dire à leur
rentrée à Paris--qu’ils viennent de _Baden-Baden_--ou de quelque autre
lieu de plaisir et de faste.
[GU] BAILLONNER.--Ce mot, autrefois, signifiait l’action de mettre à un
homme un bâillon qui l’empêchait de parler.--Aujourd’hui un journal
injurie le roi, les ministres, provoque un peu le peuple à la révolte et
se plaint à sa troisième page de ce que l’on _bâillonne_ la presse.--Un
avocat ayant à défendre un voleur, défend en même temps le vol, et
propose une loi agraire à main armée;--il termine en disant: «Je
m’arrête, _bâillonné_ que je suis par la _partialité_ du ministère
public.»
Bâillonné n’a donc plus le sens qu’il avait autrefois; un homme
bâillonné est un homme qui n’a plus rien à dire et qui veut faire croire
qu’il s’arrête volontairement.
[GU] BANLIEUE.--Campagne des Parisiens,--le Parisien, fatigué de l’_air
épais_ de la ville,--va respirer l’air pur des champs;--il va dans un
village où les maisons sont entassées dans la boue,--il dîne dans un
salon de cent cinquante couverts,--et revient enchanté de sa journée--et
de ses plaisirs champêtres.
[GU] BÉNIR.--L’autorité, qui poursuit avec tant d’exactitude des
publications politiques, ennuyeuses, que personne ne lirait sans cela, a
laissé représenter des pièces d’une immoralité plus effrayante qu’on n’a
voulu le voir.
La fameuse pièce de _Robert-Macaire_--a fourni des formules facétieuses
pour une foule de choses, dont ceux mêmes qui les faisaient n’osaient
pas parler;--la police correctionnelle présente chaque jour des
_épreuves_ nouvelles de ce modèle offert au peuple.
La bénédiction paternelle,--une des choses les plus touchantes et les
plus respectables,--est tombée dans le domaine du ridicule;--il y a bien
des jeunes gens braves et courageux, prêts à se faire tuer pour une
bagatelle,--combien y en a-t-il qui oseraient dire tout haut, dans une
société d’autres gens: «Mon père m’a donné hier soir sa bénédiction,»
depuis qu’on nous a représenté le baron de Wormspire bénissant sa
fille,--et Robert-Macaire disant: «Voilà un gaillard qui bénit bien.»
[GU] BÉSICLES.--Les bésicles ou les lunettes--sont la marque d’une
infirmité fâcheuse.--D’où vient que ceux qui en portent en tirent à
leurs propres yeux une grande importance, montrent par leur attitude,
leur manière de porter la tête, de parler, et, en un mot, par un air
capable et dédaigneux, qu’ils prennent cela pour une supériorité sur
ceux qui ont de bons yeux?
C’est une chose réelle,--que j’ai remarquée cent fois, mais dont je n’ai
pu jusqu’ici deviner la raison.
[GU] BAVARDER.--Le pays a été saisi depuis un certain nombre d’années
d’une fièvre de bavardage inouïe dans les fastes de la sottise
humaine.--Tout le monde veut parler,--on a recours pour cela à des
subterfuges incroyables.--On veut être député,--ou membre du conseil
municipal,--ou membre d’une société savante,--ou d’une société
philanthropique,--ou littéraire, ou de sauvetage,--ou
d’horticulture,--non pour sauver des naufragés, non pour faire des
recherches, mais pour parler; on ne cause plus, on ne rit plus, on ne
chante plus;--on parle,--tout le monde parle et tout le monde parle à la
fois;--les gens de la tour de Babel,--gens peu avancés, se séparèrent
quand ils virent qu’ils ne s’entendaient plus,--aujourd’hui, grâce aux
progrès, on ne s’arrête pas pour si peu.--Qu’est-ce que fait de ne pas
comprendre à des gens qui n’écoutent pas, et qui ne veulent que parler?
(Voir AVOCAT.)
[GU] BARON.--Tout le monde prenant à son gré aujourd’hui des titres de
_comte_ et de _marquis_,--celui de _baron_ ne vaut pas la peine d’être
usurpé,--et c’est le seul qui m’inspire quelque confiance; il n’y a que
ceux qui l’ont réellement qui s’avisent de le porter:--les autres ont
aussitôt fait de prendre un titre plus élevé.
[GU] BALAYER.--Les portiers de Paris ont l’ordre de balayer le devant de
leur porte.
En conséquence, tout portier du côté des numéros pairs--pousse ses
ordures de l’autre côté du ruisseau contre les numéros impairs;--les
portiers des numéros impairs poussent leurs ordures contre les bornes
des numéros pairs.
[GU] BANAL.--_Banalités._--On n’applaudit pas la plus belle chose du
monde la première fois qu’elle est dite;--pour cela il faut juger
soi-même et risquer d’applaudir seul:--c’est un courage qui est
peut-être le moins vulgaire de tous les courages.
Il y a des sottises banales,--que les gens d’esprit ne veulent pas dire
et qui rapportent gros aux imbéciles.
[GU] BABEL.--(Voir BAVARDER.)
[GU] BAPTÊME.--Quelqu’un, je ne sais qui,--a imaginé une assez belle
expression--pour les soldats qui pour la première fois assistent à une
bataille:--ce quelqu’un a dit qu’ils recevaient le _baptême du feu_.
On a abusé de ce mot,--ou plutôt on l’a parodié sérieusement;--il y a un
parti en France,--qui dans son opposition au gouvernement a accepté une
position si dangereuse et si radicale à la fois, qu’il lui faut prendre
la défense de tout ce que le gouvernement attaque,--à tort ou à
raison.--Quelques voleurs ont dû à ce système un grand appui--et une
importance politique assez curieuse;--on en est venu à faire à un homme
un mérite de tout démêlé avec la justice,--et l’on a créé cette
expression, qui a été à plusieurs reprises employée sérieusement par des
gens qui affichent des prétentions à la gravité: «--Il a reçu le baptême
de la police correctionnelle.»--Ce qui a fait un peu de tort à cette
phrase, c’est que plusieurs des héros auxquels on l’avait attribuée--ont
reçu ultérieurement la _confirmation_ des travaux forcés.
[GU] BANQUET.--Il y a une dizaine d’années--que j’ai dit pour la
première fois ce que je pensais des banquets politiques, alors fort en
honneur;--j’ai dit la vérité sur ces ripailles où les chansons à boire
étaient remplacées par des discours mêlés de hoquets;--je peignis nos
représentants se disant entre eux: «La patrie est en danger, mangeons du
veau.» Je fis une image fidèle de ces gueuletons où tout le monde parle,
où personne n’écoute, et où on commence à régler les plus graves
intérêts du pays à un moment où il serait fort difficile aux convives de
regagner leur demeure sans le secours d’un fiacre, et de gagner le
fiacre sans le secours d’un garçon.
Je n’ai atteint qu’un but:--chaque parti a adopté mon _appréciation_
pour les banquets de ses adversaires,--mais non pour les siens.
[GU] BOURGEOIS.--Dans les procès de la presse, le jury qui prononce a
aussi un jugement à entendre à son tour. Si le journal incriminé gagne
son procès, il appelle les jurés sauvegardes des libertés de la
France--et raconte comme quoi il a été acquitté par l’_élite du
pays_.--S’il est au contraire condamné,--le jury est une institution
usée, et le journal a _succombé devant de stupides bourgeois_.
[GU] BATIFOLER.--On connaît la façon dont les paysans entendent
l’amour:--des coups de coude, des tapes bien appliquées,--toutes sortes
de niches brutales,--sont pour eux les premières expressions d’une
véritable flamme; mais la plupart des filles des champs savent que ce
n’est qu’un prélude.
Je rencontre l’autre jour une petite fille de douze ans,--à la mine
éveillée;--elle avait le teint animé.--Je lui demande d’où elle vient!
--Eh! des bois donc.
--Et qu’allais-tu faire aux bois?
--J’étais avec mon amoureux donc.
--Et qu’est-ce que tu faisais au bois avec ton amoureux.
--Et vous l’savais ben.
Je me sentis un peu embarrassé,--effrayé même de la précocité de la
bergère.
--Non, vraiment, je ne le sais pas.
--Vous riais,--je vous dis q’vous l’savais ben.
--Je t’assure que non.
--Vous voulais m’faire croire qu’vous n’savais point c’qu’une fille va
fare au bois avec son amoureux?
--Peut-être les autres, mais toi.
--Moi, comme les aut’donc!
--Enfin que faisais-tu?
--Vous l’savais ben--que je vous dis.
--Eh! non.
--Eh ben,--j’nous j’tions d’la tarre--donc.
[GU] BONNE.--Une _bonne personne_, dans la bouche d’une femme qui parle
d’une autre femme,--veut dire que la femme dont elle parle--est laide,
mal faite et bête.
C’est dire qu’elle a la _bonté_ de n’être pas une rivale possible.
Une _femme bien faite_--est une femme qui est maigre et qui a des
marques de petite vérole. (Voir AUSTÈRE,--AUSTÉRITÉ.)
Décembre 1842.
Économie de bouts de chandelles.--Les alinéa.--Une lettre de faire
part.--Qui est le mort?--Le _Télémaque_ et M. Victor Hugo.--Le
procès Hourdequin.--M. Froidefond de Farge.--Un poëte.--Les
philanthropes et les prisonniers de Loos.--M. Dumas, M. Jadin, et
Milord.--Une lettre de M. Gannal.--M. Gannal et la gélatine.--Une
récompense.--Le privilége de M. Ancelot.--Amours.--Les chemins de
fer.--L’auteur des GUÊPES excommunié.--Un Dieu-mercier.--Ciel
dudit.--Un marchand de nouveautés donne la croix d’honneur à son
enseigne.--Le chantage.--Histoire d’une innocente.--Histoire d’une
femme du monde et d’un cocher.--Dictionnaire
français-français.--Suite de la lettre _B_.
[GU] Il n’y a qu’un sot qui puisse se moquer d’un homme qui a un mauvais
habit, mais on a le droit de rire de celui qui porte des bijoux faux, ou
qui se promène au bois de Boulogne sur un mauvais cheval.--On est obligé
d’avoir un habit,--donc on l’a comme on peut, et tel qu’on peut;--mais
on n’est pas obligé d’avoir des diamants ni d’avoir un cheval.
La pauvreté fastueuse est la plus triste et la plus ridicule chose qui
soit au monde.
Voyez, à Paris, cette place qui a si souvent changé de nom et qu’on
appelle, je crois, aujourd’hui, place de la Concorde.--Je ne veux pas
vous parler des fontaines mal dorées,--qui ne donnent d’eau qu’à une
certaine heure,--ni des détestables statues qui les décorent;--je ne
prétends mentionner ici que le nombre prodigieux de lanternes de mauvais
goût dont est parsemée la place.
Certes, ces lanternes,--telles qu’elles ont été établies dans l’origine
sur cette place immense, laissant échapper chacune une quantité de
gaz,--de beaucoup inférieure à celle qui éclaire les plus petites
boutiques de Paris,--ces lanternes répandaient une clarté déjà fort
douteuse.
On regrettait qu’on n’eût pas imaginé de placer sur cette place--quelque
grand foyer de lumière.
Mais aujourd’hui--on en est venu,--par une hideuse lésine, à fermer aux
deux tiers les tuyaux déjà insuffisants du gaz,--et il ne reste sur la
place de la Révolution qu’une vingtaine de veilleuses vacillantes,--qui
ne servent qu’à augmenter, par une morne scintillation, l’incertitude et
les hésitations de l’obscurité.
De plus, attendu qu’il y a beaucoup de lanternes sur la place de la
Concorde,--on n’allume pas, ou on n’allume qu’à moitié les lanternes des
rues adjacentes.
Ceci nous paraît être fait dans l’intérêt d’autres voleurs encore--que
les voleurs qui travaillent le soir dans les rues.
[GU] Deux de nos journalistes les plus spirituels--causaient
dernièrement ensemble à l’Opéra.--L’un des deux est nouvellement marié,
l’autre est depuis peu célibataire.
--Comment trouvez-vous votre nouvelle situation? demanda le premier.
--Mais, fort bonne... et vous, que dites-vous de la vôtre?
--Ah! mon bon ami, il n’y a que d’être marié, voyez-vous; je travaille
et j’ai ma femme à côté de moi; à chaque alinéa, je l’embrasse,--c’est
charmant!
--Ah! je comprends,--dit l’autre en s’inclinant vers la femme de son
confrère, qui paraissait fort attentive au spectacle,--je comprends
pourquoi votre style est maintenant si haché.
Le célibataire a raconté les confidences du nouveau marié.--Ceux
auxquels il en a parlé les ont, à leur tour, racontées à d’autres,--et
chaque lundi--on compte curieusement combien il y a d’alinéas dans le
feuilleton de l’heureux époux.--Il s’établit à ce sujet les discussions
les plus singulières pour ceux qui ne sont pas initiés.
--Comment! il n’a mis là que point et virgule?
--Oui.
--Comme les hommes sont inconstants! Il pouvait mettre un point.
--Le sens n’indique que point virgule.
--Oui,--mais sa femme est si jolie,--j’aurais mis un point.
--Pauvre petite femme! le dernier feuilleton est bien compacte!
[GU] J’ai déjà parlé de cet usage peu décent qui se glisse, depuis
quelque temps, à propos des lettres de _faire part_.
Autrefois le mort avait la place d’honneur, et c’était au bas de la
lettre--qu’on mettait: _de la part de ***, de *** et de ***_.
Aujourd’hui les parents et héritiers--commencent par vous annoncer leurs
noms et prénoms, titres, emplois, décorations, etc.; puis, quand tout
est fini, quand il ne reste plus rien à dire sur eux-mêmes, ils vous
apprennent accessoirement en deux lignes que monsieur un tel est
mort,--et que ce monsieur un tel avait pour titres et dignités l’honneur
d’être père, oncle et cousin des remarquables personnages mentionnés
plus haut.
Voici de cette inconvenance un des exemples les plus frappants qui me
soient encore tombés sous la main.
«M. S*** Mais***, négociant à Lesay, ancien militaire, ancien
notaire, ancien maire, ancien suppléant du juge de paix, ancien membre
du conseil d’arrondissement, ancien membre du conseil général, et
actuellement membre du conseil municipal de sa commune, du comice
agricole de Melle et de la Société d’agriculture de Niort; M. L***
R***, notaire à Sauzé, membre du conseil d’arrondissement et du
conseil municipal de sa commune, et mademoiselle Louise L*** R***,
ont l’honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu’ils viennent
de faire, le 19 de ce mois, de madame S*** Mai***, L*** M***
Berl***, leur épouse, belle-mère et grand’mère.»
[GU] Ce nouveau mode a plusieurs inconvénients:
1º En lisant: «M. M***, _ancien_ militaire, _ancien_ notaire,
_ancien_ maire, _ancien_ suppléant du juge de paix, _ancien_ membre du
conseil d’arrondissement, _ancien_ membre du conseil général,» vous
pouvez supposer que ce monsieur, qui n’est plus tant de choses, n’est
peut-être plus vivant,--a quitté la vie avec tous ses honneurs et que
c’est lui que vous êtes invité à pleurer;--vous vous le tenez pour
dit--et vous n’en lisez pas davantage.--Quelque temps après vous le
rencontrez dans la rue,--quand vous l’avez suffisamment regretté et
quand vous êtes entièrement consolé de sa perte.
2º Ennuyé de tant de parents, de tant de dignités, de tant de
gloire,--vous n’allez pas jusqu’au bout, vous jetez le papier au
feu,--et, deux mois après, vous allez tranquillement faire une visite à
madame Berl***--la vraie défunte,--vous la demandez au concierge, lequel
vous répond qu’elle est toujours morte. Il est vrai que la lettre de
faire part est à deux fins,--et qu’elle annonce à la fois la perte
douloureuse de madame Berl*** et celle des titres de notaire, de
suppléant de juge de paix,--de maire, etc., etc.
Rapprochez cette lettre d’une autre lettre publiée par le même M.
Mais*** le 26 juillet 1842--et où l’on trouve--après deux ou trois
pages consacrées à l’éloge de son administration comme maire de
Lesay:--«Si j’ai parlé de ce que j’ai fait pour mon endroit, qu’on
n’aille pas croire que j’y mets de la vanité;--non, je n’en ai jamais
été affublé.»
[GU] Vers 1793,--je crois, un navire appelé _Télémaque_--sombra devant
Quillebœuf,--près du Havre-de-Grâce. On fit plusieurs récits à ce
sujet. D’immenses richesses, dit-on, avaient été cachées dans ce navire,
dont le chargement de bois de construction n’était qu’un
prétexte.--Plusieurs millions et une énorme quantité de vaisselle
d’argent étaient enfouis dans les flancs du vaisseau submergé.--Deux
Sociétés par actions se sont, depuis quelques années, fondées pour le
sauvetage du _Télémaque_.--Le gouvernement a mis de son côté toute la
bonne grâce possible:--il a fait l’abandon de la part que la loi lui
accorde,--ne réservant qu’un cinquième pour les invalides de la
marine,--et «le droit d’_acheter_, par préférence, les objets d’art qui
pouvaient se trouver dans le vaisseau.»
La première tentative n’a pas réussi.--La seconde Société a été plus
heureuse, et on a vu le navire sortir du sable--et paraître à fleur
d’eau.
On a pensé alors à émettre les actions qui restaient encore. «Allons,
messieurs, on voit le navire.--Voulez-vous marcher sur le pont? vous
n’aurez de l’eau que jusqu’aux genoux. Prenez des actions.--Chaque
action donne droit à une part proportionnelle dans les immenses
richesses probablement cachées dans le _Télémaque_--dans le _Télémaque_
sur lequel vous marchez; prrrrenez les actions!»
Mais bientôt un bruit courut dans la ville du Havre: «M. Victor Hugo ne
veut pas qu’on achève le sauvetage du _Télémaque_.»
Et pourquoi M. Victor Hugo ne veut-il pas?
Voilà la chose:
M. Victor Hugo s’est présenté avec son frère, M. Abel Hugo, chez l’agent
de la Société à Paris, et il a fait opposition au sauvetage du
_Télémaque_--parce qu’il y a dedans quelques millions y déposés par un
oncle de ces messieurs, appelé archevêque Hugo.--Ils réclament leurs
millions.
Ceci fit grand effet. «M. Hugo a tort, disaient les uns.--M. Hugo a
raison, répondaient les autres.--Il y a prescription, s’écriaient
ceux-là.--Il n’y a pas prescription, répliquaient ceux-ci.--Il y a plus
de trente ans.--Oui, mais il n’y a pas eu de nouveau propriétaire en
faveur duquel on puisse invoquer la prescription; l’espace écoulé n’est
qu’une parenthèse dans la propriété: M. Hugo est dans son droit.»
Et quelques-uns disaient: «Vous voyez bien qu’il y a dans ce navire des
richesses infinies,--puisque la famille Hugo réclame déjà des sommes
énormes.--Prrrrenez des actions!»
J’allai alors à Paris,--et je demandai à M. Hugo,--comme on le demandait
au Havre: «Ah ça! pourquoi ne voulez-vous pas qu’on amène à terre le
_Télémaque_?»
A quoi M. Hugo me répondit qu’il ne connaissait d’autre Télémaque que le
fils d’Ulysse;--le _Télémaque_ de Fénelon, qu’on en pouvait bien faire
ce qu’on voulait, qu’il ne s’en souciait en aucune façon,--et ne le
lisait pas.
Je lui appris alors de quoi il était question;--il fut très-étonné, ne
renia pas son oncle l’archevêque, mais m’apprit qu’il était mort depuis
plus de cent cinquante ans, et que, par conséquent, il n’était pas
probable qu’il eût mis ses richesses sur le _Télémaque_ en 1793.
Le _Télémaque_ est toujours entre deux eaux,--mais je suis heureux de
faire savoir aux habitants du Havre que M. Hugo--ne s’oppose pas à ce
qu’on amène le _Télémaque_ à terre,--ne fût-ce que pour voir en quel
état se trouvent les tableaux que le gouvernement s’est réservé le droit
d’acheter.
Ce qui m’inquiète pour la conservation de ces tableaux, c’est qu’un
marin m’a apporté un anneau de la chaîne de l’ancre du _Télémaque_, et
que cet anneau est plus d’à moitié rongé.
[GU] Le procès des employés de la ville de Paris--accusés de
prévarication s’est terminé par la condamnation des principaux accusés à
trois et à quatre ans de prison.
Mais, par un oubli plus singulier, il n’est nullement question de
restitution envers les propriétaires que ces messieurs, de leur autorité
et par leurs manœuvres, ont condamnés à la misère _à perpétuité_.
[GU] Un témoin--auquel, dans l’affaire Hourdequin,--le président
demandait s’il reconnaissait le principal accusé--n’a pu contenir un
mouvement d’indignation en voyant l’auteur de sa ruine--et a ajouté à sa
réponse affirmative une épithète plus juste qu’agréable.
Le président, M. Froidefond de Farge, a été assez malheureux pour dire:
«Témoin, taisez-vous, et RESPECTEZ LE MALHEUR.»
[GU] Il résulte de ceci, entre autres choses,--qu’il y a en France trop
de fonctionnaires et qu’ils ne sont pas assez payés;--qu’il y a un
danger qui se glisse dans toutes les existences:--c’est que toutes les
classes de la société ont augmenté leurs besoins et leurs dépenses,--et
que les salaires diminuent partout;--plus mille autre choses que je
dirai une autre fois.
[GU] Pendant le procès Hourdequin, le président, le procureur du roi et
tous les avocats--ont fait des allusions plus ou moins directes--à ceci:
«La loi reconnaît coupable et punit le corrupteur comme le
corrompu.--Pourquoi ceux qui ont corrompu les accusés ne sont-ils pas
assis à côté d’eux et enveloppés dans la même accusation?»
Le président, le procureur du roi et les avocats avaient raison sur une
des faces de la question.
Les gens qui avaient donné de l’argent aux employés de la ville doivent
être divisés en deux classes.--Les uns sont des spéculateurs--qui
donnaient à ces messieurs une partie de leurs bénéfices;--l’avidité et
la corruption entraient dans leurs calculs:--ceux-là sont complices et
devaient être jugés.--Les autres sont des propriétaires menacés dans
leur fortune et persuadés avec raison qu’ils ne sauveraient une partie
de leur patrimoine qu’en sacrifiant l’autre partie; ils ont fait la part
du feu:--ceux-ci sont des victimes, ils devraient être indemnisés.
On n’a ni jugé les premiers ni indemnisé les seconds.
[GU] On m’envoie un livre belge qui explique suffisamment le besoin
qu’éprouvent les libraires belges de n’imprimer que des livres
français;--voici quelques échantillons des vers _français_ de M. K.
Kersch.
LE PARRICIDE.
Je suis un parricide,--un monstre dégoûtant,
Meurtrier de mon semblable,--un homme bien innocent.
Pardon, monsieur Kersch,--je ne veux pas vous chicaner sur votre second
vers, qui a deux syllabes de trop,--mais je désire vous demander une
explication sur le sens des deux vers.--Votre criminel dit qu’il a tué
_son semblable_--et il s’intitule lui-même _monstre dégoûtant_:--le
semblable d’un _monstre dégoûtant_ est un autre _monstre
dégoûtant_,--alors ce semblable ne peut pas être un _homme bien
innocent_.
Ou, s’il est un _homme bien innocent_ et en même temps le _semblable_ de
votre parricide,--votre parricide est forcément le _semblable_ de ce
_semblable_;--donc il serait également un _homme bien innocent_--et en
même temps un _monstre dégoûtant_ et un _parricide_.--Tout cela est
difficile à arranger.
Mais le parricide va mourir.
Quoi! des milliers de bras, comme sur l’Océan,
Se lèvent agités, s’agitent en baissant;
Mille voix en furie ont vomi le délire:
Une tête bondissante ensanglante le sable.
Elle hurle et mugit,--elle n’est plus coupable.
Encore un vers un peu long;--mais si M. Kersch fait des vers trop longs
assez souvent, il n’en fait jamais de courts,--ce qui prouve que ce
n’est pas par défaut de fécondité,--mais que, au contraire, son génie
est à l’étroit dans les douze syllabes de notre vers français.