Si vous vous attachez au sens qu’il avait autrefois,--vous commettez les

plus graves erreurs.

Il est bon d’être averti que la _liberté_ est un mot au moyen

duquel--les _amis du peuple_ (autre mot à traduire) font faire au peuple

des choses qui n’ont pour résultat possible que de le conduire _en

prison_.

[GU] Le dictionnaire _dont le besoin se fait sentir_, comme disent les

annonces, est un dictionnaire sur le modèle des dictionnaires

_français-latin_, c’est-à-dire traduisant les mots d’une langue dans une

autre langue,--du français d’autrefois au français d’aujourd’hui. C’est

un dictionnaire--français-français.

Nous ferons donc un essai du dictionnaire--français-français, dont nous

donnerons de temps en temps des fragments.

DICTIONNAIRE FRANÇAIS-FRANÇAIS.--A--Troisième personne du verbe

avoir;--a aujourd’hui le même sens que le verbe être,--quand on dit:

«Qu’_est_-ce que cet homme? on répond le plus souvent: «Il _a_ cinquante

mille livres de rente.»--C’est donc comme si on demandait: «Qu’est-ce

que _a_ cet homme? «--C’est l’application d’un vieux proverbe italien:

«_Chi non ha non è_,--qui n’a pas n’est pas.»

[GU] ABUS.--Les _abus_ sont le patrimoine des deux tiers de la

nation;--ceux qui crient contre les _abus_ ne veulent pas les détruire,

mais les confisquer à leur profit.--Il en est de même d’un homme qui,

couché avec un autre, se plaint qu’il tire à lui toute la couverture,

et, en même temps, la tirant de son côté, tâche d’en avoir à son tour un

peu plus que sa part.

[GU] ADMIRATION.--Vieux mot.--On n’admire plus;--il n’y a pas d’homme,

quels que soient son talent, son désintéressement, sa noblesse,--qui ne

soit de temps en temps fort maltraité dans quelque carré de

papier.--Quelques personnes affectent encore d’_admirer_ les morts, mais

c’est pour déprécier les vivants plus à leur aise.

[GU] AMYGDALES.--Ne servaient autrefois qu’à sécréter la

salive;--aujourd’hui elles sécrètent force pièces d’or et d’argent pour

certains individus:--il y a tel chanteur auquel chaque son échappé de

son gosier rapporte une pièce de cinq francs,--c’est-à-dire la journée

de deux ouvriers.

[GU] ARBRE.--On peut lire dans les poëtes ce qu’étaient autrefois les

arbres avec leurs panaches verts pleins d’oiseaux et

d’amours;--aujourd’hui, depuis le gaz et l’asphalte, les arbres sont à

Paris de grands poteaux noirs,--sur lesquels on colle des affiches.

[GU] ARSENIC.--On a de tout temps un peu empoisonné ses parents, amis et

connaissances;--mais il est singulier que cette industrie, loin d’avoir

fait des progrès, soit au contraire retombée dans la

grossièreté.--Autrefois, on empoisonnait en faisant respirer une fleur,

en offrant des gants.--Aujourd’hui, vous voyez à chaque instant une

femme se défaire d’un mari incommode--au moyen de ce poison rustique,

appelé arsenic, dont les symptômes sont connus,--et que l’on retrouve à

l’instant même dans l’estomac;--quelqu’un, auquel j’ai soumis cette

observation, m’a répondu d’une manière peu consolante--qu’il semblait

qu’on empoisonne maladroitement, parce que les empoisonnements

maladroits sont les seuls découverts et punis.

[GU] ANNIVERSAIRE.--Vieux mot représentant un vieil usage dont la

suppression est inévitablement prochaine.--En effet, en ces temps de

revirement politique, les _anniversaires_ présentent perpétuellement des

circonstances odieuses et ridicules à la fois.

Comment célébrer l’_anniversaire_ des journées de Juillet quand un grand

nombre des _héros de Juillet_ sont en prison?

Comment célébrer l’_anniversaire_ de la démolition de la Bastille quand

on en bâtit quatorze?

[GU] C’est un des inconvénients d’un gouvernement fondé sur la révolte

qu’il lui faut combattre ses propres éléments.

[GU] AFFAIRES.--Un homme d’affaires est un monsieur qui a pour état de

faire ses affaires dans les vôtres.

[GU] ABAISSEMENT DU PAYS.--Quand un journal, un député, un homme

politique, gémit sur l’_abaissement du pays_,--cela ne veut rien dire,

sinon--qu’il voudrait partager avec ses amis les places, les dignités et

l’argent.--En effet, si ledit homme politique renverse ses adversaires,

vous les entendez à leur tour pousser de semblables gémissements sur

l’abaissement du pays.--_Abaissement du pays_ veut dire: déception de

ceux qui s’en plaignent.

[GU] ACTEUR.--Métier bizarre, qui consiste à venir grimacer devant

quinze cents personnes pour les faire rire ou pleurer par des lazzi

appris par cœur. On payait fort cher ces gens-là quand leur métier

était réputé infâme;--mais aujourd’hui qu’il est spécialement

considéré,--aujourd’hui que le peuple traîne le fiacre des

danseuses,--que la femme d’un ministre de l’intérieur reçoit une actrice

comme son amie intime,--il n’y a peut-être plus les mêmes raisons de les

payer aussi cher.

Il peut paraître singulier en effet de comparer la magistrature au

théâtre,--ce que l’on peut oser aujourd’hui que les comédiens sont reçus

dans la société et y sont recherchés et prisés au moins à l’égal de tout

le monde.

Un juge d’instruction reçoit quinze cents francs par an.

Un conseiller de cour royale trois mille francs.

Un président trois mille huit cents.

Et ces pauvres magistrats, obligés à une représentation convenable,--ne

pouvant se livrer à aucune industrie, à aucun trafic, à aucun commerce,

vivent dans la gêne; disons le mot, dans la pauvreté.

Voici, de ce que nous avançons, un exemple d’hier:

Il y a des comédiens qui n’ont pour tout talent qu’une infirmité ou une

défectuosité.

Ils me rappellent ce saltimbanque qui, dans un tour d’équilibre, laisse

tomber son enfant sur le pavé et lui casse une jambe: «Ah! maintenant,

dit-il, tu as un bon état dans les mains,--tu te feras mendiant.»

Ainsi, Odry a l’air bête, Arnal a l’air sot, Alcide Tousez a l’air

niais!--ôtez-leur cet air-là: ils sont ruinés.

M. Arnal plaidait l’autre jour pour faire rompre un engagement qui ne

lui donnait que vingt-quatre mille francs par an, plus vingt francs par

jour.

Eh bien! si, au lieu de paraître au tribunal de commerce, il se fût

trouvé devant des juges ordinaires, on eût vu des magistrats, dont le

plus cher payé ne reçoit pas quatre mille francs par an, invités à

déclarer que trente et quelques mille francs ne payent pas suffisamment

M. Arnal.

Joignez,--comme on veut absolument le faire de ce temps-ci,--de la

considération à ces appointements exorbitants, les magistrats envieront

les comédiens,--n’auront aucune raison, pour ne pas exploiter comme eux

les négligences que la nature peut avoir commises en les créant, et

voudront monter sur le théâtre.--Qui les remplacera?--Ce ne seront

certes pas les acteurs,--ils ne le voudraient pas.

[GU] ADULTÈRE.--Les peines infligées à la femme adultère--ont

singulièrement varié jusqu’à nos jours.

Les Locriens--lui arrachaient les yeux.--La loi de Moïse la condamnait à

mort.--Chez les anciens Saxons, on la pendait et on la brûlait.--Le roi

Canut, chez les Anglais,--ordonna que la femme adultère eût les oreilles

coupées.--Chez les Égyptiens, on lui coupait le nez.--Par la loi Julia,

chez les Romains, on lui coupait la tête.--En Crête, on l’obligeait à

porter une couronne de laine et on la faisait esclave.

Aujourd’hui, en France, quand une femme est surprise en adultère, on se

moque de son mari.

[GU] AUSTÈRE.--_Austérité._--Quand un parti est obligé d’accepter, pour

faire nombre,--quelque allié d’une stupidité proverbiale,--qui n’a ni

talent, ni caractère,--on dit de lui qu’il est _austère_ ou _vertueux_.

(_Voir_ BONNE, une _bonne personne_.)

Être _austère_ n’engage absolument à rien;--j’en sais des plus

_austères_ dont un _mineur_ n’avouerait pas les fredaines.--Je connais

un _vertueux_ personnage politique qui a pour spécialité--de boire douze

verres de vin de Champagne pendant que _minuit_ sonne à une horloge.

[GU] ADOLESCENCE.--Autrefois, printemps de la vie, plein de fleurs

suaves et charmantes.--C’est aujourd’hui un mot qui ne peut manquer de

tomber en désuétude, la chose qu’il exprimait n’existant plus.--La

jeunesse a cru montrer de la maturité en n’étant plus jeune; elle s’est

fort trompée; il n’y a point de fruits qui n’aient été précédés par les

fleurs; secouez l’arbre pour en faire tomber les fleurs au printemps, il

ne produira pas de fruits à l’automne.

[GU] AMADOU.--On ne trouve plus l’_amadou_ que chez les pharmaciens,

sous le nom d’_agaric_,--pour arrêter l’hémorragie que cause quelquefois

la piqûre des sangsues. L’ancien briquet, si curieusement décrit par

Boileau, n’existe plus,--il a été remplacé par des _allumettes

chimiques_, des _briquets phosphoriques_, etc., etc., et toutes sortes

d’autres inventions infectes et dangereuses. La pierre et l’amadou--ne

donnaient du feu que quand on leur en demandait,--quelquefois même en se

faisant un peu solliciter;--mais les nouveaux briquets s’allument

d’eux-mêmes au moindre frottement dans une poche ou dans une malle;--une

allumette ne prend pas, on la jette par terre,--sous une table,--sur de

la paille, elle s’allume un quart d’heure après.--Un grand nombre des

incendies dont on parle si fréquemment aujourd’hui doit être attribué à

ce progrès de l’industrie.

[GU] AGRAIRE.--Loi agraire.--La première loi agraire parut en l’an de

Rome 268;--elle avait pour but de partager entre les citoyens les terres

conquises sur l’ennemi.--Les citoyens y prirent goût, et, une quinzaine

de fois depuis, de nouveaux partages de terres furent proposés par

quelques tribuns qui n’en avaient pas. Les terres à partager, cette

fois, étaient celles des plus riches citoyens.

La loi agraire a été de tous temps le rêve de beaucoup d’amis du peuple,

gênés dans leurs affaires particulières; on aime assez à partager les

biens des autres.--Un des inconvénients d’une loi agraire,--et un des

moindres,--serait de ne rien changer absolument. Faites aujourd’hui un

partage égal entre tous--et, avant dix ans, le travail, l’astuce,

l’avidité, l’industrie, l’avarice d’une part,--la paresse,

l’insouciance, la droiture, la prodigalité d’autre part, le hasard des

deux côtés,--auront rétabli les choses en l’état où elles sont

aujourd’hui.

[GU] ARCHITECTE.--Un architecte apprend pendant dix ans à faire des

temples grecs--pour finir par construire péniblement des appartements de

cinq cents francs de loyer, sous la direction d’un maître maçon; je ne

me rends pas bien compte de l’art des architectes:--leurs plus sublimes

inventions sont renfermées dans les combinaisons peu variées que l’on

peut faire avec cinq chapiteaux de colonnes qui, du reste, font un effet

affreux quand ils sont mélangés,--comme on le fait assez volontiers

aujourd’hui;--ce qui réduit l’art de l’architecte à décider quel ordre

il adoptera entre cinq,--ou plutôt, si l’on regarde nos monuments

modernes, quel monument ancien il copiera honteusement.

[GU] AIR.--L’air est au moins aussi indispensable à la vie que les

aliments.--En conséquence, il a été longtemps considéré comme chose de

première nécessité.

On serait fort étonné si l’on savait que des gens, pour un avantage

quelconque, se résignent à ne manger habituellement que le tiers ou le

quart de ce qui leur est nécessaire;--on ne s’étonne pas que des gens

passent une partie de leur vie à s’efforcer d’arriver à avoir le droit

de s’enfermer cinq heures par jour dans une grande chambre où ils sont

quatre cent cinquante à se disputer l’air qui suffirait à peine à cent

cinquante hommes.

Il est prouvé par la chimie que, pour qu’un homme respire librement et

sans souffrance, il lui faut au moins six mètres cubes d’air par heure.

Dans les théâtres, on n’a pas le quart de cette quantité d’air, pas le

cinquième à la Chambre des députés.

Ceci est le résultat d’analyses exactes faites par les chimistes les

plus distingués.

[GU] APÔTRES.--Les apôtres deviennent fort rares,--tout le monde se

déclarant dieu dans sa petite sphère--et personne n’admettant plus ni

hiérarchie ni autorité.

[GU] ASSASSINS.--Jouissent d’une assez grande considération.--Beaucoup

de femmes ont _obtenu_ des autographes de Fieschi.--Nous parlions, le

mois dernier, d’une femme célèbre, qui, dit-on, porte sur son cœur

des cheveux d’un autre assassin.--On a imprimé de fort mauvais vers d’un

nommé Lacenaire, et les éditeurs de ces vers ont raconté avec orgueil

leurs conversations avec ce Mandrin prétentieux.

On a vu récemment de quels égards,--disons plus,--de quelle admiration

était entourée une femme qui avait empoisonné son mari.

Nous avons signalé plusieurs fois deux classes de philanthropes, dont

Dieu devrait bien délivrer la France,--si la protection qu’il lui

accorde n’est pas simplement un faux bruit que font courir et M. Persil,

en sa qualité de directeur de la Monnaie, et les pièces de cent sous.

L’une de ces deux classes de philanthropes fait des essais qui aggravent

d’une façon horrible les peines infligées par la loi, essais qui

condamnent au désespoir, à la folie, au suicide, des gens que la loi et

la vengeance publique ne condamnent qu’à quelques années de prison.

[GU] La seconde classe des philanthropes, au contraire, est prise d’une

tendre pitié pour les assassins; elle ne songe qu’à les entourer de

toutes les douceurs de la vie, ce qui ne contribue pas peu à les

maintenir dans leur voie.

[GU] Le jury, de son côté,--trouve presque toujours dans les crimes les

plus horribles des circonstances dites atténuantes,--qui ne laissent pas

de donner ainsi quelques encouragements.

[GU] ASSISES.--_Cour d’assises._--Je ne sais pourquoi on ne donne pas un

peu plus de majesté aux chambres de justice, invariablement ornées, pour

le fond, d’une sorte de paravent en papier bleu de l’effet le plus

déplorable.--C’est bien assez des avocats, et quelquefois du jury, pour

y mêler du mesquin et du ridicule.

[GU] ALCHIMIE.--Cette science, qui consistait autrefois à chercher les

moyens de faire de l’or,--par la transsubstantiation des métaux,--a fait

aujourd’hui de notables progrès;--elle consiste encore aujourd’hui à

faire de l’or,--mais on y arrive d’une manière certaine,--et ce ne sont

plus des métaux que l’on met dans la cornue,--mais bien toutes sortes

d’un rare usage,--telles que--la probité, la liberté, les douces

affections, l’amour-propre, la dignité, la justice, etc., etc.

[GU] AMARYLLIS.--Voir AMBROISIE.

[GU] ANNONCES.--Procédé par lequel--les journaux--se font les paillasses

chargés d’attirer la foule par leurs lazzis, autour de tous les

charlatans de l’époque.

[GU] AUTEL.--Manière vicieuse dont M. de Rambuteau, préfet de la Seine,

écrit le mot _hôtel_.

[GU] AMAZONES.--Les anciennes amazones se brûlaient, dit-on, le

sein--pour tirer plus commodément de l’arc;--les _amazones_ modernes, au

contraire,--loin de diminuer aussi brutalement leurs attraits,--ont

adopté un costume qui en montre--au moyen des jupes de crinoline ou de

la ouate, un peu plus que la plupart n’en ont réellement.

[GU] AMBROISIE.--Liqueur dont parlaient beaucoup les poëtes--à l’époque

où, mis en dehors des plaisirs de la vie,--ils étaient obligés de les

suppléer par des fictions.--L’ambroisie est aujourd’hui remplacée par

le vin de Champagne, qu’ils boivent réellement.--Ils ont également

remplacé les _Amaryllis_, les _Iris_, _Églé_,--auxquelles ils

adressaient autrefois leurs vers, par des comtesses de***, des marquises

de*** et des duchesses également de trois étoiles; je désire pour eux

que les unes soient plus réelles que n’étaient les autres.

[GU] AIGUILLE.--Les femmes s’en servaient à une époque où elles

comprenaient qu’il était plus beau d’inspirer des vers que d’en faire

soi-même.--Beaucoup ont remplacé l’aiguille par la plume,--quelques-unes

par le cigare.

[GU] ALMANACH.--Un _almanach_ a été longtemps--un petit livre ou un

carré de carton--spécialement destiné à dire le jour du mois,--le

quartier de la lune--et les éclipses de soleil.

Le double Liégeois--y ajoutait «l’art de savoir l’heure qu’il est à midi

au moyen d’une paille» et un certain nombre de bons mots attribués à des

Gascons--et commençant toujours par _cadédis_!

On fait aujourd’hui _pour le peuple_ des almanachs politiques assez

curieux.

En voici un dans lequel on trouve les phrases que voici;--quoiqu’elles

soient de M. le vicomte de Cormenin,--elles font regretter les _cadédis_

du double Liégeois:

«De tous les _gouvernocrates_ sous lesquels nous avons eu depuis

cinquante ans le bonheur de vivre, il n’y en a pas de plus inconséquents

que ceux de ce quart d’heure-ci.»

Que veut dire gouvernocratie?

Nous avons _démocratie_, qui veut dire gouvernement du

peuple;--_aristocratie_, qui veut dire gouvernement des meilleurs ou de

la noblesse.

Ces deux mots sont formés de deux mots grecs.

_Gouvernocratie_--est formé d’un mot grec et d’un mot de l’invention de

M. de Cormenin:--la gouvernocratie est le _gouvernement des

gouvernements_.

«Si la loi se tait, ils la font parler:--si elle ne dit pas un mot de ce

qu’ils veulent qu’elle dise, ils la tordent, ils la tirent dans tous les

carrefours pour en frapper au visage tous les citoyens, ils montent à

l’échelle--et ils placardent leur loi.»

Quel langage! bon Dieu!

[GU] AVOCAT.--Lire les _Guêpes_ depuis trois ans.

[GU] APPRENTISSAGE.--Mot qui n’a plus aucun sens dans la langue:--on

n’apprend plus, on sait.

Qu’un adolescent,--ayant l’_intention_ d’écrire, se présente dans un

journal;--la première chose qu’on lui confiera, c’est la critique

littéraire;--il fera paraître à sa barre tous les plus grands talents et

il les traitera dédaigneusement,--leur reprochant leurs fautes et leur

enseignant comment il faut faire.

On prend les législateurs et les ministres dans la classe des fabricants

de drap, des épiciers, des raffineurs de sucre.

[GU] ASSURANCES CONTRE L’INCENDIE.--L’agent d’une société d’assurances

contre l’incendie vous persécute pendant trois mois, s’introduit chez

vous sous cent prétextes, vous envoie sous bande les récits des

incendies que racontent les journaux;--enfin, vous cédez, vous vous

faites _assurer_. L’agent vous aide dans l’estimation de votre mobilier.

--Pour combien faites-vous assurer vos tableaux?

--Mes tableaux?--je n’ai pas de tableaux.

--Eh bien! et ces cadres?

--De mauvaises croûtes.

--Mais non,--mais non, c’est meilleur que vous ne pensez;--faites-moi

assurer ça pour dix mille francs.

--Mais ils ne valent pas cinq cents francs. Je ne veux pas voler votre

Compagnie, qui aurait à me rembourser en cas d’incendie--une somme dix

fois égale à la valeur de mes images.

--Vous ne la volez pas le moins du monde, la spéculation consiste à

payer _peut-être_ une forte somme--et à recevoir _certainement_ un grand

nombre de petites--proportionnées à la grosse somme qu’on espère bien

ne pas payer;--les risques et les chances sont calculés.--L’assurance

est un pari:--je parie dix mille francs une fois pour toutes que vos

tableaux ne brûleront pas;--vous pariez tous les ans une certaine somme

qu’ils brûleront. Ceci est comme l’ex-loterie:--on vous donnait

soixante-quinze mille francs pour vingt sous,--mais il y avait tant de

chances contre vous, que vous apportiez pendant toute votre vie vos

vingt sous tous les deux jours--et qu’on ne vous donnait jamais les

soixante-quinze mille francs.

Vous cédez,--votre conscience est calmée, vous n’avez plus peur de voler

la Compagnie.

Au bout d’un an, de cinq ans, de dix ans, vos tableaux brûlent.

La Compagnie cherche d’abord si elle ne pourrait pas vous faire

guillotiner,--ou au moins vous envoyer aux galères, en établissant que

vous y avez mis le feu à dessein;--si elle ne réussit pas,--comme on a

sauvé quelques morceaux de cadre, dans lesquels restent une jambe ou une

tête, on vous explique que vous n’avez subi qu’un sinistre partiel, et

qu’il est juste de procéder à une estimation.--On vous défend alors de

rentrer chez vous; on met les scellés sur votre logis;--si vous dérangez

une épingle, l’assurance ne répond plus de rien,--vous rendez son

expertise impossible.

On traîne en longueur,--on élève des difficultés;--beaucoup de gens se

découragent, s’impatientent,--ou sont obligés de se servir des choses

qu’ils ont chez eux,--et renoncent à l’assurance.

Vous êtes plus persévérant, vous ne vous rebutez ni des retards ni des

ambages.

La Compagnie fait évaluer par des experts la valeur réelle des tableaux

qui sont brûlés;--on a recours aux marchands qui vous les ont vendus. Et

on vous _indemnise_ sur cette estimation,--après que vous avez payé

pendant dix ans une somme proportionnée à la valeur fictive à laquelle

on vous avait fait porter vos tableaux; et le tour est fait.

[GU] AVANT-SCÈNE.--L’avant-scène, dans certains théâtres,--remplace les

bancs qu’on mettait autrefois sur le théâtre et sur lesquels les

élégants d’alors venaient prendre place, se mêlant aux acteurs par leurs

gestes et par leur voix, empêchant le public de voir et d’entendre.

Les spectateurs de l’avant-scène--paraissent décidés à faire partie du

spectacle;--leur mise, leurs gestes affectés, leurs poses, leur ton de

voix élevé, tout l’annonce d’une manière certaine.

[GU] ADMINISTRATION.--Aucun ministre ne se mêle

d’_administration_,--tous sont absorbés par ce qu’on appelle les

_questions politiques_,--c’est-à-dire par le soin de rester en place.

L’administration est faite au moyen de quelques vieilles routines et de

quelques vieux chefs de bureau.

Il n’en peut, du reste, être autrement à une époque où un ferblantier

ambitieux--ou un marchand de parapluies qui sent baisser son aptitude,

peuvent devenir députés et ministres, pourvu qu’ils soient attachés à un

parti qui arrive aux affaires.

[GU] AMOUR.--Il est bien rare qu’on n’éprouve pas un étonnement mêlé de

désappointement en voyant pour la première fois l’objet d’une grande

passion.--On cherche le plus souvent en vain dans les charmes de la

personne aimée--l’explication de l’amour qu’elle a inspiré.

En effet, l’amour est tout dans celui qui aime;--l’aimé n’est qu’un

prétexte.

Voici une statue,--le sculpteur a voulu en faire un dieu;--peu importe

qu’il ait réussi à lui donner l’air de la majesté et de la

puissance:--ce n’est pas le sculpteur qui fait le dieu,--c’est le

premier manant qui se mettra à genoux devant la statue et qui la

priera.--Faites un Jupiter plus beau que le Jupiter Olympien,--ce ne

sera qu’une belle statue.--Allez voir dans l’église d’Étretat une bûche

peinte en bleu et en rouge et appelée _saint Sauveur_,--vous verrez un

dieu.

[GU] AMOUR DU PEUPLE.--C’est un rôle qu’on joue et pas autre

chose;--c’est un emploi qu’on adopte en montant sur la scène politique;

on joue les amis du peuple, comme sur d’autres théâtres on joue les

_Trial_ ou les _Elleviou_.

Les prétendus amis du peuple--l’ont de tout temps poussé à la paresse, à

la pauvreté, à la révolte, à la prison et à la mort.

[GU] AMITIÉ.--Il n’est personne qui ne veuille avoir un ami;--mais où

sont les gens qui s’occupent d’en être un!

On se construit un type de Pylade--devoué, humble, obéissant, prêt à

toutes les corvées,--et on gémit de ne pas le trouver.--Demander un ami

ainsi fait, sans avoir bien examiné si on est prêt à être ce qu’on veut

qu’il soit,--ce n’est pas montrer une âme tendre, comme le croient ceux

qui remplissent l’air de leurs plaintes à ce sujet,--c’est faire un

vœu d’avare pareil à celui de désirer cent mille livres de rente.

[GU] AMITIÉ DES FEMMES.--A la rigueur, il pourrait y avoir de l’amitié

entre deux hommes qui n’auraient ni le même état ni les mêmes

prétentions,--et dont aucun n’aurait rendu de services importants à

l’autre.

Mais, les femmes ayant toutes le même état, qui est celui d’être jolies

et de plaire,--il ne peut y avoir d’amitié entre deux femmes, à moins

qu’une des deux ne soit laide et vieille, le sache, le croie,--ne

veuille le cacher à personne, et ait de bonne foi donné sa démission de

femme.

Les guêpes ­— séries 3 & 4 · 第 34 / 47 段