cache Yport.--On entre dans les arbres, et, par des chemins escarpés, on
descend dans le fond d’une petite vallée où est situé Yport.
Dès lors on commence à voir quelques traces de l’inondation: les chemins
sont élargis et violemment creusés, tantôt à deux, tantôt à trois pieds
dans le roc;--quelques champs sont encore couverts de limon. De la
paille, du menu bois, de grandes herbes, sont restés accrochés dans les
branches des arbres, à sept ou huit pieds de hauteur;--c’est l’eau qui
les a portés là en se précipitant du sommet des côtes qui entourent
Yport de toutes parts.
Nous entrons dans les rues:--les maisons portent encore l’empreinte de
l’eau à une grande hauteur, les haies les plus élevées qui entourent les
jardins sont remplis de paille;--l’eau a passé par-dessus;--puis, à
mesure qu’on avance,--le désastre a laissé des marques plus visibles:
voici un mur renversé,--là une maison à moitié démolie, ici un arbre
déraciné.
Mais une fois arrivés aux deux tiers de la grande rue qui conduit à la
mer,--nos yeux sont frappés d’un horrible spectacle:--le torrent a
emporté la terre et les pierres qui formaient le chemin à une profondeur
de six ou huit pieds; des deux côtés les maisons se sont
écroulées.--Nous descendons dans le ravin formé par l’eau,--et nous
voyons des restes de maisons suspendus au-dessus de nos têtes;--presque
partout--le mur qui était sur la rue--et la façade de la maison ont été
emportés avec leurs fondations et le terrain qui les soutenait.--Les
maisons sont coupées et déchirées en deux,--depuis le toit jusqu’au sol;
les débris ont été entraînés à la mer.--On voit, depuis le haut jusqu’en
bas,--l’intérieur des chambres coupées en deux;--des meubles encore en
place,--des lits, des tables, sont à moitié en dehors de ce qui reste
d’un plancher incliné qui vacille et qui va s’écrouler d’un instant à
l’autre;--des toits, qui ne sont plus supportés que par un pan de
muraille, restent suspendus sans qu’on comprenne comment,--et vont
tomber au moindre vent.
Nous avançons parmi les décombres et les inégalités du lit que s’est
creusé l’eau;--nous voici au bord de la mer:--la trombe a renversé et
jeté en bas un parapet de granit large de plus de deux pieds.--«Tenez,
nous dit un pêcheur, regardez cette grande place à gauche:--il y avait
là huit maisons;--eh bien, il n’y en reste _pas mention_.»
Les débris ont été jetés à la mer,--pêle-mêle avec cinq malheureuses
femmes qui n’ont pas eu le temps de se sauver.--On n’en a retrouvé
qu’une, morte sous la vase et le limon.
Nous cherchons la maison de Huet.--Huet est un aubergiste--chez lequel
autrefois je m’arrêtais pour déjeuner quand j’allais d’Étretat à
Fécamp;--nous avons peine à retrouver l’auberge, tant le pays est
dévasté et changé.--Le grand puits qui était devant la porte a presque
disparu sous la terre que la trombe a enlevée du haut de la côte.
Huet était riche,--il a beaucoup perdu;--le torrent a passé entre ses
deux maisons, qui se touchaient,--et a emporté des morceaux de murailles
et tous ses meubles, jusqu’à d’énormes armoires en bois sculpté pleines
de linge,--qu’on n’a retrouvées qu’au bord de la mer: «_c’était comme si
on eût tout balayé_.» Là on nous raconte le commencement du
désastre.--C’était deux heures avant le jour;--on entendait «_hogner_»
l’eau dans les bois au-dessus d’Yport;--l’eau s’était enfermée elle-même
dans une digue de paille, d’herbe, de branchages, de feuilles arrêtées
dans les arbres; mais cette digue ne put résister longtemps,--l’eau la
rompit--et se précipita de trois côtés du haut des côtes--sur Yport, qui
est dans le fond d’un entonnoir, entraînant avec elle--des arbres,--des
pierres énormes,--emportant les chemins jusqu’à deux et trois pieds de
profondeur;--alors on entendit de grands cris poussés par ceux qui, plus
près de la côte, étaient les premières victimes de ce désastre.--En
quelques instants les maisons commencèrent à crouler avec fracas;--les
habitants s’échappaient par les toits et passaient d’une maison à
l’autre. «Pour nous, disait Huet, nous étions, comme les autres,
réfugiés dans nos greniers;--là, nous voyions nos voisins montés sur
leurs toits, et nous nous disions adieu les uns aux autres en nous
criant: «Adieu, voisins, il faut mourir.»--Songez qu’il ne faisait pas
encore jour,--que nous entendions le bruit de l’eau roulant du haut des
côtes et des maisons qui tombaient,--les cris de frayeur de ceux qui se
sauvaient,--les cris de désespoir des pauvres femmes qui ont été
noyées,--et que nous sentions notre maison trembler par secousses.--Je
m’attendais d’un moment à l’autre à être écrasé avec ma femme et ma
fille;--elles s’étaient jetées le visage à terre,--pleuraient et
priaient Dieu;--elles me disaient de prier aussi,--mais je ne m’en
sentais pas le courage,--je jurais;--je sais bien qu’il faut prier
Dieu,--mais,--monsieur, _ça n’était pas du bien qu’il nous faisait,
ça_;--je l’aurais prié que _ça n’aurait pas été de bon cœur_.--Pour
ne prier que de la bouche, j’aime mieux ne pas prier;--je dis à la femme
et à la fille de continuer à prier pour elles et pour moi, et je me
remis à jurer.»
Nous étions, Gatayes et moi, auprès de la grande cheminée de la
cuisine,--et nous rallumions nos pipes pour nous remettre en
route--quand il entra une grande fille pâle, vêtue de noir;--la fille de
Huet nous la montra,--et nous dit: «Tenez, c’est sa mère qu’on a
retrouvée dans la vase--trois jours après l’événement.»
Nous disons adieu à toute la famille, et nous serrons la main au père
Huet, qui nous accompagne _un bout de chemin_.
Nous gravissons la côte pour sortir d’Yport par l’autre côté de
l’entonnoir--en nous entretenant tristement du spectacle que nous venons
d’avoir sous les yeux. Nous nous étonnons de la négligence de
l’autorité.--Il y a cinq semaines que le malheur est arrivé,--et depuis
cinq semaines on laisse une trentaine de maisons à moitié démolies
suspendues au-dessus des chemins de la manière la plus menaçante;--les
chemins eux-mêmes creusés inégalement jusqu’à sept et huit pieds de
profondeur,--impraticables pour les voitures,--difficiles et dangereux
pour les hommes,--et l’autorité supérieure ne s’est mêlée de rien.--Il
était urgent de faire démolir ces restes de maisons, qui, d’un moment à
l’autre, au premier vent, peuvent causer de nouveaux malheurs; il était
urgent de faire remblayer les chemins:--il n’y a rien de fait, rien de
commencé.
[GU] Le roi, aussitôt le sinistre arrivé, a envoyé sur sa cassette trois
mille francs--à chacun des pays ravagés.
M. Poultier, le chanteur,--qui était en représentation à Rouen,--est
arrivé en toute hâte au Havre, où il a donné une représentation au
bénéfice des inondés.--Il n’a rien voulu prélever sur la recette ni pour
son déplacement ni pour ses frais de voyage;--il a fait envoyer aux
victimes de l’inondation les sept ou huit cents francs qui lui
revenaient pour sa part.
Des souscriptions ont été ouvertes de tous côtés.
[GU] Nous voici arrivés sur la côte,--il faut redescendre dans une autre
vallée, pour passer par le petit village de Vaucotte.--Le soleil s’est
dégagé des nuages,--et éclaire gaiement les lieux témoins naguère d’une
si grande désolation. Du reste, tout le pays est ici
ravissant.--Vaucotte est au fond de la vallée comme Yport, comme
Étretat;--les collines qui entourent Vaucotte sont couvertes d’ajoncs et
de bois taillis en pentes escarpées, auxquels l’automne prête les
couleurs les plus splendides;--les feuilles des chênes sont d’un jaune
orangé,--celles des châtaigniers sont jaune clair;--les cornouillers
sont rouges,--les ajoncs et les genêts sont restés d’un vert vif et
vigoureux.
Mais bientôt nous voyons le chemin qu’a suivi le torrent:--c’est une de
ces _cavées_ normandes,--si charmantes d’ordinaire,--un chemin creusé
entre des rangées d’arbres, de façon qu’on a la tête à peine au pied des
arbres et que le regard est emprisonné sous un berceau de verdure;--mais
le torrent a creusé le chemin en certaines places jusqu’à quinze pieds
de profondeur;--des arbres sont arrachés et jetés çà et là;--quand on
marche au fond des chemins,--on voit loin au-dessus de sa tête les
racines nues et dépouillées des arbres qui restent.
Il y avait à Vaucotte une dizaine de personnes: il n’en reste plus que
la moitié,--quatre ou cinq personnes ont été noyées.--Une femme
emportait sur son dos sa fille malade, une fille de dix-neuf ans.--Elles
sont renversées par la trombe,--entraînées, roulées avec les pierres, et
noyées toutes les deux.
De l’autre côté de Vaucotte, nous étions à Étigues;--à Étigues, un
chemin creusé dans le roc permet de descendre jusqu’à la mer;--la mer
était basse:--nous ferons jusqu’à Étretat le chemin par les roches
qu’elle laisse à découvert;--c’est un chemin un peu difficile,--mais
magnifique. A gauche, la falaise, blanche et droite comme une muraille,
s’élève à la hauteur de cinq maisons qui seraient placées les unes sur
les autres. A droite, la mer, qui remonte en grondant.--Il y a une lieue
et demie à faire,--il ne faut pas trop flâner;--il faut marcher sur des
pointes de roches revêtues d’herbe verte et de mousses cramoisies, qui
sont du plus bel effet,--mais aussi fort glissantes;--il faut franchir
des flaques d’eau que la mer a laissées dans des trous de roc semblables
à des bassins de marbre blanc. Puis, de temps en temps, le chemin est
barré par de gros rochers dont il faut faire le tour.
Dans les flaques d’eau, transparentes comme l’air, des crabes, des
loches, sont restés et se cachent à notre approche.--On s’arrête, on les
regarde;--on les prend;--on ramasse des galets ronds et transparents
comme des billes d’agate,--et des cailloux couverts de teintes rouges et
vertes,--et les mousses cramoisies,--et de petits madrépores,--des
coraux lie-de-vin,--serrés et rudes comme du velours d’Utrecht.
Bon! voici un cormoran--qui bat l’air de ses petites ailes noires,--et
qui, sans se hâter, mais sans s’arrêter et surtout sans se détourner,
suit son vol droit et paisible.--Gatayes prétend qu’il a l’air d’un
employé qui va à son bureau.
De grandes mouettes plongent et remontent dans l’air avec un poisson
qu’elles ont saisi dans l’eau.
Le temps se passe,--le jour baisse. Je me rappelle alors qu’il y a neuf
ans,--précisément le même jour,--le 2 novembre, allant d’Étretat à
Étigues,--je me suis fait surprendre par la nuit et par la marée.
La mer était houleuse ce jour-là--et montait avec grand bruit.--Il vint
un moment où je fus obligé de m’arrêter. Devant moi la mer en colère se
brisait contre la falaise;--je retournai sur mes pas.--A cent toises de
là, elle battait également contre le rocher.--J’étais renfermé dans un
cercle que la mer rétrécissait à chaque instant.--Il faisait nuit.--Je
savais que dans une heure il y aurait quinze pieds d’eau là où j’étais
encore à pied sec,--entre la mer écumante et une muraille droite de
trois cents pieds,--soixante fois la hauteur d’un homme.--Je nage bien;
mais de quel côté me diriger, c’était la première fois que je venais
dans ce pays,--et d’ailleurs les lames m’auraient bientôt broyé contre
le rocher.
Un douanier, qui m’observait depuis longtemps, m’appela du haut de la
falaise quand il me perdit dans la nuit. Il descendit à moitié chemin
par un sentier à peu près taillé dans le roc--et me jeta une corde au
moyen de laquelle j’allai le rejoindre.
Il y avait précisément neuf ans;--je revoyais la falaise contre laquelle
la mer, en se brisant, m’avait emprisonné;--mais maintenant--je sais des
abris et des chemins que les oiseaux ont appris aux pêcheurs et que les
pêcheurs m’ont montrés;--d’ailleurs la mer n’est encore remontée qu’à
moitié, et elle n’est pas en colère.
Nous marchons,--nous rencontrons un vieux pêcheur d’Étretat.
--Peut-on encore passer sous la porte d’Aval?
--Non, il y a au moins huit pieds d’eau.
--Alors, nous monterons par la Valleuse.
La Valleuse est un de ces chemins serpentant dans le roc, dont je
parlais tout à l’heure. Ils ont le défaut d’être un peu étroits.--En
touchant le roc d’une épaule,--on a la moitié du corps en dehors du
chemin--et deux ou trois cents pieds au-dessous;--il faut s’y
accoutumer.
--Vous connaissez le pays,--dit le pêcheur,--vous n’avez pas l’air
embarrassés.
--Est-ce que vous ne nous reconnaissez pas? père Aubry, demanda Gatayes.
--Tiens, c’est M. Léon--et M. _Alphonche_.--Ah bien! je ne m’attendais
guère à vous voir aujourd’hui.
Nous faisons route avec le père Aubry, qui nous donne des nouvelles de
tout le monde.
Ce n’est que le lendemain que nous avons pu visiter les désastres causés
par la trombe.
A Yport et à Vaucotte l’eau a creusé le chemin et emporté les
maisons;--à Étretat, elle a entraîné la terre et a englouti les
habitations.--Notre ami Valin, le garde-pêche, nous mène voir un grand
terrain où il y avait six maisons, dont deux à son frère Benoît;--l’eau
y a apporté huit pieds de terre,--on ne voit plus que le toit de
chaume,--c’est une inondation de terre qui est restée après l’inondation
d’eau. On a percé les toits pour sauver les habitants;--il y a eu
plusieurs noyés.--M. Fauvel,--maire d’Étretat,--qui a montré le plus
grand zèle, est allé en bateau pour sauver une pauvre femme.--On a
ouvert le toit de la maison;--la maison était pleine de vase--qui était
montée à plus de dix pieds de haut.--On a vu une main qui sortait de la
vase,--on a exhumé la malheureuse femme: elle était morte!--Plus de
cinquante maisons sont restées entourées et pleines de limon jusqu’au
toit; il en coûterait dix fois la valeur des maisons pour les dégager.
On nous disait encore avec un sentiment de terreur,--en nous montrant
ce que la trombe avait enlevé de terre sur les côtés,--que, sans un pan
de mur qui avait forcé l’eau à se diviser autour du cimetière, qui est à
moitié de la colline,--le torrent aurait déterré tous les morts et les
aurait roulés jusque dans la commune.
[GU] A Étretat, comme à Yport, comme à Vaucotte, l’autorité supérieure
n’a fait commencer aucuns travaux. Il y a cinquante familles sans asile.
Les maires de ces trois malheureuses communes--ont reçu déjà des dons
assez importants.--Le maire d’Elbeuf a envoyé une quantité considérable
de vêtements de toutes sortes,--mais aucun des hommes qui, à Paris, sont
les rois de l’argent--n’a jusqu’ici envoyé son offrande.
[GU] Je crois vous avoir déjà entretenu d’un philosophe--de ce temps-ci
qui a mis au jour plusieurs ouvrages d’une réelle importance; je veux
parler de M. Maldan, auteur de l’ART _d’élever les lapins et de s’en
faire trois mille francs de revenu_.
M. Maldan est également auteur de: L’ART _de se faire aimer des
femmes_.--_Moyen certain de les rendre heureuses pour la vie._
Je ne vois point dans la littérature d’ouvrages plus sérieux et plus
utile.--Que peut désirer un homme qui possède à la fois l’art d’élever
les lapins et de s’en faire trois mille francs de rente,--et en même
temps l’art de se faire aimer des femmes?
Une chose triste pour notre époque,--c’est que l’art d’élever les lapins
a eu déjà huit éditions, et que l’art de se faire aimer des femmes et de
les rendre heureuses pour la vie n’en a eu que deux.
Réparons cette injustice du public--en citant quelques fragments de ce
dernier ouvrage.--Je me trompe fort, ou les lecteurs des _Guêpes_ s’y
intéresseront plus qu’à l’art d’élever des lapins, quelque perfectionné
qu’il puisse être.
L’auteur de l’_Art d’élever les lapins_ n’admet l’amour que dans le
mariage;--il propose, en conséquence, un projet de loi dont voici les
termes:
«Tout être qui se _fréquenterait_ ne pourrait habiter _ensemble_
qu’autant qu’_ils auraient_ contracté leur union _par-devant les lois_.
»Aucun _locataire, n’importe le sexe,--même dans ses propriétés_, ne
pourrait _vivre deux_ comme mari et femme.»
L’auteur de l’_Art d’élever les lapins_--passe ensuite aux divisions
qu’il a établies entre les femmes.
«La _beauté_ étant le cadre qui nous flatte le plus, _il_ attire à lui
la société en général; le prince comme l’artisan espère l’obtenir; le
prince a, pour arriver, ses titres et sa galanterie; le riche, sa
fortune et les agréments qu’elle procure; l’artisan, pour qu’il
réussisse auprès d’une belle, il lui faut de l’usage, de la douceur, de
la prévenance, et surtout de la fidélité, car la beauté sait ce qu’elle
vaut, et se voir préférer pour moins belle n’est pas pardonnable; et du
plus bel ornement de la nature, par votre faute, vous en faites
quelquefois un rebut.
»Vous voici, dit-il, au moment de votre choix.
»La _haute_ société étant séparée des autres, j’ai peu d’observations à
faire pour elle: l’éducation, la beauté, les grâces, la fortune, devant
s’y trouver, le bonheur doit s’ensuivre; si cependant vous voulez le
conserver, n’ayez jamais d’amis auprès de votre épouse, qui vous
remplace; emmenez-la toujours avec vous partout où vous allez; elle voit
vos actions, et la jalousie ne la dispose pas à vous manquer: les fêtes,
plaisir et toilette variés; ajoutez à cela amitié, douceur et
prévenance, vous y trouverez la félicité.
»_Insouciante_; cette classe de femmes est très-nombreuse, vous les
trouvez partout, depuis le noble jusqu’au roturier; riche, pauvre, bonne
ou méchante, elle est facile à séduire pour le bon motif, car ce n’est
que l’occasion qui la fait accepter votre main; cependant, pour être
heureux avec elle, voilà ce qu’il vous faut en partage; s’il est
impossible, une qualité de plus ou de moins ne la fera pas décider plus
tôt; pourvu que la douceur, le courage, la richesse, la beauté,
l’esprit, les prévenances, la santé, et surtout ne pas lui promettre
pour sa toilette, ses plaisirs ou son avenir que vous ne teniez parole;
avec des chatteries et une bonne table, vous serez accepté pour époux et
elle vous sera fidèle.
»_Caractère difficile_; ce genre de femmes est non-seulement rare, mais
il se trouve dans toutes les classes de la société; celle protégée par
la fortune et le rang, le personnel de sa maison souffre beaucoup, et il
faut avoir faim pour y rester; l’homme assez hardi pour chercher à lui
plaire doit être ferré à la glace. Celle douée de la beauté ne peut
faire que des victimes; pour la séduire, il faut faire tout l’opposé de
ce caractère; je vous dirai à tous: «Sauve qui peut, malheureux qui est
pris.»
»_Malingre_; mon opinion est que c’est plutôt manie que maladie; la
femme a pour prétexte les nerfs, la migraine, la poitrine, les coliques.
L’agrément qu’il y a dans cette classe est qu’elle reste presque
toujours chez elle ou sort fort peu, cela garantit de leur conduite;
l’homme dont le choix tombe sur elle doit apporter, de rigueur, fortune
ou courage, douceur et patience, esprit et fidélité; en dire davantage
serait vous ennuyer; j’ai vu par moi-même que la femme peut faire et
défaire le sort d’une maison; vous qui voulez vous établir, avant de
vous présenter, faites votre entrée dans le monde, fréquentez toutes les
classes de la société si votre fortune le permet; nous savons que le
hasard fait beaucoup, ne comptons pas sur lui; la fidélité n’a qu’un
habit, celui qui le met s’en sert jusqu’au tombeau: après lui le
souvenir.»
_Imprimerie de A. Saintain, rue Saint-Jacques, 38._
[GU] Il faut croire que j’ai des ennemis bien acharnés dans l’imprimerie
de M. Lange Lévy.
Je ne puis obtenir qu’on imprime dans mes petits livres ce que je mets
sur mon manuscrit.
Le dernier volume de la troisième année est rempli de fautes;--on écrit
_société_ pour _facétie_,--dix mille deux cents--pour douze cents. On
mêle ensemble des choses qui n’ont aucun rapport entre elles;--on en
sépare d’autres qui devraient être réunies, etc., etc.
[GU] UNE MESURE INQUALIFIABLE.--M. Lestiboudois est à la fois député du
Nord--et médecin de l’hospice des aliénées à Lille.
Un arrêté ministériel, provoqué par M. de Saint-Aignan, préfet du Nord,
vient de destituer ce fonctionnaire.
Quelques journaux s’élèvent contre «cette _inqualifiable
mesure_,--contre cette destitution faite, disent-ils, _sous
prétexte_--que _l’ordonnance_ du 18 décembre 1839--exige que les
médecins restent dans l’asile des aliénées,--tandis que les fonctions
législatives de M. Lestiboudois le retiennent à Paris pendant la plus
grande partie de l’année.»
Ils ajoutent--«que l’ordonnance du 18 décembre,--bien interprétée,--ne
fait pas une obligation impérieuse de la résidence.»
Il est incroyable que l’on ose ainsi chaque jour attaquer de front le
plus simple bon sens. L’ordonnance du 18 décembre 1839 n’a qu’un tort à
nos yeux,--c’est de ne pas avoir été rendue dès le jour où on a nommé un
médecin pour l’hospice des aliénées.
Elle a un second tort si elle «ne fait pas une obligation impérieuse de
la résidence.»
Il n’y a en effet là ni besoin d’ordonnance, ni d’arrêté, ni
d’interprétation,--il n’y a besoin que de bonne foi et de bon sens.
Pourquoi donne-t-on un médecin aux aliénées? pour qu’il les soigne,
probablement.
M. Lestiboudois soigne-t-il les aliénées de Lille--pendant les cinq ou
six mois qu’il passe chaque année au Palais-Bourbon, à Paris?
Ceci est une question facile à résoudre.
On a assez ri du séjour habituel en Égypte et en Espagne de M.
Taylor,--_commissaire royal_ PRÈS _le Théâtre-Français_.
[GU] Une aliénée est malade.
«Où est le médecin?--A Paris.--Diable, c’est qu’elle a un coup de
sang.--La session n’est plus bien longue; M. Lestiboudois sera de retour
avant quatre mois d’ici.--En voici une qui est à la diète et qui demande
à manger.--Le docteur n’y est pas.--Où est-il?--A Paris; qu’elle
attende; il ne peut maintenant rester plus de deux mois ou deux mois et
demi.»
[GU] On dit, il est vrai, que M. Lestiboudois a un suppléant pendant ses
absences,--mais le suppléant vaut comme médecin M. Lestiboudois ou ne le
vaut pas.
S’il le vaut, il a sur lui l’avantage de la résidence,--et alors il faut
lui donner la place.
S’il ne le vaut pas,--il faut ou obliger M. Lestiboudois à remplir ses
fonctions lui-même--ou donner la place à un homme qui inspire une
confiance suffisante.
On a donc eu raison de destituer M. Lestiboudois.
Malheureusement,--les journaux qui disent une sottise en blâmant cette
destitution--ont raison sur un autre point, ou du moins--je suis
parfaitement de leur avis sur ledit point (c’est ce qu’on entend
toujours quand on dit que quelqu’un a raison).
Ils disent que M. Lestiboudois est député de l’opposition, et que, s’il
appartenait au ministère, on aurait fermé les yeux sur l’incompatibilité
de ses fonctions.
Je le crois comme eux,--et j’en donnerais pour exemple les nombreux
procureurs généraux et procureurs du roi qui abandonnent leurs postes
pour venir siéger et surtout voter à Paris.
On a eu raison de destituer M. Lestiboudois, et on a eu tort de ne pas
destituer ceux qui sont dans le même cas.
[GU] Il y a un ouvrage qu’on devrait faire tous les quarts de
siècle,--c’est un dictionnaire, non pas un dictionnaire contenant
seulement les mots de la langue,--mais un dictionnaire servant à
traduire les dictionnaires précédents.--Les mots restent les mêmes, mais
ils changent de sens.--Chaque génération les prend dans une
acception:--il n’y a plus moyen de s’entendre.
Prenez le mot _indépendance_:
Un homme _indépendant_ était autrefois celui qui, ne demandant
rien,--n’acceptant rien,--n’espérant rien,--n’avait rien à craindre ni à
rendre.
Si vous attachez le même sens au mot _indépendant_ appliqué à nos hommes
d’aujourd’hui,--vous ferez de lourds contre-sens.--En effet,
l’_indépendance_ n’est qu’un moyen de surfaire sa marchandise; c’est un
bouchon de paille un peu plus gros que celui des autres.
Demandez dans les bureaux du ministère,--vous saurez que les députés
indépendants sont ceux qui font le plus de demandes--et montrent le plus
d’exigence.
Les électeurs envoient à la Chambre une foule de députés sous condition
d’_obtenir_ publiquement pour la ville un pont et un embranchement de
chemin de fer, et tout bas pour tel et tel électeur un bureau de tabac,
une bourse dans un collége, une croix, etc.
En ajoutant la recommandation d’être indépendant.
Il est évident que dans ce sens l’indépendance recommandée est destinée
à être le prix des choses à obtenir.
[GU] Pour le mot _liberté_: