Napoléon.--Il lui a été refusé également d’enregistrer cette
_consolation_ sur ses livres en partie double. M. Gannal alors jette
son gant dans l’arène,--il adresse à M. Pasquier un superbe défi.)
»Pour arriver à un résultat comparatif et certain, voici comment je
pense que devront être faites les expériences, en présence de MM.
Ribes, Cornac et Gimelle, que je choisis pour mes juges, et trois
autres docteurs que vous choisirez à votre volonté.
»Je ferai un embaumement sans autopsie, et un second embaumement
après une autopsie, en tout semblable à celle pratiquée sur le
corps de M. le maréchal Moncey. Vous, monsieur le docteur, vous
pratiquerez un embaumement en tout point semblable à celui que vous
venez de faire pour le corps du malheureux prince _dont toute la
France déplore la perte_. Je m’en rapporte entièrement à votre
bonne foi sur l’identité des deux opérations.
»Les trois corps ainsi embaumés et déposés dans trois cercueils
seront mis sous la surveillance de M. l’intendant des Invalides, et
la clef de la pièce où ils seront placés sera confiée à la garde de
M. le lieutenant général baron Petit; tous les mois les
commissaires voudront bien vérifier les corps et constater l’état
de leur conservation.
GANNAL, rue de Seine.»
[GU] (Cette fois on n’attendra pas une _occasion favorable_.--On prendra
trois corps--au jour dit;--où les prendra-t-on?--c’est peu
important.--M. Gannal ne s’arrête pas à ces menus détails; il nomme de
son autorité privée le gouverneur des Invalides et M. le général Petit à
d’étranges fonctions.--Il se réserve également de désigner les sujets à
embaumer, et j’aime à croire que son choix tombera sur des
morts.--Remarquons la petite phrase chevillée de mauvaise grâce, _dont
toute la France déplore la perte_.--Il est évident que M. Gannal
_déplore cette perte comme tout le monde_, ainsi qu’il nous l’a déjà
dit,--mais qu’il déplore bien plus encore la perte de
l’embaumement,--et cela non plus comme tout le monde,--mais d’une façon
tout à fait spéciale,--puisque c’était la seule _consolation_ qu’il pût
recevoir.--Qu’arrive-t-il, cependant? M. Pasquier ne vient pas sur le
terrain,--et M. Gannal lui écrit une autre lettre.--Passons à l’autre
lettre.)
[GU] Le commencement de la lettre est d’un style virulent,--c’est
pourquoi nous ne le transcrirons pas ici;--on connaît les aménités des
savants.--Molière nous en a donné un type indélébile dans _Trissotin_ et
_Vadius_.
«Vous m’appelez _charlatan_,--dit M. Gannal,--eh bien! vous en êtes un
autre.»
(M. Gannal passe ensuite à l’examen de sa vie entière, il cite ses
travaux.)
«J’ai perfectionné la fabrication de la colle.
«J’ai fait un travail sur la conservation des viandes alimentaires.»
(Les _Guêpes_ se sont déjà expliquées et sur l’embaumement en général,
et en particulier sur l’embaumement des côtelettes de mouton--et les
momifications des gigots entamés;--elles ont surtout insisté sur le
danger d’une conclusion fâcheuse.--Si on se met ainsi à tout embaumer et
à tout conserver,--il deviendra inévitable de manger de temps en temps
des côtelettes d’homme.--Le moindre malheur qui pourra arriver sera de
se nourrir de biftecks centenaires.--Un cuisinier de ce temps-ci fera
tranquillement un rosbif--qu’il lèguera à sa troisième génération;--tout
ceci est inquiétant.)
«Pourtant l’_embaumement_, c’est votre père, votre femme, votre enfant,
que vous voulez voir encore, que vous désirez _embrasser_ sans effroi.»
(Vous me faites peur, monsieur Gannal.)
[GU] «M. Double était médecin du duc de Choiseul;--je n’ai point embaumé
le duc de Choiseul, mais j’ai embaumé M. Double.»
(Entendez-vous bien, monsieur Pasquier, l’apologue me semble clair.--M.
Double a empêché M. Gannal d’embaumer le duc de Choiseul; qu’a fait M.
Gannal? il a embaumé M. Double.)
Vous avez empêché M. Gannal d’embaumer le duc d’Orléans;--eh bien!--M.
Gannal vous embaumera;--cela vous apprendra.--Oui, il faut que M. Gannal
embaume,--_si ce n’est toi, c’est donc ton frère_.
[GU] Vous serez embaumé, monsieur Pasquier, vous serez embaumé par M.
Gannal: évitez-le,--sortez armé et accompagné.--Si M. Gannal vous
rencontre un soir--au coin d’une rue,--votre affaire est faite,--il vous
embaume,--et le lendemain il vous dira que vous êtes venu au monde comme
cela.
Vous avez raison, monsieur Gannal,--embaumez-moi un peu M. Pasquier--et
gardez-le dans _votre cabinet_, comme vous le dites dans votre
lettre,--avec les _autres sujets_ qui _depuis tant d’années_ en font
l’ornement et peut-être l’ameublement,--cela apprendra aux autres à se
conduire;--_erudimini_.
Ici--une légère annonce.
«L’embaumement est une affaire de sentiment, de famille, une
quasi-cérémonie _religieuse: c’est du moins ainsi que je l’ai compris_,
et c’est aussi par cette raison que je le fais, _comme vous dites_, à
vil prix. Oui, monsieur, zéro est mon minimum, deux mille francs mon
maximum, _et je suis aux ordres des familles; c’est aux familles à me
demander le travail qu’elles désirent, toujours heureux d’exécuter leur
volonté_.»
(Combien vends-tu ton baume?--Je ne le vends pas, je le
donne:--approchez, faites-vous servir.) M. Gannal revient à M. Pasquier.
[GU] «Je sais que vous avez un titre, un diplôme terrible, qui vous
confère le droit de vie et de mort sur vos semblables, qui vous permet
de tailler, _de rogner cette chétive espèce humaine_; vous avez le droit
de mutiler votre semblable et de lui faire payer la mutilation.--C’est
bien.--Ce droit est absolu sur les vivants; mais sur les
morts?--Halte-là, monsieur; pour les vivants, je les abandonne à leur
malheureux sort; _mais quant aux morts, je les réclame comme ma
propriété exclusive_.»
(Ainsi nous voilà nous, le pauvre monde, partagés entre M. Pasquier et
M. Gannal:--les vivants à M. Pasquier, les morts à M. Gannal.--M. Gannal
abandonne généreusement les vivants à M. Pasquier; il s’en rapporte à
lui du soin de lui faire des morts.
M. Gannal est le _roi des morts_!)
[GU] M. Gannal passe ensuite à l’examen de l’embaumement, dont la
_consolation_ (maximum deux mille francs) lui a été refusée. Il fait
quelques questions à M. Pasquier.
«Où avez-vous pris le _natrum_ pour saponifier la graisse?»
(Ah! oui, où M. Pasquier a-t-il pris le _natrum_? Voilà ce que nous
voudrions savoir,--l’a-t-il acheté, l’a-t-il volé?--où l’a-t-il
pris?--qu’il nous dise un peu où il a pris le _natrum_.)
[GU] «--Où avez-vous été chercher l’huile de cèdre, qui devenait un
objet aussi indispensable que le soleil d’Égypte?--Le _natrum_, vous
l’avez remplacé par TRENTE-HUIT KILOGRAMMES de sublimé corrosif; l’huile
de cèdre a été remplacée par de la teinture de benjoin, et le soleil a
été éclipsé par _quatre vingts kilogrammes_ de poudres aromatiques.
Enfin les bandelettes elles-mêmes ont dû céder la place au sparadrap.
Qu’y a-t-il donc d’égyptien dans votre travail? Vous avez mutilé,
écorché le cadavre, et il vous a fallu trente-six aiguilles à suture
pour recoudre vos nombreuses lacérations. Trente-six aiguilles pour un
embaumement! Mais j’en fais cent avec la même et qui reste en bon état.»
(Niez donc, monsieur Pasquier,--qu’il y ait dans le procédé de M. Gannal
une grande économie d’aiguilles!)
Ici M. Gannal ne menace plus M. Pasquier seulement de l’embaumer, il lui
annonce en même temps la réprobation générale.
«--Mais, monsieur, avez-vous donc songé à la réprobation générale qui
doit tomber sur vous quand la population saura que, sans égards pour les
dépouilles de l’illustre défunt, _dans des vues que je ne veux pas
qualifier, vous avez haché en lambeaux l’héritier présomptif de la
couronne_?--Votre procédé est sauvage.»
(Quel malheur que M. Gannal ne qualifie pas les vues de M. Pasquier:
nous en aurions appris de belles.)
[GU] Nous nous arrêtons ici--et nous donnons notre avis et sur le
procédé de M. Gannal et sur sa brochure.--Son procédé est évidemment
supérieur à tout ce qu’on a fait jusqu’ici.--Nos lecteurs savent ce que
nous pensons de l’embaumement universel auquel tend M. Gannal, mais on
aurait dû l’adopter pour le prince royal.
Pour la brochure,--elle est ridicule et indécente au plus haut degré.
[GU] Il y a à Paris une société de gens d’esprit, une charmante petite
coterie,--où lorsque l’on veut dire qu’une chose est impraticable on
donne avec le plus imperturbable sérieux la raison que voici:
«Le roi de Sardaigne est bien sévère, madame.»
Voici l’explication et l’origine de cette locution devenue proverbiale:
Mon ex-ami,--M. de Balzac,--a voyagé dans les États sardes;--entre
autres aventures, il plut à une douairière du pays--qui se mit à le
combler d’attentions inquiétantes.
M. de Balzac a juste la vertu de la chaste Suzanne, laquelle ne voulut
jamais prendre pour amants--deux vieillards chassieux et repoussants.
J’aime ces grands exemples qui ne sont pas trop difficiles à imiter.
Il eut peur--et un jour--il s’avisa de raconter à la respectable
matrone--une histoire de son invention, qu’il attribua sans façon au
roi de Sardaigne.--Ce monarque, selon le romancier, ayant surpris deux
jeunes amants occupés à s’aimer et à _se le dire_, leur fit trancher la
tête, sans autre forme de procès. La belle ne se décourageant pas par
les respects du _plus fécond de nos romanciers_,--dépassa une à une les
limites de la timidité de son sexe,--et finit par devenir
très-embarrassante; mais quand M. de Balzac voyait le danger trop
imminent, il prenait la figure patibulaire d’un condamné à mort, et
disait avec un grand soupir: «Ah! madame, le roi de Sardaigne est bien
sévère.»
[GU] Entre autres phrases toutes faites--qui se reproduisent _plus
souvent qu’à leur tour_,--comme dit la portière d’Henry Monnier, il faut
citer celle-ci dont les journaux du gouvernement ont fait pendant
longtemps un usage que j’appellerais presque abusif.
«Il faut trancher les têtes sans cesse renaissantes de l’hydre de
l’anarchie.»
Un de ces journaux disait hier:
«Il faut museler à jamais le monstre de l’anarchie.»
Les bourgeois timorés nous sauront sans doute gré de porter autant qu’il
est en nous cette phrase à leur connaissance.
Lesdits bourgeois remarqueront avec plaisir à quel degré d’abjection est
descendue l’_ancienne hydre de l’anarchie_, ou plutôt l’anarchie
elle-même.
Autrefois, en effet, on ne savait comment trouver pour la peindre de
métaphore suffisamment magnifique;--l’hydre avec ses sept têtes
renaissantes avait fini par être l’image consacrée.--Mais
aujourd’hui--le gouvernement semble, en se servant du mot _museler_,
adopter une expression moins ambitieuse, qui semble ravaler l’_ancienne
hydre de l’anarchie_ aux mesquines proportions d’un caniche suspect.
[GU] L’autre jour,--j’entre dans un salon de figures de cire établi aux
Champs-Élysées;--un vieillard sec invitait les passants; un jeune
homme, avec un chapeau gris sur l’oreille et une baguette à la main,
était chargé de la démonstration des figures.--Sa démonstration était
évidemment une pièce apprise de mémoire, il la récitait sur cet air
traînant des écoliers qui, allongeant du dernier mot les _syllabes
honteuses_, tâchent de faire un chemin de _euh, euh, euh_, entre le mot
qu’ils se rappellent et celui qu’ils ne se rappellent pas.
Quand je l’interrompais pour lui faire une question, il parlait de sa
voix naturelle;--puis, sa réponse faite, il reprenait sa leçon où il
l’avait laissée, en répétant les derniers mots,--toujours sur le même
air.
[GU] Il nous montra cinq ou six fois Napoléon dans diverses
circonstances et avec diverses figures,--en faisant, chaque fois,
précéder son récit de ces mots: «Ceci, messieurs, est la plus belle
action de l’empereur Napoléon.»--Nous arrivâmes au maréchal
Moncey.--«Voici le maréchal Moncey,--nous dit-il,--gouverneur des
Invalides,--leurs insignes meurent avec eux; il a été _interré_ avec
toutes ses croix et _ganalisé_.»
Nous arrivâmes à un coin où les figures plus anciennes avaient toutes
une remarquable teinte: «Dans ce coin sont tous les personnages qui ont
attenté à la vie les uns des autres.»
Nous y trouvâmes en effet les _assassins de Fualdès_--et celui de la
_bergère d’Ivry_; _Lacenaire, voleur et homme de lettres_, etc.
Dans ce coin,--on avait mêlé à ces monstres des monstres d’une autre
espèce:--un veau à deux têtes, un enfant à quatre jambes, les jumeaux
siamois, etc., etc.--Témoignage évident des principes philosophiques du
propriétaire des figures de cire,--qui met sur la même ligne toutes les
monstruosités que la nature crée par distraction.
--Mais, demandai-je au démonstrateur,--vous n’avez rien de plus nouveau?
--Ah! monsieur, reprit-il de sa voix de conversation,--on nous a
arraché le pain de la main;--on nous a fait enlever la mort de
monseigneur le duc d’Orléans.--C’était pour nous une _excellente
affaire_:--la mort d’un prince, c’est de l’histoire, et l’histoire
appartient aux figures de cire.
--Peut-être, lui dis-je,--votre explication n’était-elle pas convenable?
--Oh! que si, monsieur, la voici:--Monsieur (et il me désignait le
vieillard qui criait à la porte: «Entrez, entrez, trois cents sujets
différents!») monsieur avait pris la démonstration dans le _Journal des
Débats_;--du reste la voici:
J’ôtais mon chapeau--et je disais:...
Ici il se remit à chanter les vingt lignes empruntées au _Journal des
Débats_.
--C’est une injustice,--monsieur,--ajouta-t-il en remettant son chapeau
et en reprenant sa voix naturelle,--j’avais envie d’en écrire aux
journaux,--mais je n’ai pas le temps--et je ne sais pas
écrire;--monsieur,--c’est comme cela que les gouvernements se font
détester; je ne vous dis que cela parce qu’on ne sait pas toujours à qui
on parle.
Je ne voulus pas achever d’exaspérer ce pauvre diable en lui disant qu’à
Rouen un confiseur a fait deux tableaux en sucre représentant la chute
de voiture du prince royal--et sa mort chez l’épicier;--que ces deux
tableaux, exposés publiquement dans sa boutique, excitent à la fois la
moquerie et l’indignation;--que le talent du sculpteur en sucre n’a pu
s’élever qu’à faire des personnages de ces deux tristes scènes de
révoltantes caricatures,--et que la police en a toléré l’exhibition
indécente.
En effet, l’artiste,--à l’imitation des sculpteurs grecs,--qui mêlaient
au marbre l’or et l’ivoire,--l’artiste a usé de toutes les ressources
que lui présentait sa boutique: le chocolat joue un grand rôle et
représente à la fois et le tuyau de poêle dans l’arrière-boutique--et la
perruque de Sa Majesté Louis-Philippe.
Je quittai le _salon_ après avoir offert au démonstrateur quelques
consolations,--et je repris ma route en songeant à une de ses phrases:
«Voilà comme les gouvernements se font détester.»
On a beaucoup parlé du fameux mot de Louis XIV: _L’Etat, c’est moi_.
Hélas! c’est aujourd’hui la pensée déguisée de nos gouvernants ou de
ceux qui aspirent à l’être sous divers titres et sous divers
prétextes.--Quand on nous crie: «La _patrie_ souffre,--le _peuple_ se
plaint, le _pays_ est dans l’anxiété;--nous qui avons un peu creusé les
choses,--qui avons étudié les hommes de ce temps, nous ne pouvons nous
empêcher d’entendre: «--J’ai besoin d’argent;--je voudrais une
place,--je ne sais comment arriver;» ou: «Mes bottes ont besoin d’être
ressemelées.»
[GU] M. Adolphe Dumas--qui n’est nullement parent d’Alexandre
Dumas,--rencontra celui-ci dans un couloir le jour de la première
représentation du _Camp des Croisés_,--pièce dudit M. Adolphe
Dumas--dans laquelle--les ennemis de l’auteur ont prétendu avoir entendu
ce vers:
Et sortir d’ici-bas comme un vieillard en sort,
qu’ils écrivent et prononcent:
Comme un vieil hareng saur.
--Monsieur, dit M. Adolphe à M. Alexandre,--pardonnez-moi de prendre un
peu de votre place au soleil, mais il peut bien y avoir deux Dumas,
comme il y a eu deux Corneille.
--Bonsoir Thomas, dit Alexandre en s’éloignant.
[GU] Un ami de M. Alfred de Musset--insistait beaucoup auprès de M.
Villemain pour qu’il donnât la croix d’honneur à l’auteur de
_Namouna_.--L’ami de M. de Musset est influent, très-influent,--il a
fait vingt démarches auprès du ministre de l’instruction publique:--on
ne s’explique pas l’obstination de M. Villemain dans son refus
d’accorder une récompense méritée à un poëte aussi original et aussi
distingué que M. de Musset.
Pour moi, je suis presque sûr que le ministre académicien ne donne pas
la croix à M. de Musset parce qu’il a écrit ce vers:
Nu comme le discours d’un académicien.
[GU] A propos de certaines réceptions de la cour,--réceptions, du reste,
peu nombreuses et surtout peu divertissantes à cause du deuil de la
famille royale, qui cette fois n’est pas seulement en deuil
d’étiquette,--un _carré de papier_--publie une nouvelle homélie contre
le costume décent--que la tyrannie--veut imposer aux invités.--Nous
sommes parfaitement d’accord avec lui s’il nous dit qu’il y aura des
hommes et des habits fort ridicules;--mais nous différons avec lui quand
il veut qu’on aille à la cour et qu’on y aille en habit de ville.
Nous comprenons parfaitement que ledit carré de papier dise à ses
abonnés (et il ne le leur dit pas): «Que diable! ô mes abonnés et mes
abonnées, allez-vous faire à la cour?--Il y a une foule de choses qu’il
faut savoir là, et que vous n’avez apprises ni derrière votre comptoir,
ni dans votre arrière-boutique; vous n’en êtes pas moins des gens
parfaitement honorables, mais vous ne saurez entrer, ni sortir.--Vous,
madame l’épicière, vous êtes une _belle femme bien conservée_;--mais, si
vous vous habillez à la cour comme de coutume, vous serez ridicule et
humiliée, et, si vous vous habillez autrement, vous serez un peu plus
humiliée, parce que vous n’aurez aucun droit à l’indulgence,--et
infiniment plus ridicule,--vos pieds feront crever le satin,--vos
façons de danser, qui en valent bien d’autres, feront rire tout le
monde, comme ferait rire vous et vos amis une femme de la cour qui
viendrait danser avec vous à votre entresol.--Cette soirée de gêne,
d’humiliation, d’ennui, vous coûtera en toilettes et voitures ce que
vous coûteraient à peine trente soirées de plaisir--où vous seriez la
reine et la belle de la fête.
»Et vous, monsieur l’épicier, devrait toujours dire le susdit carré de
papier, monsieur l’officier de la garde nationale (car c’est la garde
nationale qui introduit l’épicier aux Tuileries), vous êtes un gaillard
de belle humeur;--vous êtes adoré à l’estaminet du coin;--vous n’avez
pas votre égal au billard pour le _bloc fumant_ et le _carambolage de
douceur_;--vous avez tous les soirs le même succès avec les mêmes
plaisanteries que vous faites depuis dix ans sur les numéros des billes
de poule.--Quand on tire 22, et que vous avez dit: «Les _cocottes_»
toute la galerie rit aux éclats, et votre partenaire dit: «Tais-toi
donc, tu es trop drôle, tu m’empêches de jouer tant je ris.»--Personne
ne sait, comme vous, rendre en fumant la fumée par le nez.
»Et votre habit noir,--comme il vous fait respecter!--et, quand vous
l’ôtez pour jouer au billard, comme on admire vos bretelles rouges!
»Pourquoi aller de gaieté de cœur perdre vos succès et votre
importance?--Ce luxe excessif qui vous distingue, il paraîtra là-bas
mesquin et ridicule.
»Restez donc chez vous, ou allez chez vos amis;--faites des crêpes,
jouez au loto.»
Voilà ce que le carré de papier devrait dire à ses abonnés; mais, non:
le carré de papier veut que ses abonnés aillent aux Tuileries;--mais il
veut qu’ils y aillent en soques, en vestes et sans gants.--C’est
l’égalité pour le carré de papier.--Nous soutenons, nous, que c’est la
plus sotte et la plus grande inégalité.--Montez si vous pouvez, mais ne
faites pas descendre les autres;--tâchez, si vous le croyez amusant,
d’ajouter des pans aux vestes, mais ne coupez pas les pans des habits.
O carré de papier!--que dirait votre abonnée l’épicière, si la fruitière
sa voisine,--invitée (si elle l’invitait, ce que je ne crois pas) à une
soirée d’_as qui court_ ou de _vingt-et-un_,--que dirait votre abonnée
l’épicière, si sa voisine et son inférieure la fruitière venait chez
elle en marmotte et en sabots?--Ne trouverait-elle pas indécent qu’elle
n’eût pas mis un bonnet et des souliers?
[GU] Un des plus beaux rêves dont l’homme doit successivement se
réveiller, c’est sans contredit la liberté.
Hélas!--tous ces bonheurs après lesquels nous soupirons ne sont que des
êtres de raison,--tout simplement le contraire _fictif_ des malheurs
_réels_ que nous éprouvons dans la vie.
La liberté en politique est une grande pensée et un grand mot
misérablement exploité par quelques-uns qui veulent être les maîtres _à
leur tour_;--la liberté en politique veut dire l’esclavage des
autres;--l’_égalité_--n’est qu’un échelon--pour arriver à marcher sur la
tête d’autrui.
La liberté! où est-elle? Cherchez l’homme le plus libre de tous,--et
comptez à combien de maîtres durs et inflexibles il doit obéir.
Approchez ici,--vous, monsieur, qui avez tout sacrifié à la
liberté,--voyons un peu,--montrez-nous ce joyau précieux que vous avez
conquis si laborieusement,--montrez-nous cette liberté dont vous êtes si
fier.
Sortez de chez vous, et venez causer un moment.
Vous vous levez;--mais j’aperçois--un homme gros, court et pâle,--nu
jusqu’à la ceinture et vêtu uniquement d’un cotillon de toile grise.
«Arrête!--vous crie-t-il, arrête! Ne faut-il pas que tu m’apportes
demain le prix de ton travail,--ne faut-il pas que tu payes le pain que
je te vendrai? ne suis-je pas ton maître? ne suis-je pas le boulanger?»
En voici un autre,--plein de santé,--le visage d’un rose vif,--un
tablier est devant lui,--il semble fier des taches de sang qui le
couvrent.
«Eh! eh!--dit-il,--à l’ouvrage, malheureux, à l’ouvrage! Ne faut-il pas
que tu m’apportes demain le prix de ton travail?--ne faut-il pas que tu
m’apportes demain ton tribut quotidien?--ne suis-je pas ton maître? ne
suis-je pas le boucher.»
Et celui-ci:--il a des habits neufs,--coupés à la mode du jour, ou
plutôt à la mode de demain;--mais il n’a pas de gants,--et ses bottes
éculées n’ont pas été cirées depuis cinq semaines,--son chapeau est
partie chauve, partie ébouriffé.
«Tiaple--mein herr!--s’écrie-t-il,--trafaillez pour
moi,--trafaillez.--il me faut de l’argent;--que che fous foie ainsi
fumer tes ciquarrettes! trafaillez, fous tis-je,--_trafaillez_! che suis
votre maître, che suis le tailleur!»
Et celui-ci, avec un galon d’or à son chapeau: «Allons, maître,
dit-il,--il me faut une belle livrée,--il me faut à manger et à
boire,--il me faut un chapeau neuf;--travaillez,--travaillez;--ne me
reconnaissez-vous pas,--que vous continuez à faire ainsi tourner vos
pouces?--je suis votre maître, je suis votre domestique. Obéissez-moi!»
Il n’y a d’un peu plus libre que celui qui a moins de maîtres que les
autres, que celui qui a moins de besoins.
Chaque besoin, chaque goût, est une chaîne dont quelqu’un tient le bout
quelque part.
Comptez de bonne foi combien vous en avez.
Novembre 1842.
Les inondés d’Étretat, d’Yport et de Vaucotte.--Le roi
Louis-Philippe et M. Poultier, de l’Opéra.--Un philosophe
moderne.--Les femmes et les lapins.--_Une mesure
inqualifiable._--M. Lestiboudois.--M. de Saint-Aignan.--Un
dictionnaire.--Le véritable sens de plusieurs mots.--A. et B.
[GU] LES INONDÉS.--J’ai voulu aller voir ces pauvres gens d’Étretat et
d’Yport, auxquels une trombe d’eau a fait tant de mal, il y a un peu
plus d’un mois.--Gatayes se trouvait avec moi dans la vieille masure que
j’habite aux bords de la mer; nous nous sommes mis en route une heure
avant le jour--pour prendre au passage une voiture qui nous a conduits à
Fécamp.
Fécamp a également souffert de l’inondation,--mais le sinistre n’a
attaqué que les gens riches.--Nous n’avons fait que traverser Fécamp,
et, en suivant les sinuosités de la falaise, nous nous sommes dirigés
vers Yport--en gardant la mer à notre droite, mais à trois cents pieds
au-dessous de nous.