haches d’armes--que le roi doit appeler autour de lui,--ce sont d’autres
barons et d’autres suzerains,--ce sont tous les hommes qui, par leur
talent, ont trouvé moyen de rassembler sous leur drapeau,--quelque petit
qu’il soit,--ne fût-ce qu’un simple guidon,--un certain nombre de gens.
Mais,--je l’ai déjà dit,--ce n’est pas par la corruption qu’il faut les
avoir;--la corruption tue à la fois l’homme, le talent et
l’influence.--Il faut les avoir pour associés et non pour domestiques.
[GU] Il faut avoir plusieurs cordes à son arc.
M. Duchâtel,--ministre de l’intérieur,--vient de joindre à cette
industrie celle de marchand de vins.
Il a acheté,--moyennant huit cent mille francs,--un vignoble appelé
Lagrange.--Cette propriété, située du côté de Médoc,--tire de ce
voisinage des prétentions peu justifiées par un vin de cinquième cru.
[GU] Nous avons parlé récemment des divers cris que font entendre dans
les journaux les maîtres de pension, à l’instar de ceux que font
entendre dans les rues les marchands de salade et les marchands de
cages, pour annoncer leurs marchandises.
En voici un qui mérite, entre tous, une mention honorable.
On trouve à la quatrième page de la plupart des carrés de papier,--se
disant les organes de l’opinion publique, l’annonce que voici (un franc
vingt-cinq centimes la ligne en _nonpareille_,--un franc cinquante
centimes en _mignonne_):
«L’institution J. Dillon, faubourg Poissonnière, 105, a fait sa rentrée
le 1er octobre.--Le directeur de cet établissement, jaloux de mériter
de plus en plus la confiance publique,--_s’est entouré d’hommes
spéciaux_.»
Voyons un peu,--monsieur J. Dillon,--je ne veux rien vous dire de
désagréable,--mais il ressort de vos propres paroles une chose
incontestable.
Vous vous êtes _entouré d’hommes spéciaux pour mériter de plus en plus
la confiance publique_.
C’est-à-dire que vous aviez déjà obtenu cette confiance avant de vous
être _entouré d’hommes spéciaux_.
C’est-à-dire que, l’année dernière, vous n’aviez pas, pour instruire vos
élèves, songé à vous _entourer d’hommes spéciaux_.
C’est-à-dire que, pendant les vacances,--vous vous êtes dit: «Tiens! une
idée. Je vais _m’entourer d’hommes spéciaux_;--c’est-à-dire--j’aurai,
pour montrer les mathématiques, un mathématicien,--un latiniste pour
enseigner le latin.»
C’est-à-dire que, l’année dernière,--vous aviez peut-être pour
professeur de latin--un marchand de briquets phosphoriques;
Pour maître de dessin, un frotteur;
Pour maître de musique, un ébéniste;
Pour professeur d’histoire, un coiffeur.
Réellement,--monsieur J. Dillon,--vous avez eu là une excellente
idée;--il est malheureux qu’elle ne vous soit pas venue plus tôt.
Nous avons signalé déjà--une variété d’indépendance politique
extrêmement curieuse.
Un certain carré de papier aime une danseuse maigre;--de temps à autre,
il faut faire rengager ladite danseuse.
La chose ne se fait pas toute seule.--M. le directeur du théâtre--ni le
public ne s’en souvient;--il faut que le gouvernement
intervienne:--voici comment s’exécute le tour.
Lorsque l’engagement précédemment obtenu est sur sa fin,--ledit carré de
papier fronce le sourcil--et devient très-rigide, il s’aperçoit que le
ministère trahit la France; il découvre que le gouvernement nous avilit
aux yeux de l’étranger;--le pays penche vers sa ruine.--Toutes nos
libertés sont audacieusement attaquées;--les courtisans envahissent le
pouvoir et boivent la sueur du peuple;--on a oublié les promesses de
Juillet et le programme,--le fameux programme de l’Hôtel de Ville,
etc.--Tout cela ne suffirait peut-être pas; on ajoute quelques attaques
contre tel ami ou telle amie de tel ministre.--L’ami a reçu un
pot-de-vin:--l’amie a trois fausses dents.
L’ami ou l’amie vient se plaindre au ministre, et lui dit, sous forme
de conseil, que le carré de papier fait un grand tort au
gouvernement;--qu’il faut l’apaiser, etc.
On entame les conférences.--Le carré de papier est d’une férocité
croissante;--il ne peut rien accorder.--On insiste; il laisse
échapper--que, _dans l’intérêt de l’art_, on devrait rengager
mademoiselle Trois-Étoiles.
On fait chercher le directeur,--on le force de rengager ladite
demoiselle.
Or, l’écrivain recommandable--qui protége ainsi les arts n’a dans le
carré de papier en question qu’une portion d’influence. On lui permet
bien de vendre le journal,--mais on ne lui permet pas de le livrer.--Or,
comme le bruit du rengagement de la danseuse peut transpirer, comme la
malveillance en pourrait tirer de fâcheuses inductions relativement à
l’indépendance de la feuille,--cette indépendance doit se manifester et
se manifeste par l’injure à l’endroit du gouvernement.
La dernière fois que ce tour a été exécuté,--la danseuse a été rengagée
pour quinze ans;--le lendemain, on citait dans le carré de papier, comme
proverbiale, la _stupidité de M. de Gasparin_.
[GU] STATISTIQUE.--D’après le docteur Julius, qui s’est livré à un
volumineux travail sur les aveugles et les établissements qui leur sont
destinés, on compte:
En Prusse, 1 aveugle sur 1,600 habitants.
En France, 1 1,650
En Belgique, 1 1,009
En Danemark, 1 738
En Angleterre, 1 800
En Autriche, 1 800
Aux États-Unis, 1 1,200
D’après beaucoup de choses qui se passent, on ne devinerait pas que la
France est le pays d’Europe où il y a le moins d’aveugles.
[GU] Plusieurs journaux reprochent amèrement à M. Duchâtel le refus
qu’il a fait de donner à M. Rubini, chanteur, la croix d’honneur qu’il
demandait pour reparaître au Théâtre-Italien.--Comme on parlait de ce
refus devant M. de Rémusat, on vint à lui demander si, à la place de M.
de Duchâtel, il eût agi comme lui. «Non, répondit M. de
Rémusat,--j’aurais fait tout le contraire; j’aurais donné deux croix à
M. Rubini, en exigeant qu’il les portât toujours toutes deux, l’une à
gauche, l’autre à droite de la poitrine.»
[GU] Quelques-uns des plus gros traitements du ministère des
finances--sont industriellement gonflés par des _indemnités_,--des
_gratifications_,--des _faux frais_,--des _suppléments pour pertes et
erreurs_, etc., etc.
Ainsi, on assure que le _caissier central du Trésor_--reçoit une
indemnité de quarante mille francs pour couvrir les erreurs que peuvent
commettre les garçons de caisse chargés des payements et des recettes.
Les garçons, en effet, se trompent quelquefois (le cas est cependant
extrêmement rare).--Toutefois, le cas échéant, M. le caissier fait
appeler le garçon en défaut, le prévient qu’il s’est trompé, que son
erreur est de... _tout_,--et que, par conséquent, cette somme lui sera
retenue sur ses appointements; et ceci n’est pas une menace, la retenue
s’effectue réellement; et, au bout de l’année, M. le caissier a touché
quatorze mille francs en sus de son traitement.
Si je commets une erreur, je prie M. le caissier de m’en avertir, avec
preuves à l’appui.
[GU] De ce temps-ci, toutes les professions sont encombrées,--même la
profession de Dieu. Les _Guêpes_ en ont déjà signalé
quelques-unes.--Voici venir un homme plus modeste--qui se contente
d’être prophète.--On ne saurait trop louer une semblable abnégation.
Cet homme s’appelle M. _Cheneau_ ou _Chaînon_, lui-même paraît
incertain sur le meilleur de ces deux noms;--il les offre tous deux à la
vénération publique. On est libre de l’invoquer sous les deux noms;
chacun là-dessus peut s’en rapporter à son goût. Il est prophète et
négociant. Il publie en ce moment la _Troisième et dernière alliance du
ciel avec sa créature_ (4 vol. grand in-8º). Ainsi, pour la troisième et
dernière fois, le ciel ne le répétera plus:--Voulez-vous, oui ou non,
vous allier avec lui?
«J’ai reçu, dit M. Cheneau ou Chaînon,--j’ai reçu du ciel le pouvoir
d’édifier la vérité; le Seigneur m’a dit: «Établis le baptême spirituel,
enseigne la religion d’amour, que je t’ai révélée pour former mon
alliance éternelle avec mes enfants; accomplis ta mission; heureux celui
qui la gravera dans son cœur.»
_Gravons dans notre cœur la mission_ de M. Chaînon ou Cheneau,--sans
nous arrêter au langage peu correct du ciel.
M. Chaînon ou Cheneau--a deux amis qui le visitent--familièrement:
l’empereur Napoléon, qui lui a encore fait visite, dit-il, en janvier
1841 (page 295), et saint Jean-Baptiste qu’il appelle «son ami sincère.»
M. Chaînon ou Cheneau--raconte ensuite que c’est à _Lyon, en février
1838,--à l’Hôtel du Nord,--chambre 32,--de six heures et demie du soir
jusqu’à six heures trois quarts du matin qu’il a combattu et vaincu
toute l’armée infernale et Satan lui-même_.
«J’ai promis,--dit-il à l’Éternel, de désarmer tous ceux qui combattent
contre la vérité;--l’on attentera à mes jours, et une somme sera offerte
pour me faire détruire, mais tous leurs projets seront détruits,--et le
serpent viendra m’offrir lui-même sa langue pour que je l’arrache.»
Nous n’analysons pas la nouvelle religion proposée par M. Cheneau ou
Chaînon,--attendu que nous n’y comprenons rien,--ni lui non plus; nous
ne reproduirons que quelques conseils donnés aux femmes, et qui
pourront paraître à nos lectrices de quelque utilité.
CONSEILS AUX FEMMES. «Sachez vous servir des _faveurs_ que le ciel vous
a confiées, vous rendrez doux et aimable l’homme méchant et
irraisonnable.
»Observez si votre époux est travailleur, courageux, préparez-lui
quelques _agréables distractions_ et contrariez-le un _jour sur vingt_,
afin que son cœur ne devienne point insensible à vos intentions.
»Prodiguez-lui les moyens de consolation qui vous sont _spécialement_
confiés par le Créateur.
»Je répandrai de mon esprit sur toutes sortes de personnes.»
_Gare de dessous!_
On lit dans un gros livre de M. A. Pépin que l’auteur de _Lélia_ porte
sur son cœur des cheveux d’un des assassins de Louis-Philippe. Le
livre de M. A. Pépin, qui est fait, du reste, avec courage, a été peu
lu.--Sans doute madame Sand ignore ce passage qui la concerne.
[GU] Je n’ai pas voulu m’en rapporter, à propos des essais de pavage en
bois,--aux réclames des journaux, à un franc la ligne,--j’ai consulté
cinq ou six cochers de cabriolets, qui m’ont affirmé que par un temps de
pluie, il est impossible aux chevaux de tenir pied sur ce nouveau pavé.
[GU] Voici un mot que je ne raconte qu’à cause de son authenticité:
Au sujet d’une nouvelle _fournée_ de pairs,--qui va, assure-t-on, se
faire prochainement,--beaucoup de candidats se remuent outre mesure. On
cite entre autres le maire d’un des plus nombreux arrondissements de
Paris,--ancien député conservateur, tristement repoussé aux dernières
élections. Comme il causait avec M. Sauzet sur ses bonnes et ses
mauvaises chances:
--Hélas! mon cher monsieur, reprit le président, comment voulez-vous
qu’on vous fasse pair?--La chose, quant à moi, me semble tout à fait
impossible.
--Comment cela? impossible! et pourquoi?
--Parce que, répondit le facétieux M. Sauzet, vous ne pouvez pas être à
la fois _pair_ et _maire_.
M. de Rambuteau, qui se trouvait là,--c’est chez lui que la conversation
avait lieu,--réfléchit un instant, et dit: «Au fait, c’est vrai.»
[GU] PARENTHÈSE RELATIVEMENT AU TIMBRE.--(Il y a d’_honnêtes gens_ qui
ont imaginé d’acheter des numéros des _Guêpes_,--d’arracher la page sur
laquelle est le timbre,--et d’envoyer à la direction ces exemplaires
ainsi mutilés.
La direction n’est pas fâchée de prendre les _Guêpes_ en défaut,--et
dresse un procès-verbal,--pour absence de timbre.
On a _prouvé_ à la direction du timbre,--par les reçus du timbre, par
les livres de l’imprimeur, par les livres de l’éditeur, par ceux du
marchand de papier,--qu’il n’a jamais, à aucune époque, été imprimé un
exemplaire de plus qu’il n’y a eu de feuilles timbrées.
La direction a maintenu son procès-verbal,--on a appelé de ce jugement
au ministre;--le ministre a confirmé.
Les _Guêpes_ viennent encore une fois d’être condamnées à une amende
assez forte au profit du Trésor.
L’auteur des _Guêpes_ ne croyait pas devoir se soumettre au timbre, il a
plaidé il y a deux ans contre l’administration,--et a perdu son procès.
Il s’est contenté de protester contre la sotte obstination de
l’administration, qui veut absolument mettre sur de petits livres--une
tache d’encre égale, en grosseur,--au timbre qu’on met sur les
cabriolets,--tandis qu’un poinçon, quelque petit qu’il fût, atteindrait
parfaitement le but.
Mais--en même temps il a formellement interdit à son éditeur--d’essayer
contre l’administration aucune de ces fraudes que font presque tous les
journaux.
L’auteur des _Guêpes_ a agi loyalement;--il ne pense pas que ni
l’administration ni le ministre aient suivi son exemple--en maintenant
des amendes--contre les preuves sans réplique qui leur étaient
fournies;--l’administration du timbre--a plusieurs fois fait demander à
l’auteur des _Guêpes_--la suppression de la petite phrase qui accompagne
depuis deux ans la sale tache d’encre qu’elle a imposée à ses petits
livres;--l’administration a cru devoir lui fournir une occasion de la
remplacer--par la dénonciation de ses petites persécutions.)
[GU] De 1791 à 1794, il y a eu en France les aristocrates, les
monarchiens, les constitutionnels, les républicains, les démocrates, les
hommes du 14 juillet, les fayettistes, les orléanistes, les cordeliers,
les jacobins, les feuillants, les maratistes, les chevaliers du
poignard, les septembriseurs, les égorgeurs, les girondins, les
brissotins, les fédéralistes, les modérés, les suspects, les hommes
d’État, les membres de la plaine, les crapauds du Marais, les
montagnards, les accapareurs, les alarmistes, les apitoyeurs, les
endormeurs, les dantonistes, les hébertistes, les sans-culottes, les
habitants de la Crète, les terroristes, les patriotes de 89, les
thermidoriens, une jeunesse dorée, etc., etc.
Sous l’Empire, les bourbonistes, les émigrés, les jacobins, les
idéologues, les hommes de 89, les nopoléonistes, les fédérés, etc.
Sous la Restauration nous avons eu les bonapartistes, les royalistes,
les libéraux, les blancs et les bleus, un côté gauche, un côté droit, un
centre gauche, un centre droit, les ventrus, les absolutistes, les
_ultra_, les révolutionnaires, le parti de la défection, les
constitutionnels, les carbonari, la société Aide-toi, le Ciel t’aidera,
etc., etc.
Depuis la Révolution de juillet, nous avons eu des carlistes, des
légitimistes, des philippistes, des henriquinquistes, des impérialistes,
des hommes du mouvement, des hommes de la résistance, le parti de
l’avenir, des républicains de 93, des républicains à l’américaine, des
saint-simoniens, des fouriéristes, des phalanstériens, des humanitaires,
des bousingots, des radicaux, des patriotes, des hommes du progrès, des
juste-milieu, des modérés, des politiques, des doctrinaires, des amis de
l’ordre, des hommes du tiers-parti, un côté gauche, un côté droit, un
centre droit, un centre gauche, des monarchistes, des amis du peuple,
des anarchistes, des réformistes, des jeunes-France, la société des
Droits de l’Homme, la société des Familles, des réactionnaires, les
conservateurs, le parti social, etc., etc.
[GU] Beaucoup de gens font semblant de prendre les _Guêpes_ pour une
facétie sans but.
Voici un grand journal--qui imprimait avant-hier quelques lignes dans
lesquelles il demande que l’impôt pèse sur les objets de luxe et cesse
d’augmenter le prix des objets de première nécessité.
Il y a trois ans que les _Guêpes_ ont, pour la première fois, émis le
même vœu.
Ce journal est un de ceux qui appelaient si plaisamment l’auteur des
_Guêpes--ami du château_, et qui s’intitulent eux-mêmes, mais plus
plaisamment, _amis du peuple_.
[GU] Il vient de mourir à Paris un homme d’un grand talent;--le public,
après avoir suffisamment _cuvé_ son admiration frénétique pour Paganini,
en était revenu à dire: «Eh bien, j’aime mieux le violon de
Baillot.»--Baillot est mort à soixante-onze ans. En 1821, Baillot avait
été nommé premier violon solo à l’Académie royale de musique; dix ans
après, quand l’Opéra devint une spéculation particulière,--Baillot parut
un luxe trop cher;--depuis cette époque on ne l’entendit plus que
rarement,--et depuis plus d’une année il avait cessé de toucher à son
violon.
Tout le monde connaissait son talent, mais voici une petite
anecdote--qui montre mieux que du talent,--qui montre du
désintéressement et de la noblesse.
Baillot avait une pension sur la liste civile de Charles X,--après
1830,--on avisa par toutes sortes de moyens à soulager ces pauvres
pensionnaires ruinés.--Un jour Baillot reçut une lettre des commissaires
de l’ancienne liste civile, qui l’invitaient à venir toucher une partie
de sa pension.--Baillot se présente et demande si tout le monde est
payé.
--Tant s’en faut, lui répond-on,--nous donnons seulement quelques
à-compte.
--Oh! alors,--répond noblement l’artiste,--le grand artiste,--ne me
donnez rien, les autres ont plus besoin que moi.
--Mais, monsieur Baillot,--vous n’êtes pas riche.
--C’est égal, je travaille et je gagne de l’argent.
[GU] On lit dans les journaux:
«M. le ministre de l’intérieur, ayant appris que feu Baillot laisse une
veuve et une fille sans autres ressources qu’une pension de huit cents
francs, vient d’ACCORDER--une _indemnité annuelle_ de douze cents francs
à madame veuve Baillot.»
Je ne parlerai pas de cette _indemnité annuelle_ qui n’est pas même une
pension--et qui s’élève majestueusement à la somme de douze cents francs
pour la veuve--d’un des plus grands artistes de ce temps-ci.
Le gouvernement est pauvre,--il faut faire des engagements de quinze ans
et de quinze mille francs par an à des danseuses maigres--pour se
concilier la bienveillance douteuse d’écrivains sans talent qui les
protégent.
Mais il aurait été plus décent, sans que cela coûtât un sou de plus--de
faire mettre dans les journaux: «Monsieur le ministre de l’intérieur
vient de prier madame veuve Baillot d’accepter une pension de douze
cents francs.»
[GU] Un célèbre vaudevilliste vient de se marier--presque à la même
époque que J. Janin, le fléau des vaudevilles;--tous deux ont fini comme
tous les vaudevilles que l’un a faits, que l’autre a critiqués.
On a beaucoup parlé de ce mariage;--j’ai recueilli deux versions
différentes.
Voici la première:
M. ***, il y a sept ou huit ans, rencontra chez son notaire une jeune
dame dont la figure et les manières l’intéressaient:--il demande qui
elle est.
--C’est la femme d’un négociant en vins, son mari est embarrassé,--elle
cherche de l’argent.
--Serait-ce un placement sûr?
--Oui, sans doute.
--J’ai des capitaux disponibles; je prête l’argent.
De temps en temps, M. *** s’informait de la dame;--un jour il apprend
qu’elle est veuve.--Cette fois ce n’est plus de l’argent, mais sa
personne, son cœur et sa fortune, qu’il fait offrir,--il est
accepté,--et _les rideaux tombent_.
[GU] Voici la seconde version:
M. *** aimait les femmes.--Que diable aimerait-on?--il en aimait
plusieurs,--je ne m’aviserai pas de le défendre sur ce point.--Un jour
après dîner, il va voir une de ces dames. «Ah! vous êtes le bienvenu,
vous allez me mener voir les _Pilules du Diable_.--Volontiers.»
Le lendemain, il était chez une autre.
--Je vous attendais, j’ai fait retenir une loge, nous allons au
spectacle.
--Ah!--et où?
--Franconi.
--Qu’est-ce qu’on donne?
--Les _Pilules du Diable_.
--Diable!
--Pourquoi?
M. *** comprend qu’il faut s’exécuter; s’il dit qu’il a vu la veille
les maudites pilules,--on lui demandera avec qui.
--Seul.
--Vous pouviez bien venir me chercher.
Il se contente de dire: «Je vous accompagnerai avec plaisir.»
Le lendemain, troisième dame,--troisième invitation.
--J’aurais bien voulu vous voir hier.
--Vous êtes trop bonne.
--Oh! c’était intéressé:--j’avais besoin de vous.
--Il m’a été impossible de venir, j’ai travaillé toute la soirée.
--C’est égal,--aujourd’hui est aussi bon; je veux aller voir les
_Pilules du Diable_.
M. *** frémit.--Mais il vient de dire qu’il a passé la soirée à
travailler, il ne peut plus dire qu’il était aux _Pilules_,--et
d’ailleurs,--avec qui?
Il s’ennuya tellement,--qu’il passa la nuit à énumérer tous les
inconvénients de la vie qu’il menait,--il vit qu’il y avait dans la vie
de garçon et d’homme à bonnes fortunes par trop de choses à faire trois
fois;--un mois après il était marié.
[GU] M. Gannal a de nouveau paru sur la place, et je crois être agréable
à la fois au public et à lui--en contribuant, pour ma part, à donner la
publicité à une brochure qu’il vient de mettre au jour.
M. Gannal commence par dire pourquoi il prend la parole.
_C’est parce que tant de personnes sont étonnées qu’il n’ait pas embaumé
le prince royal_,--qu’il croit devoir leur _expliquer le mauvais vouloir
qui lui a ôté à lui_, M. Gannal, _cette consolation_.
[GU] M. Gannal en est _d’autant plus affligé_, qu’il savait à part
lui--que le prince royal désirait _vivement être embaumé par lui_.
_Consolation_ est une expression toute nouvelle, appliquée à
l’industrie, et qui ne pouvait manquer de faire fortune.
Les marchands fashionables disent déjà, à l’imitation de M. Gannal:
«Permettez, monsieur, que j’aie la _consolation_ de vous vendre cette
paire de bas.»
«Ne me refusez pas la _consolation_ de vous vendre ce briquet
phosphorique.»
«Madame, je ne puis céder ce châle au prix que vous m’en offrez, je
renoncerais plutôt à la _consolation_ de vous le vendre.»
Il faut dire que M. Gannal et M. le docteur Pasquier, chirurgien du duc
d’Orléans, s’étaient rencontrés lorsque M. Gannal a embaumé le maréchal
Moncey.
C’est ce qui fait le sujet de la lettre ou plutôt des lettres adressées
à M. le docteur Pasquier par M. Gannal,--_doctores ambo_.
Remarquons en passant--une tendance de notre époque qui ne peut tarder à
diminuer singulièrement les revenus de la poste aux lettres.--Autrefois
quand on avait une communication à faire à quelqu’un qui se trouvait
éloigné,--on lui écrivait une petite lettre que l’on pliait
proprement,--on l’enfermait dans une enveloppe,--on la cachetait,--on
mettait dessus le nom et l’adresse de la personne à laquelle on avait à
faire,--et on jetait le tout à la boîte d’un bureau de poste.
Il n’en est plus ainsi aujourd’hui:--on fait imprimer sa lettre à mille
exemplaires,--on la répand dans Paris et la province,--on la fait
annoncer dans les journaux,--et un jour ou un autre celui auquel la
lettre est adressée--rencontre un de ses amis qui lui dit:
--Eh bien! M. un tel vous a écrit?
--Ah!
--Oui, j’ai lu la lettre hier au café.
Où s’arrêtera ce besoin de notre époque de tout faire ainsi en public?
[GU] Nous allons maintenant citer des fragments de la lettre de M.
Gannal;--nous mettrons entre parenthèses les quelques petites
observations qui nous paraîtront indispensables pour éclaircir le texte.
«Monsieur,
* * * * *
»J’eus l’honneur d’accepter a proposition faite par vous d’une
expérience solennelle.
»J’attendais _avec patience les circonstances favorables_.
(C’est-à-dire la mort d’un grand personnage. La pensée est un peu
féroce, monsieur Gannal.)
»Je croyais que le temps et l’occasion seuls avaient manqué; mais
la décision prise au sujet des restes du prince royal,
_indépendamment_ des sentiments douloureux que sa perte m’inspire,
_comme à tout le monde_,--m’a amené à penser très-sérieusement que
sa volonté exprimée dès longtemps ne peut avoir dicté la décision
prise; J’AI LA PREUVE CONTRAIRE ENTRE LES MAINS.»
[GU] (Voici donc arrivée une de ces _circonstances favorables_ que M.
Gannal attendait avec _patience_.--Le duc d’Orléans meurt,--M. Gannal
s’en afflige _comme tout le monde_, mais il espère avoir la
_consolation_ de l’embaumer. M Gannal n’est pas comme cette mère éperdue
qui ne veut pas être consolée:--_noluit consolari_;--ce qu’il demande,
au contraire, c’est d’être consolé.
On ne prend aucun souci de _consoler_ M. Gannal,--on ne le charge pas de
l’embaumement du prince.--M. Gannal fait entendre ses gémissements,--il
donne à penser que le prince royal lui avait promis de se faire embaumer
par lui.