fixât--un espace de temps (une semaine ou davantage si c’est
nécessaire)--pendant lequel les propriétaires de chiens seraient tenus
de les renfermer chez eux.--On profiterait de cet espace pour faire
abattre sans exception tous ceux qu’on trouverait dehors.
Ensuite,--on exigerait de ceux qui veulent garder des chiens d’en faire
une déclaration à la police et de leur mettre au cou--un collier
poinçonné portant leur nom et leur adresse.
Tout propriétaire de chien aurait ainsi une responsabilité qu’il ne
pourrait éluder, si l’on prenait cependant deux précautions.
La première, de ne pas punir l’infraction à l’ordonnance de cinq on de
dix francs d’amende,--comme on fait en d’autres cas, mais de cinq cents
à mille francs,--en y ajoutant un emprisonnement de trois à six mois.
La seconde, de condamner à une peine très-forte et très-redoutable--tout
propriétaire de chien--qui, devenant hydrophobe,--causerait des
accidents.
Aucun chien,--sans exception,--par aucun temps, ne devrait être
rencontré dehors sans être muselé.
Je sais qu’il existe dans les ordonnances de police certaines
dispositions qui ont quelque rapport avec quelques-unes de celles que je
propose ici;--mais on ne les fait pas observer,--et le risque que l’on
court à ne pas les observer est tellement faible, qu’il n’oblige
personne.
En ne supposant qu’un chien par vingt personnes dans une ville comme
Paris, où presque tout le monde en a,--et en supposant que tous les
chiens ont des maîtres,--chez chacun desquels il ne faut que la réunion
de deux ou trois petites circonstances très-ordinaires pour faire
déclarer l’hydrophobie;--je voudrais bien savoir si l’on découvrira
quelque jour que cela mérite qu’on s’en occupe.
[GU] Ajoutons que, si l’on voulait remplacer par un impôt sur les
chiens--quelques-uns de ceux qui pèsent si cruellement sur les objets de
première consommation, cet impôt serait un gros revenu,--et dégrèverait
des objets qu’il est odieux d’imposer.--En Angleterre, un impôt de ce
genre rapporte par an plus de quarante millions.
[GU] Le duc d’Orléans mort,--une nuée de corbeaux s’est abattue sur
lui,--puis chacun de ces oiseaux a tiré une plume de son aile noire,--et
s’est mis à dessiner, à écrire,--et surtout à vendre.
Il y a tant de gens qui ne voient dans un naufrage que les épaves.
M. Gannal a élevé la voix; il a accusé les médecins qui avaient embaumé
le prince mort de l’avoir mal embaumé,--il les a accusés d’avoir _dérobé
des organes_.
[GU] La quantité innombrable de mauvais vers dont la mort du duc
d’Orléans a été le prétexte--nous rappelle la prudente épitaphe que fit
pour lui-même le poëte Passerat--et qui finissait par ces deux vers:
Pour que rien ne pèse à ma cendre et à mes os,
Amis, de mauvais vers ne chargez pas ma tombe.
[GU] Le 26 juin dernier,--vers une heure et demie de
l’après-midi,--Sophie Ollivier, jeune fille de dix-sept ans, journalière
à Faumont, prés de Douai,--partit de chez elle pour aller voir une de
ses sœurs à quelques lieues de là.--Un misérable, appelé Mogren,--la
rencontre dans le bois de Faumont,--lui adresse des propositions
insultantes,--et, sur son refus,--se précipite sur elle,--la
renverse,--la saisit par les cheveux et lui coupe le cou avec une
serpe;--elle est morte, il la déshabille,--et s’enfuit en emportant
jusqu’aux souliers de la malheureuse Sophie Ollivier.
Le criminel, arrêté,--est reconnu coupable d’assassinat et de vol par
le jury des assises du Nord;--mais le jury reconnaît en sa faveur des
circonstances atténuantes.
On dit que le ridicule tue en France;--il faut croire qu’il ne tue pas
vite,--peut-être ce qu’a de ridicule la fréquence de pareils jugements
est-il atténué par ce qu’ils ont d’horrible et de dangereux.
[GU] Un malheureux est traduit en police correctionnelle sous la
prévention d’avoir volé une tabatière.
M. le président le tance vertement--avant de prononcer sa
condamnation.--Entre autres choses remarquables que renfermait la petite
harangue du président, j’ai remarqué spécialement celle-ci:
«Prévenu, quand vous avez été arrêté, on a trouvé sur vous UNE SOMME de
_un franc vingt-cinq centimes_; vous ne direz DONC pas que c’est la
_misère_ qui vous a poussé à commettre ce délit.»
En effet, comme cette somme de un franc vingt-cinq centimes vous met un
homme au-dessus de la misère!--Pourquoi, en effet, ne plaçait-il pas son
franc vingt-cinq centimes pour vivre avec les intérêts de ladite SOMME?
Ajoutez que le prévenu était un pauvre diable d’Italien arrivé depuis
peu à Paris de Parme, son pays natal.--Il avait fait la route à pied--et
n’avait pas d’ailleurs de mauvais antécédents.
A propos de pauvres,--rappelons-nous ici--que le _Journal des Débats_ a
un jour conseillé aux _pauvres_ de mettre leurs économies à la caisse
d’épargne.
C’est dommage que l’abonnèment un peu cher au _Journal des
Débats_--prive les pauvres de puiser dans sa lecture d’aussi utiles
conseils.
Il est vrai de dire que cette recette contre la misère avait pu être
inspirée au _Journal des Débats_ par une ordonnance de police que l’on a
vue placardée sur tous les murs de Paris à l’époque du choléra.
M. le préfet de police recommandait au peuple de manger de bonne viande
et de boire du vin de Bordeaux.
[GU] A propos de la loi de régence, on a fait à la loi de régence des
objections que les _Guêpes_ avaient prévues.--M. de Lamartine s’est
séparé du parti conservateur--et s’est prononcé contre la loi.--Il a dit
que, dans l’histoire des régences, sur vingt-huit régences d’hommes, il
y a eu vingt-trois usurpations.--Le parti de l’opposition avait bien
besoin de cette conquête pour se consoler un peu de sa défaite et de ses
maladresses.--Quelques-uns veulent que M. de Lamartine ait abandonné les
conservateurs par mauvaise humeur de ce qu’il n’avait pas été soutenu
par eux lorsqu’il s’était laissé porter à la présidence de la Chambre
par ses amis;--d’autres ont dit que, comme Caton, il s’était mis par une
sorte de courage--du parti des vaincus.
Victrix causa Diis placuit--sed victa Catoni.
[GU] M. Thiers, lui, a abandonné l’opposition et a voté avec les
conservateurs en faveur de la loi de régence.
C’était une position difficile;--mais M. Thiers l’a attaquée hardiment.
Il se résignait à peu près de bonne grâce à se voir presque impossible
pour le présent,--mais il comptait sur le règne suivant;--la mort du duc
d’Orléans et la loi de régence, qui en est la conséquence,--venaient
l’embarrasser;--pour rester dans l’opposition, il fallait voter contre
la loi de la régence--et s’aliéner le futur régent.
M. Thiers a reconquis d’un seul vote et d’une seule palinodie--le
présent et l’avenir.
[GU] C’est un peu honteux, mais cela s’oublie vite de ce temps-ci, et ne
nuit à personne;--que je voie.
[GU] Les journaux de l’opposition,--qui renvoyaient d’ordinaire M. de
Lamartine à sa lyre, à sa barque, à Elvire, quand il ’n’était pas de
leur avis,--l’ont déclaré grand poëte et homme d’État distingué.
En quoi ils ont assez raison.--La position de M. de Lamartine à la
Chambre est belle et grande, et elle ne peut manquer de prendre dans
l’avenir une plus grande importance encore,--s’il sait la conserver
intacte;--il ne reconnaît de drapeau que celui de la raison et des
intérêts nobles du pays;--il n’appartient à aucun parti, mais
cependant--j’ai trouvé un peu d’exagération dans ses coquetteries à M.
Odilon Barrot.
[GU] Les conservateurs ont, de leur côté,--loué la haute raison de M.
Thiers,--ils savent mieux que personne à quoi s’en tenir sur les mobiles
de la politique du Mirabeau-mouche.
[GU] M. Fulchiron a dit: «M. de Lamartine nous quitte,--mais M. Thiers
nous revient, c’est une fiche de consolation.--Vous voulez dire, reprit
M. Vatry,--c’est une fichue consolation.»
[GU] Le parti des conservateurs est victorieux; s’il veut garder sa
victoire et en profiter, il faut qu’il marche, il faut qu’il lève, comme
faisaient ses adversaires, le drapeau du progrès, mais d’un progrès
réel, raisonnable; qu’il fasse des choses et pas de métaphores, des
améliorations et pas de bouleversements; qu’il s’occupe de questions
sociales et pas de questions de portefeuilles.
On a traité dans toute cette affaire la Chambre des pairs avec le dédain
le plus insultant, avec l’inconvenance la plus révoltante.
Une fois la loi votée par la Chambre basse,--on a envoyé par le
télégraphe et par les journaux la nouvelle que la loi était votée;--les
_autorités_ ont harangué le duc de Nemours--en l’appelant régent de
France.
Les pairs ont paru peu sensibles à cet affront: ils ont voté la
loi--comme un clerc d’huissier copie un acte.
[GU] Le _Journal des Débats_ a commencé à enregistrer les harangues
faites au duc de Nemours et les réponses du prince.
Il a dit que le prince avait _parfaitement réussi_ à Strasbourg.
On s’est élevé avec raison contre l’inconvenance choquante de cette
expression.
Outre l’inconvenance, cela avait un inconvénient dont on n’a pas tardé à
s’apercevoir.
On a invité le _Journal des Débats_--à modérer ou à mieux diriger son
zèle.
Le _Journal des Débats_, subitement calmé,--s’est contenté de dire: «Le
prince est entré dans telle ville,»--et de relater les discours.
Alors les journaux de l’opposition ont dit: «Le prince n’a donc pas
_réussi_,--il a donc eu du _désagrément?_»
On nous disait qu’il avait réussi à Strasbourg,--et les journaux du
ministère ne nous disent rien des autres villes. Il faut qu’il n’ait pas
réussi.--Et on tirait de là une foule de conséquences et
d’hypothèses--extrêmement fâcheuses.
[GU] Au moment où les divers restaurateurs et gargotiers, se disant
maîtres de pension,--remplissent les journaux d’annonces et de réclames
dans lesquelles ils font figurer de pauvres enfants qui n’en peuvent
mais, je crois leur être agréable en leur donnant un remarquable modèle
en ce genre.
L’_Indicateur_ pour la ville de Strasbourg, imprimé en ladite ville par
Daunbach,--contient les lignes que voici:
«Charles-Conservé OBERLIN fils, et selon le système de feu
Jean-Frédéric Oberlin, de son vivant très-digne et très-zélé
pasteur à Waldbach, au Ban-de-la-Roche, dont la maison était
constamment remplie d’élèves et dont ils aiment toujours à se
rappeler avec plaisir, donnera son cours d’éducation physique et
morale des enfants, en français et en allemand, pour les messieurs
et pour les dames, _séparément, sans distinction de culte ni de
condition_, aussitôt qu’il y aura assez de souscripteurs. Le prix
est de douze francs. Ce serait vraiment bien triste si dans ma
ville natale, dont _je me fais gloire_, dans une cité de cinquante
à soixante mille âmes, il n’y avait pas cinquante ou soixante
personnes sensées et _équitables_ qui veuillent bien consacrer
pendant trois mois environ, toutes les semaines, _une heure de
temps_ et en tout douze francs en argent pour le salut, _le
véritable salut temporel et éternel, corporel et spirituel_ de
leurs enfants actuels ou futurs. Oui, ce serait en vérité bien
triste!
»_Auditor et altera pars._ Il est impossible de pouvoir juger de ce
que l’on n’a pas entendu _et bien entendu soi-même. Il est interdit
de prendre des notes au cours._ Mais il sera permis de faire des
questions _par écrit_. L’on paye en souscrivant. L’on souscrit à
Strasbourg, chez EHRMANN, libraire, place de la Grande-Boucherie,
nº 28.
OBERLIN fils.»
Waldbach, 1842.
[GU] M. V. Hugo a un barbier--qui cause beaucoup;--entre autres sujets
de discours, il parle fréquemment de sa femme--et ne manque jamais de
dire: _Mon épouse_.
Un jour, M. V. Hugo, impatienté, lui dit: «Pourquoi donc appelez-vous
toujours ainsi madame ***?--Comment voulez-vous donc que j’appelle ma
femme?» répondit le barbier.
[GU] Le même barbier fut fort effrayé lorsqu’il apprit, en 1839,--des
commères de son quartier que le monde allait finir.
Tout en rasant M. V. Hugo, il lui fit part de ses terreurs.
--Ah! mon Dieu! disait-il,--on assure que l’année prochaine le monde va
finir.--Le _deux_ janvier les bêtes mourront, et le _quatre_ ce sera le
tour des hommes.
--Vous m’effrayez, dit M. V. Hugo; qui donc alors me rasera le _trois_?
[GU] Madame Louise Dauriat, qui a figuré en effigie dans les
_Guêpes_,--a eu la bonté de m’adresser d’avance une lettre--_qu’elle se
propose de publier_. Je crois pouvoir considérer cette déclaration
comme une permission tacite de citer quelques fragments de la lettre de
madame Dauriat. C’est d’ailleurs une justice, puisque madame Dauriat me
l’a écrite dans l’intention de rectifier ce que j’ai avancé sur elle.
FRAGMENTS D’UNE LETTRE DE MADAME LOUISE DAURIAT.
* * * * *
Ainsi, vous dites: «Madame Dauriat à neuf ans commence à fumer des
cigares, à quarante ans se déclare contre un gouvernement sous
lequel _on_ n’est plus jeune; prêche publiquement la liberté de la
femme, demande à être députée, laisse croître sa barbe.--Dieu
protége la France.»
Eh bien! cette transformation en partie d’une femme en un homme,
notamment quand il s’agit _de cigares_ et _de longues barbes_, est
tout l’opposé de mes principes: il faut mettre au rang de mes
antipathies la fumée de tabac et les barbes longues et touffues,
toujours fort sales, et donnant aux hommes une figure semblable à
celle de la brute des forêts. On se fait la barbe comme on se coupe
les ongles; cela est un indice de civilisation.
Je ne veux rien qui ne soit selon la nature et l’équité: j’ai donc
raison de prêcher publiquement la liberté de la femme, que l’on n’a
pas le droit de lui ôter.
Vous trouvez qu’une femme n’est plus jeune à quarante ans; on ne
voit pas quel gouvernement la déclare vieille à cet âge, en
aurait-elle même quarante-cinq. Quant à moi, je ne m’en cache pas,
je suis en plein automne; et il est des automnes qui valent mieux
que de certains étés. Et les femmes de cet âge sont plus jeunes que
_messieurs les hommes_, comme les appelle un de mes amis, qui y
sont arrivés. Ils sont la plupart tout gris, tout chauves; ils
n’ont plus de dents qu’en petit nombre: leur démarche est pesante;
et nous autres femmes, à cet âge, nous nous coiffons encore de
notre chevelure; notre bouche est encore fraîche et meublée. Nous
sommes vives, alertes, et toujours prêtes à nous donner bien du mal
pour secourir, assister la _race masculine_, que la moindre maladie
abat, qu’un rien déconcerte, anéantit. Qui osera nier cela? Il y a
bien d’autres choses qu’il ne faut pas nier!
* * * * *
LOUISE DAURIAT.
[GU] Au commencement du mois de septembre a eu lieu, à la mer, une des
grandes marées de cette année.--La mer s’est retirée à un quart de lieue
de nos côtes, laissant à découvert des roches au-dessus desquelles il y
a d’ordinaire plus de trente pieds d’eau,--et montrant des prairies
d’herbes marines, d’algues et de varechs d’un vert sombre presque
noir,--et des mousses d’un beau rouge de pourpre,--les herbes et les
mousses aussi variées que celles que nous voyons sur la terre.
Nous étions sur ces roches au moins une soixantaine de pêcheurs, occupés
à chercher et à prendre quelques huîtres, quelques poissons négligents,
et aussi, au risque de se faire vigoureusement pincer les doigts,--des
étrilles,--sorte de crabes qui en diffèrent cependant par cette
nuance--que les hommes mangent les étrilles, et que les crabes mangent
les hommes.
Le soleil se couchait derrière de gros nuages qui semblaient se reposer
sur la mer comme s’ils eussent été fatigués de leurs courses de la
journée.--Les bords de ces nuages, plus minces que le centre,--étaient
transparents--et semblaient une frange d’or, de pourpre et de feu.--Du
soleil jusqu’à nos pieds,--un sillon de feu s’étendait sur la mer.
Je suspendis un peu la pêche pour contempler ces magnificences,--et je
m’assis sur une roche;--je rétablis en pensée le niveau de la mer,--tel
qu’il allait se refaire deux ou trois heures plus tard,--et je me
figurai resté sur ces prairies, où reviendraient alors les gros
poissons;--je me figurai les navires au-dessus de ma tête, sillonnant la
mer en tous sens.
Nos yeux s’arrêtèrent par hasard sur quelque chose qui me parut être un
fragment de roche d’une forme singulière; c’était la moitié d’une boule
creuse.--Je l’examinai de plus près, et je reconnus la moitié d’une
bombe,--une de ces gentillesses imaginées par les hommes pour
s’entre-détruire avec le plus de facilité.
Il serait difficile de dire depuis combien de temps cette bombe est là,
au fond de la mer.--Les Anglais en ont tiré un assez grand nombre sur le
Havre du temps de l’Empire, avec l’intention de brûler les
vaisseaux,--et ils n’ont réussi qu’à abattre quelques maisons.--On a dû
leur en renvoyer quelques-unes.
J’examinai la bombe;--plusieurs sortes de petites plantes marines
végétaient entre les fentes du fer;--une entre autres était rude,
granuleuse,--rose,--et semblait au moins autant un très petit polype
dans le genre du corail qu’une plante réelle.
Mais ce qui me frappa le plus,--ce fut de voir appliquée, contre la
paroi intérieure de la bombe,--une huître,--une véritable
huître,--parfaitement vivante,--qui y avait élu son domicile, qui y
demeurait,--qui y bâillait,--qui s’y engraissait depuis longtemps.
Ce n’était pas la première fois que j’avais occasion de remarquer
l’indifférence profonde de la nature à l’endroit de l’homme et de ses
passions.
L’homme qui meurt,--et la feuille jaunie qui tombe ont précisément la
même importance.--Dans la nature, la mort n’est pas une chose triste
plus que la naissance;--c’est un des pas du cercle perpétuel que font
les choses créées.--Tout meurt pour que tout vive:--la mort n’est que
l’engrais de la vie.--Mais je fus cependant, cette fois,
particulièrement surpris de ce que je voyais.
Certes, il n’est pas de la colère humaine une plus terrible expression
qu’une bombe.--Cette horrible boîte dans laquelle l’homme renferme mille
cruelles blessures et la mort,--qui vient à travers les airs,--et,
arrivée à sa destination, s’ouvre et vomit la destruction.--Eh bien,--il
a suffi de quelques années,--et ceux qui ont tué les autres ont été tués
par le temps,--par la vie;--car la vie est le poison qui tue le plus
inévitablement de tous quand il est pris à grandes doses.
Sur cet horrible instrument de destruction--ont poussé des herbes
innocentes,--et une huître,--une sorte de caillou un peu vivant,--de
toutes les choses vivantes, celle qui l’est le moins,--l’emblème du
calme, de l’apathie,--y a fixé son domicile.
C’est une grande et belle ironie.
C’est une chose bizarre que de voir les inventions variées qu’ont eues
les hommes pour s’entre-tuer.--C’est une dépense de génie que je trouve
exorbitante pour des gens implacablement condamnés à mort par le fait de
leur naissance.
La vie renferme le germe de la mort,--et la mort le germe de la
vie,--comme la graine renferme une fleur, laquelle renferme une graine à
son tour. C’est un cercle fatal et inévitable.
[GU] Un crime a été commis il y a deux ans.--Deux accusés étaient, il y
a huit jours, sur les bancs de la cour d’assises.--Un des deux seul est
coupable;--il est condamné à mort par les juges.--L’autre est
acquitté;--mais, quand on va les chercher pour leur lire leur arrêt,
l’innocent est trouvé étendu par terre,--frappé subitement d’une attaque
d’apoplexie.--Le condamné vivra donc huit jours de plus que celui qui a
été acquitté.
Mais supposez qu’il en eût été autrement.--Attendez une cinquantaine
d’années,--et l’innocent, les juges, les spectateurs, le bourreau, vous
et moi,--nous serons précisément aussi morts que le condamné.--C’est ce
qui frappe, quand on lit dans l’histoire le récit de quelque combat
fameux.--Que d’adresse, que de sang-froid déployés pour tuer et ne pas
être tué!--Ah! voici le combat fini,--en voilà un de tué; et l’autre, le
vainqueur?--Oh! il est mort il y a cent ans.
On se plaint de la brièveté de la vie.--Mais prenez un mort
illustre;--supposez que François Ier ait vécu trois cents
ans:--quelle serait la différence aujourd’hui avec celui qui n’aurait
vécu que jusqu’aux limites ordinaires?
[GU] Mais à qui est-ce que je raconte cela? Il meurt sur la terre un
homme par seconde, c’est-à-dire trois mille par heure. La journée n’est
pas terminée, et depuis que j’écris ce volume quatre-vingt-six mille
quatre cents des hommes qui vivaient quand je l’ai commencé ne sont déjà
plus au monde.--Quand il sera imprimé,--quand vous l’aurez entre les
mains,--près de quatre cent mille de ceux auxquels je m’adressais en le
commençant auront cessé d’exister.
Octobre 1842.
[GU] OCTOBRE.--Voici l’hiver,--mes chers petits oiseaux d’or,--les
feuilles jaunes des poiriers, les feuilles rouges de la vigne s’en vont
au souffle du vent aigre d’octobre.--Voici les fleurs qui meurent de
froid.--Vous allez quitter la campagne et vos douces paresses;--vous
allez rentrer dans cette immense ruche, dans ce grand bourdonnement de
Paris.
On se plaint de vous,--mes petits soldats ailés;--rassemblez-vous autour
de moi,--que je vous répète ces plaintes.--Allons, Padocke,--venez
donc; que faites-vous dans cette austère violette sans parfum?--Et vous,
Grimalkin, quittez ce chrysanthème qui sent la pommade:--abandonnez sans
regrets ces tristes et dernières fleurs.
On se plaint de vous;--il ne s’agit pas ici des plaintes de vos
ennemis:--je sais que vous vous en souciez médiocrement.
Mais ce sont, cette fois, vos amis qui se plaignent,--et cela mérite
attention.--Il est bien de ne craindre personne,--excepté cependant ceux
qui nous aiment et ceux que nous aimons.
On vous trouve assez peu disciplinées,--chères filles de l’air;--on
croit que, tout en combattant les saugrenuités de ce temps,--vous avez
cependant adopté sur l’indépendance certaines idées exagérées. Quand on
a besoin de vous, on ne sait où vous êtes;--on vous attend à Paris,--et
vous bourdonnez dans les fleurs jaunes des ajoncs de la Normandie,--ou
dans les fleurs roses des bruyères de la Bretagne;--vous vous jouez dans
l’écume de la mer,--ou vous vous endormez dans le fond du nénufar, ce
beau lis des étangs.
Il n’en peut plus être ainsi;--il faut que je ramène la discipline parmi
vous;--il faut qu’à l’heure où je sonne la retraite chacune de vous,
sans tarder, arrive à tire-d’aile avec son butin.
Vous ne devez pas fâcher vos amis;--vos amis sont les gens qui aiment la
vérité, le bon sens, la loyauté;--vos amis sont des gens qu’on doit
respecter.--Vous devez arriver quand ils vous attendent--et ne pas leur
manquer de parole,--comme vous le faites si souvent.
Vous arrivez encore ce mois-ci,--je ne sais comment,--je ne sais
quand,--je ne sais d’où.--C’est pour la dernière fois, mes petits
archers,--que je tolère de semblables incartades.
[GU] Le roi Louis-Philippe, qui, lorsqu’il invite M. de Lamartine à
dîner comme député,--feint d’ignorer que M. de Lamartine fait des
vers,--ignore également l’existence de M. Scribe.
Il est difficile de s’expliquer de semblables faiblesses de la part d’un
homme aussi habile que le roi.--Un gouvernement fort,--je dirai plus, un
gouvernement réel,--se compose ou doit se composer--de toutes les
supériorités, de toutes les puissances, de toutes les influences du
pays.--De semblables maladresses mettent sinon dans l’opposition, du
moins dans l’indifférence, beaucoup de gens qui par leur talent exercent
une influence extrêmement grande sur les esprits.
Charles IX, qui n’était pas un roi constitutionnel, me semble avoir
mieux compris les choses de ce genre.--On connaît les vers qu’il adresse
à Ronsard:
Ta muse, qui ravit par de si doux accords,
Te donne les esprits dont je n’ai que les corps.
Autrefois,--quand le roi de France faisait la guerre,--il appelait à lui
ses barons.
Chaque baron arrivait avec ses vassaux marchant sous son étendard et
avec son cri de guerre.
Il y a une guerre incessante aujourd’hui qu’a à soutenir le roi de
France:--c’est une guerre contre les idées.