Mais le lendemain--ceux qui lui donnaient de l’ouvrage l’ont

remplacé;--il faut chercher, attendre, souffrir, faire des dettes,--et

ce n’est peut-être qu’au bout de plusieurs années qu’il aura réparé le

mal que lui a fait la justice.

Il me semble que voilà cependant un homme auquel on devrait la plus

grande et la plus solennelle réparation.--Nullement.--Le président

psalmodie d’un ton monotone:--«Ordonne que le prévenu sera mis en

liberté, s’il n’est détenu pour autre cause.»

Et on le renvoie avec son honneur compromis par une accusation

flétrissante,--sa tête fatiguée par l’instruction et l’anxiété, son

corps malade par la prison, sa fortune et son industrie perdues par les

dépenses et les pertes qui accompagnent nécessairement une accusation

criminelle.

Et le procureur du roi ne lui dit pas seulement: «Pardon de vous avoir

dérangé.»

Et il n’y a pour lui aucune réparation à attendre de tant de malheurs.

[GU] Je voudrais qu’on fît à ce sujet deux choses:

1º Que l’on donnât à l’acquittement, autant que possible, la publicité

et l’éclat de l’accusation;--que le procureur du roi ou le président des

assises--demandât pardon à l’accusé innocent, au nom de la société et de

la justice;--que tous les journaux sans exception fussent chargés de

dire: «Un tel, injustement accusé--de tel crime,--a été reconnu

innocent.»

2º Qu’une caisse publique fût établie, sur laquelle les tribunaux

décerneraient, suivant l’exigence des cas,--des indemnités à ceux qui,

après une longue prévention, seraient reconnus innocents.

Eh quoi! me direz-vous? vous en parlez à votre aise. _Une caisse!_ et

avec quel argent, s’il vous plaît?

--Je vais vous le dire: tous les jours les tribunaux prononcent des

amendes sur les biens des condamnés.--N’est-il pas juste que cet argent

dont bénéficie le trésor soit consacré à indemniser, autant que

possible,--les malheureux injustement accusés, emprisonnés et ruinés?

[GU] Mais il paraît que la justice est fort chère,--puisque malgré ces

choses et bien d’autres qu’on pourrait lui reprocher, et les

circonstances atténuantes du jury, et tous ces crimes à propos desquels

on nous dit: «La justice informe,» après quoi il n’en est plus jamais

question, pas plus que du meurtre d’Abel par Caïn, etc.;--puisque le peu

que nous en avons revient à quatre millions cinq cent soixante et onze

mille trois cent vingt-cinq francs. Il n’y a pas moyen de nous en donner

davantage pour ce prix-là: le gouvernement y perdrait.

[GU] Il est vrai de dire que le garde des sceaux--accuse les huissiers

de dévorer pour leur part plus d’un tiers des quatre millions en

question,--au moyen de toutes sortes d’abus, inventés par leur

ingénieuse avidité.

[GU] Il est fâcheux de voir ainsi plus qu’écorner cette pauvre somme de

quatre millions cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq

francs.--Sans cela, bien des choses ne se passeraient pas comme elles se

passent,--mais la France n’a pas le moyen.

[GU] EXEMPLE.--A*** un M. de Marcellange, vivant avec sa femme et sa

belle-mère,--comme on vit avec une femme et une

belle-mère,--c’est-à-dire assez mal,--se plaint qu’un de ses domestiques

a voulu l’assassiner et le chasse.--Sa belle-mère et sa femme prennent

immédiatement le domestique à leur service particulier; quelque temps

après, ce domestique, Jacques Besson, tue en effet M. de Marcellange

d’un coup de fusil;--il est accusé et mis en prison.--La femme de M.

Marcellange envoie à ce pauvre Besson, dans la prison, un lit pour qu’il

ne soit pas trop mal couché,--et un dîner par jour.

Aux débats, il est établi qu’une femme de chambre, témoin important et

de plus accusée de quelques peccadilles à l’endroit de M. de

Marcellange, entre autres de l’avoir un peu empoisonné, a été emmenée en

Savoie et laissée là par la belle-mère.

En outre, des propos plus que singuliers sont prêtés à ces dames par

plusieurs témoins.

Eh bien!--ces malheureuses femmes restent sous le coup d’une fâcheuse

impression, parce que le ministère public ne leur donne pas l’occasion

de se justifier et d’expliquer des _apparences_ fatales--en les accusant

directement--comme c’était son devoir.

[GU] Probablement à cause que la justice, qui n’a que quatre millions

cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq francs à

consacrer à ses menus frais,--n’a pas le moyen--d’entrer plus avant dans

la question.

[GU] AUTRE EXEMPLE.--On veut supprimer le duel;--bien!--mais--voici un

M. Herpin qui reçoit un soufflet d’un M. Dissard,--affaires d’élections.

M. Dissard est condamné à six jours de prison.

[GU] Ah! j’oubliais; il y a aussi seize francs d’amende.

--Au bénéfice de M. Herpin?

--Non! au bénéfice de S. M. Louis-Phifippe.

--Comment! Est-ce que c’est Sa Majesté?...

--Non!--c’est M. Herpin.

--Eh bien! alors, comment se fait-il que ce soit S. M. Louis-Philippe

qui reçoive les seize francs.

[GU] L’homme qui reçoit un soufflet--est en proie à deux

impressions:--1º il est en colère et il veut se venger;--2º il songe

qu’il a été convenu, je ne sais pourquoi ni comment,--qu’un homme qui a

reçu un soufflet doit s’exposer, en outre, à recevoir un coup

d’épée,--sans quoi il serait déshonoré.

Il serait possible que le souffleté fît le sacrifice de son impression

nº 2,--s’il était parfaitement satisfait sur l’impression nº 1.

D’ailleurs, avec le raisonnement le plus vulgaire, il est évident que si

l’on veut proscrire le duel--il faut punir avec plus de rigueur que le

duel lui-même--une insulte qui rend le duel nécessaire pour l’insulté,

sous peine de déshonneur.

Il faudrait qu’un homme qui donne un soufflet à un autre--fût traduit en

cour d’assises--sous prévention de tentative d’homicide.

Vous ne le ferez pas.--Eh bien! vous ne proscrirez le duel--qu’entre

gens qui ne se battraient pas,--même sans votre défense.

Il est vrai que, pour traduire l’_insulteur_ en cour d’assises, cela

entraînerait quelques frais; et, je vous l’ai dit, la justice n’a que

quatre millions cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq

francs à dépenser;--elle est forcée d’avoir de l’ordre.

Je me suis expliqué, il y a longtemps,--dans les _Guêpes_,--sur cette

prohibition du duel par les avocats.

[GU] Voici une anecdote qui montre en son jour l’empire des préjugés:

M ***, bien connu à la Bourse, va trouver un de ses amis, et lui dit:

--Va chez M. B...--il m’a hier donné un soufflet:--il faut qu’il m’en

rende raison.

L’ami se met en route, et trouve M. B...--qui déjeunait avec quelqu’un.

--Monsieur, je désirerais avoir avec vous quelques instants d’entretien?

--Monsieur,--monsieur qui déjeune avec moi est mon ami, vous pouvez

parler devant lui.

--Monsieur, je viens de la part de ***.

--Ah! c’est vrai, nous nous sommes querellés hier soir;--j’espère qu’il

n’y pense plus.--Moi, j’ai tout oublié!

--Au contraire, il y pense,--et je viens vous demander à quelle heure il

pourrait vous rencontrer aujourd’hui à Vincennes.

--Comment! comment!

--Il a naturellement le choix des armes;--il prendra le pistolet.

--Mais pardon, monsieur, nous ne nous entendons pas du tout.

--Je crois pourtant être clair, monsieur; vous avez hier insulté M

***, et il vous en demande aujourd’hui réparation.

--Mais c’est que je ne l’ai pas du tout insulté!

--Allons donc! monsieur!

--Parole d’honneur!

--Allons donc! ce n’est pas là une de ces insultes arbitraires qui

peuvent se discuter;--celle que vous avez faite à *** est telle,

qu’il est convenu de tout temps qu’elle ne peut se laver que dans le

sang.

--Mais que voulez-vous dire?--Quelle insulte?

--Mon Dieu! monsieur,--vous tenez donc bien à me faire dire le

mot?--Vous lui avez donné un soufflet!

--Moi! j’en suis incapable.

--Monsieur, avoir reçu un soufflet n’est pas une chose dont on se vante

pour son plaisir, c’est un genre de fatuité qu’on n’a pas encore

inventé; c’est M. *** qui m’envoie vous demander raison d’un soufflet

qu’il a reçu de vous hier.

--Monsieur, je ne lui ai pas donné de soufflet, je ne lui ai donné QU’un

coup de poing sur le visage, je vous en donne ma parole d’honneur, et je

vous le ferai attester par dix témoins.

--Alors c’est bien différent, je vais aller le retrouver et prendre de

nouvelles instructions.

--Avez-vous une voiture?

--Oui.

--Eh bien, mon ami et moi nous allons aller avec vous.

On part,--on arrive chez M. ***.--M. B... va à lui et lui répète ce

qu’il a dit à son témoin:

--Mon cher ami, je ne vous ai pas donné de soufflet, mais un coup de

poing.

--Au fait, cela m’a cassé deux dents!

--Qu’est-ce que je disais! un soufflet ne casse pas deux dents.

--Il faut que ce soit un coup de poing, et un bon coup de poing!

--C’est possible,--j’étais en colère.

Pendant ce temps, les deux témoins confèrent dans l’embrasure d’une

fenêtre;--il est établi que M. *** n’a pas reçu un soufflet, mais un

simple coup de poing.--Donc il n’y a pas de mal.--B...--fait quelques

excuses, et tout est fini.

[GU] Revenons à la justice.

[GU] AUTRE EXEMPLE.--A Dieppe, le sieur Leteurtre, boulanger, chargé par

l’administration municipale de fournir le pain qui devait être distribué

aux pauvres de la ville--est convaincu d’avoir volé les pauvres en

fournissant du pain de mauvaise qualité.

Il est condamné à trois jours de prison.

Chaque jour, à Paris, de semblables délits sont punis par de semblables

peines,--ce qui est loin de les réprimer:--les boulangers qui vendent le

pain à faux poids--en sont quittes pour cinq francs d’amende--et un ou

deux jours de prison,--tandis que le malheureux qui,--poussé par la

faim,--leur déroberait, la nuit, un pain d’un sou en cassant un

carreau,--pourrait être condamné au moins à un an de prison.

Il semble nécessaire--de revenir sur un pareil ordre de choses.--Le vol

du boulanger doit être puni au moins comme tout autre vol.

Pourquoi--ne ferait-on pas peindre sur l’enseigne du boulanger pris en

fraude, au-dessus de sa boutique,--pendant un temps fixé par le

tribunal, selon la gravité du délit, au lieu de: «_Un tel, boulanger_,

«UN TEL, VOLEUR.»

Ou, encore, pourquoi ne fermerait-on pas sa boutique pendant quelques

jours,--en faisant écrire sur les volets fermés: «_Boutique fermée pour

tant de jours--pour vol--et vente à faux poids_.»

Ah! si la justice n’était pas forcée de se renfermer dans ses pauvres

quatre millions cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq

francs!

[GU] AUTRE EXEMPLE.--A Tulle, un directeur des postes et un gendarme

arrêtent un voyageur,--lui prennent de force son portefeuille--pour y

chercher des lettres,--sous prétexte qu’il est en contravention à la loi

sur le transport des lettres.

Le voyageur est traduit en justice;--le tribunal déclare que la saisie

faite sur lui est illégale--_et le renvoie de la plainte_.

--Oh! très-bien!

--Et le directeur de la poste,--que lui fait-on?

--Rien.

--Ah!--Et le gendarme, que lui fait-on?

--Rien.

--Cependant, si le voyageur avait été condamné,--ç’aurait été pour

contravention à la loi, qui protége le directeur de la poste;--est-ce

qu’il n’y a pas quelque part quelque bout de loi--qui protége les

citoyens et les voyageurs?

--Il y en a plusieurs.

--Comment se fait-il alors qu’on n’ait pas mis en jugement le directeur

de la poste et le gendarme, quand on y mettait un homme faussement

accusé d’attentat à un privilége fiscal, eux qui violaient ouvertement

la plus respectable, la plus sainte des choses humaines: la liberté d’un

citoyen?

--Ah! c’est que cela coûterait de l’argent.

--N’importe!

--Je voudrais vous y voir, si vous n’aviez que quatre mauvais millions

cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq francs!

[GU] Dans les années précédentes des _Guêpes_,--j’ai adressé à M. Cousin

et à M. Villemain, tour à tour ministres de l’instruction publique,--de

respectueuses remontrances au sujet des choses peu vraies qu’ils ont

débitées à la distribution des prix du concours général.

Il y a une de ces choses peu vraies dont je n’ai pas parlé;--c’est la

tendresse mutuelle qu’éprouvent les maîtres et les élèves.

C’est une chose qu’on dit tous les ans--pour terminer dignement douze

mois de guerre acharnée, de luttes, de ruses ourdies et déjouées, de

perfidie et de vengeance.

Je me rappelle, à ce sujet, la petite anecdote que voici: Victor Hugo

habitait avec une charmante famille le quartier des Champs-Élysées.--Un

jour il descendit, le matin, l’escalier de sa maison pour aller faire

une promenade et respirer sous les arbres.

Il entend un grand bruit au bas de l’escalier,--il reconnaît le bruit de

ses deux petits enfants, comme une femme reconnaît le pas de son

amant;--cependant ils ne reviennent ordinairement de l’école voisine

qu’à quatre heures de l’après-midi et il n’est que neuf heures du

matin.--Ce sont cependant bien eux,--ils se tiennent par la main, et ils

montent bruyamment l’escalier--en chantant sur une sorte d’air de leur

invention, sur une espèce de ton de psalmodie, les paroles suivantes:

«Le maître est mort; il n’y a pas d’école,--il n’y a pas d’école; le

maître est mort,--le maître est mort, il n’y a pas d’école.»

[GU] A peine les députés partis,--les centenaires reparaissent dans les

journaux,--et comme d’ordinaire,--_ils lisent sans lunettes_.

C’est à ce moment que les journaux, si incrédules d’ordinaire, croient à

tout ce qui peut remplir leurs colonnes.--Un plaisant s’avise d’écrire à

un journal (le _Commerce_, je crois)--qu’un navire entrant dans le port

du Havre a coulé bas en frappant la tour de François Ier,--et a

démoli une partie de la tour.

Tous les journaux répètent la nouvelle.

J’étais alors à une demi-lieue du Havre:--c’était une grande marée, et

je pêchais des limandes.--Tout en pêchant je m’étonnais, parce que

l’événement était assez singulier pour qu’on en parlât un peu au Havre

et dans les environs.

Un journal du Havre reproche alors aux journaux de Paris leur crédulité

et leur explique que la tour de François Ier, démolie par un

navire,--était une nouvelle de la force de celle-ci:

«Un fiacre ayant accroché l’arc de triomphe de l’Étoile, l’a en partie

démoli.»

Si j’en avais eu le temps, j’aurais fait dessiner et graver pour les

_Guêpes_--un dessin représentant la tour de François Ier renversée

par une de ces galiotes de papier que font les enfants.--La galiote eût

été faite d’un morceau d’un des journaux qui ont répandu la

nouvelle.--Je livre le sujet à Daumier.

[GU] Depuis le 1er septembre dernier,--on a imprimé en France un peu

plus de trois millions de volumes.--Il y a des montagnes qui ne sont pas

si grosses.

[GU] Plusieurs fonctionnaires indépendants ont donné dans diverses

branches de l’administration des preuves d’indépendance malheureusement

prévues par plusieurs codes,--et malhonnêtement qualifiées par iceux.

[GU] Tu disais donc tout à l’heure, Théophile, que tu es amoureux?

--Hélas oui!--ô Gérard!

--Et à quoi vois-tu donc que tu es amoureux? ô Théophile!

--Parbleu! cela est bien facile à reconnaître,--et je n’ai pas eu de

peine à en être convaincu, attendu le symptôme grave qui s’est manifesté

ces jours passés.

--Et quel est ce symptôme? ô Théophile!

--O Gérard! j’ai senti le besoin de m’acheter un chapeau neuf.

[GU] Un artiste, l’un des plus connus de ce temps-ci,--est adressé à M.

de Rambuteau,--préfet de la Seine,--par quelqu’un de sa famille, pour

avoir part aux travaux de l’Hôtel de Ville. Il arrive avec la lettre

autographe de M. de Rambuteau, qui désigne le jour d’audience. M. de

Rambuteau le reçoit comme un écolier.--L’artiste est très-embarrassé et

visiblement au supplice. Il voudrait pour tout au monde renoncer aux

travaux, et n’être pas venu là. M. de Rambuteau--lui répétait sans

cesse ces deux phrases sans attendre de réponse,--et prenait à peine le

temps de respirer: «Monsieur, êtes-vous élève de l’école de Rome? Il

faut être bien connu pour être connu de moi;--je ne connais que ce qui

est très-connu.--Il paraît, monsieur, que vous n’êtes pas un grand prix

de Rome, etc.»

L’artiste veut répliquer et parler un peu à M. le préfet de ses travaux

que tout Paris connaît.--M. de Rambuteau lui coupe la parole en répétant

les deux phrases ci-dessus.

Alors l’artiste exaspéré lui dit:

--En vérité, monsieur, vous m’obligez à relever une grande erreur dans

ce que vous dites.--Vous prétendez ne connaître que ce qui est

très-connu!--il y a pourtant, monsieur, quelque chose de bien connu que

vous ne connaissez pas.

--Quelle chose?

--L’orthographe, monsieur,--et voici votre lettre.

[GU] Il y a différentes espèces de restaurateurs et de marchands de

soupe, depuis le _hasard de la fourchette_, où, pour un sou, on plonge

un trident dans une marmite de laquelle on retire, _selon sa chance_, un

morceau de viande, un oignon, ou rien, jusqu’au Café anglais; c’est une

longue échelle qui a tous ses échelons.

Il faut signaler entre ces divers restaurants le maître de pension, le

chef d’institution; si vous aimez mieux, celui auquel vous confiez votre

fils pour lui faire donner la ridicule éducation que je vous ai déjà

plus d’une fois signalée.

M. Villemain disait à un homme d’esprit, qui s’était ruiné dans une

exploitation de ce genre:

--Mon cher, votre malheur m’afflige sans m’étonner; vous avez cru qu’un

maître de pension est un instituteur qui accessoirement nourrit ses

élèves; vous ne seriez pas ruiné si vous aviez compris, au contraire: un

maître de pension est un restaurateur qui, entre les repas, fait copier

à ses élèves la _Cigale et la Fourmi_, de la Fontaine, et le récit de

Théramène, de Racine.

C’est sur la soupe, sur le beurre qu’on peut y épargner,--sur le prix de

la viande et des légumes,--sur le choix d’un vin qui supporte beaucoup

d’eau, que devait se baser votre spéculation, que devaient se porter vos

soins et vos études; vous avez fait un accessoire de ce qui est le

principal,--et vous êtes ruiné.

[GU] Je ferai quelqu’un de ces jours--un petit livre sur

l’éducation;--je vous dirai une bonne fois,--mes braves gens,--ce que

c’est que l’éducation que vous faites donner à vos petits.

En attendant,

Les susdits marchands de soupe s’y prennent de toutes les manières pour

achalander leurs établissements:--à la manière de ces escamoteurs des

boulevards, qui essayent de détourner votre attention de leurs

mains--par des paroles pressées,--tandis qu’ils font disparaître la

muscade.

Les marchands de soupe,--dits maîtres de pension,--tâchent de vous

occuper des lettres et des sciences, dont ils ne se soucient pas, pour

détourner votre attention de l’affreux potage, qui est le véritable but

de leur spéculation.

Ils ont, depuis quelques années, inventé de faire imprimer dans les

annonces des journaux les noms de ceux de leurs innocentes victimes qui

ont obtenu un prix de thème ou un accessit de vers latins,--ces deux

choses ridicules auxquelles on consacre tristement plusieurs années de

la vie des enfants.

Les pauvres enfants voient leurs noms imprimés--entre les annonces

honteuses du docteur Charles Albert--et la pommade mélaïnocome.

Il y a des parents qui trouvent cela charmant.

[GU] J’entends chaque jour parler avec terreur de toutes sortes de

dangers--métaphoriques:--les chaînes de la tyrannie et l’hydre de

l’anarchie sont tour à tour déclarées imminentes;--on parle,--on écrit,

on dispute pour les prévenir.

Je ne sais pourquoi, au milieu de ce bruit,--je réserve mes craintes

pour des dangers plus immédiats;--de même que je n’aime pas à me laisser

prendre à des espérances trop lointaines,--ayant depuis longtemps

remarqué qu’il en est des bonheurs comme des perdrix: quand on les vise

de trop loin, on court grand risque de ne pas les atteindre.

Cet été a été d’une âpre sécheresse;--le nombre des chiens enragés s’est

singulièrement accru. On a pris à Paris quelques précautions

insuffisantes;--hors de Paris, on en a pris de moins en moins à

proportion de la distance,--à dix lieues de Paris on n’en prend aucune.

Je demanderai pourtant aux gens de bonne foi s’il est quelque chose de

plus horrible à l’imagination que le danger d’être mordu par un chien

hydrophobe?--On frémit aux récits des voyageurs qui racontent qu’ils

ont, au détour d’un chemin, rencontré un ours ou un tigre,--et cependant

contre ces animaux on peut se défendre, on peut combattre.--Il est des

exemples qui peuvent faire espérer la victoire; dans le cas contraire,

la mort est cruelle, mais elle n’excite que la compassion, et d’ailleurs

elle est mêlée d’une sorte de grandeur et de noblesse--qui, sans la

rendre moins terrible--la rend moins hideuse à envisager.

Mais si vous êtes attaqué par un chien enragé,--la force, le courage,

l’adresse,--le sang-froid,--rien ne peut vous sauver;--vous êtes

vainqueur, vous avez tué l’animal; mais il vous a, de ses dents,

effleuré l’épiderme.--Eh bien! vous êtes perdu,--et vous mourez dans

d’affreuses convulsions, répandant par la bouche--une écume

contagieuse,--objet d’horreur, d’épouvante et de dégoût pour votre

femme, pour vos enfants, pour vos amis;--un délire de bête féroce

s’empare de vous,--vous mordez,--vous devenez presque un chien enragé

vous-même.

C’est la mort la plus désespérée, la plus horrible de toutes les morts.

Eh bien!--chaque jour,--à chaque heure, à chaque instant vous vous

exposez à ce sort épouvantable.--L’animal qui, par un funeste privilége,

est, avec le loup, la seule espèce chez laquelle la rage puisse se

déclarer spontanément,--cet animal,--on le donne pour jouet aux

enfants,--on le laisse vaquer par la ville et par les chemins,--on le

laisse se multiplier sans mesure,--on n’exige aucune responsabilité de

la part de ceux qui ont des chiens.

Si l’on vous disait, cependant, qu’il court par les rues un animal dont

le contact peut vous donner la fièvre, vous jetteriez les hauts cris.

S’il se répand--faussement le bruit d’une maladie contagieuse et

épidémique--vous êtes frappé de terreur.

Et tous les ans--un grand nombre de personnes sont mordues par des

chiens enragés, deviennent elles-mêmes hydrophobes, et meurent de la

plus funeste mort.

Et on n’y fait aucune attention.

Ah! pardon:

La police fait répandre des boulettes empoisonnées dans les tas

d’ordures.

INCONVÉNIENTS DE CE SYSTÈME:--1º On en fait payer à la police beaucoup

plus qu’on n’en jette;

2º Les boueux enlèvent chaque matin les ordures et les boulettes;

3º Un des symptômes de la rage étant que l’animal ne veut plus

manger,--les chiens enragés sont précisément les seuls à l’abri des

boulettes.

Ensuite,--au milieu de cette _destruction_ des chiens errants que la

police prétend faire,--allez-vous-en sur la place du Louvre,--sur celle

de la Concorde,--sur celle de la Bastille,--et je vous promets que vous

en verrez quarante,--de ceux auxquels il serait aussi difficile

d’assigner un maître qu’une espèce.

Qui de vous,--et je m’adresse aux plus braves,--qui de vous se

soucierait d’habiter une ville où on laisserait errer librement trente

ou quarante mille tigres?--qui de vous n’aimerait mieux dix mille fois

cependant rencontrer un tigre qu’un chien enragé.

Tout homme qui a un cabriolet--prend un numéro--et est responsable de

tous les accidents qui peuvent résulter de son cabriolet.--En effet, on

ne peut être exposé sans garantie à une maladresse ou à une imprudence

qui peut vous renverser sur le pavé et vous blesser grièvement.

Mais, par exemple, on s’expose très-bien à être mordu par un chien

hydrophobe:--on n’a aucun moyen de reconnaître le maître du

chien;--peut-être d’ailleurs est-il sans maître,--et personne n’est

responsable.

Et cependant--j’appuierai encore sur ce point:--est-il une

maladie,--est-il une mort plus épouvantable que celle à laquelle vous

vous exposer à chaque coin de rue?

Chaque fois que vous sortez de chez vous--vous ne pouvez pas être sûr

que cet horrible accident ne vous arrivera pas sur la route.

Plusieurs accidents de ce genre arrivent chaque année à Paris.

On ne saurait compter ceux qui arrivent dans les campagnes.

Si j’écrivais ici que le gouvernement menace l’indépendance d’un commis

surnuméraire dans l’administration des tabacs,--on ferait attention à ma

réclamation;--les journaux s’en empareraient--et feraient beaucoup de

tapage,--tandis que ce sera grand hasard si quelqu’un s’avise de lire

ces pages.

[GU] Il faudrait cependant prendre une mesure universelle et énergique.

Les guêpes ­— séries 3 & 4 · 第 29 / 47 段